
OTHELLO, DOUBLE VIE (A Double Life) réalisé par George Cukor, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 5 mai 2026 chez Sidonis Calysta.
Acteurs : Ronald Colman, Signe Hasso, Edmond O’Brien, Shelley Winters, Ray Collins, Philip Loeb, Millard Mitchell, Joe Sawyer…
Scénario : Ruth Gordon & Garson Kanin
Photographie : Milton R. Krasner
Musique : Miklós Rózsa
Durée : 1h44
Date de sortie initiale : 1947
LE FILM
Anthony John est l’un des comédiens les plus réputés de Broadway, à l’aise aussi bien dans la comédie que dans le drame. Mais lorsque son agent lui propose de monter Othello, Tony se montre réticent. Il sait que ses rôles ont tendance à influencer sa vie privée ; c’est d’ailleurs ce qui a causé l’échec de son mariage avec Brita, sa partenaire attitrée. Cependant, poussé par le désir de briller dans un rôle difficile, Tony finit par se laisser convaincre. Avec Brita en Desdémone, le spectacle triomphe mais bientôt le comédien se sent dominé par la jalousie meurtrière de son personnage.

Quelle leçon ! C’est étonnant mais, on a souvent tendance à oublier l’immense George Cukor (1899-1983). Non pas ses films les plus célèbres – Une heure près de toi – One Hour with You (1932), What Price Hollywood? (1932), Sylvia Scarlett (1935), Femmes – The Women (1939), Indiscrétions – The Philadelphia Story (1940), Une étoile est née – A Star Is Born (1954), My Fair Lady (1964), pour ne citer qu’une infime partie de son illustre carrière – mais qui était aux manettes de ces monuments. Bien que plusieurs fois nommé à l’Oscar du meilleur réalisateur et ce dès 1934, il faudra attendre 1965 et le triomphe mondial de My Fair Lady pour que George Cukor soit enfin récompensé par cette statuette convoitée. Au mitan des années 1940, le cinéaste enchaîne deux films à la suite, Hantise – Gaslight, thriller dramatique et psychologique qui vaut à Ingrid Bergman l’Oscar de la meilleure actrice, et le film de guerre La Victoire des ailes – Winged Victory qui sort pour Noël 1944. Ensuite, George Cukor démarre le tournage de La Femme de l’autre – Desire Me, mais quitte la production en cours de route en raison de réécritures et de conditions de travail déplorables. C’est là qu’intervient Othello, Double vie – A Double Life, l’un des trésors cachés de la filmographie du metteur en scène, coécrit par Ruth Gordon (scénariste de Madame porte la culotte et Mademoiselle Gagne-Tout, actrice vue dans le diptyque Doux, Dur et Dingue/Ça va cogner avec Clint Eastwood) et Garson Kanin (aussi réalisateur de Mademoiselle et son bébé et Mon épouse favorite), époux à la ville. Ce drame sombre et thriller psychologique se penche sur la psyché d’un artiste, un comédien qui va comme qui dirait « ramener le rôle » à la maison et se laisser envahir, bouffer par son personnage, en l’occurrence Othello, qui va finir par prendre le dessus. Furieusement moderne, A Double Life demeure percutant et s’avère désormais considéré comme l’une des inspirations de Black Swan de Darren Aronofsky.



Le célèbre acteur de théâtre Anthony « Tony » John se voit proposer le rôle principal d’une nouvelle mise en scène d’Othello de William Shakespeare par le producteur Max Lasker ; ce dernier souhaite que Brita, l’ex-compagne de Tony, joue à ses côtés le rôle de Desdémone. Tony décline d’abord l’offre, au grand soulagement du metteur en scène Victor Donlan, conscient que l’acteur a tendance à s’investir excessivement dans ses rôles. Brita partage l’avis de Donlan et prévient l’attaché de presse Bill Friend : si Tony est d’humeur charmante lorsqu’il joue dans une comédie, il devient terrifiant lorsqu’il interprète un drame. Elle avertit Friend que Tony s’imprègne tellement de ses personnages que ceux-ci finissent par se confondre avec sa réalité. Tony change d’avis après s’être laissé obséder par l’idée d’incarner Othello. Alors qu’il se prépare pour le rôle, il rencontre Pat Kroll, une serveuse, et entame une liaison sans lendemain avec elle. Brita accepte à contrecœur le rôle de Desdémone, et les répétitions débutent. La pièce reçoit un accueil triomphal, mais Tony se laisse peu à peu absorber par son personnage, perdant de vue la frontière entre la fiction théâtrale et sa propre vie. Pour lui, la jalousie constitue la clé de son personnage. Brita montre à Tony un médaillon offert par Bill pour son anniversaire, ce qui déclenche chez lui une crise de jalousie furieuse. Ce soir-là, lors de la scène du « baiser de la mort » entre Othello et Desdémone, Tony se laisse submerger par son rôle et manque d’étrangler Brita à mort. La pièce entame sa deuxième année d’exploitation, Tony est de plus en plus désorienté. La frontière entre la pièce et la réalité s’efface dans son esprit, inexorablement. Jusqu’au point de non-retour.


Près de 80 ans après sa sortie, A Double Life reste un modèle de mise en scène, de storytelling, de direction d’acteurs, un divertissement suprêmement élégant, un spectacle raffiné, violent et pourtant parcouru par un délicieux humour noir. Dans A Double Life, George Cukor se concentre sur un comédien qui se consacre entièrement au personnage qu’il interprète. Une dévotion qui le submerge, jusqu’à ce que son esprit bascule dans la jalousie meurtrière. Le rôle principal, après la défection de Laurence Olivier (pour lequel le personnage avait pourtant été écrit) et Gregory Peck, est proposé au britannique Ronald Colman, méconnu, qui a pourtant travaillé avec les plus grands, d’Ernest Lubitsch (L’Eventail de Lady Windermere – Lady Windermere’s Fan) à Frank Capra (Horizons perdus – Lost Horizon), en passant par Mervyn LeRoy (Prisonniers du passé – Random Harvest), Lewis Milestone (Double Chance – Lucky Partners) et Joseph L. Mankiewicz (Un Mariage à Boston – The Late George Apley).


Pour son exceptionnelle prestation dans A Double Life, Ronald Colman obtiendra l’Oscar du meilleur acteur. En dépit de ce triomphe, il deviendra rare au cinéma, privilégiera la télévision, avant de s’éteindre en 1958 à l’âge de 67 ans. Aussi à l’aise sur scène quand il campe Othello (pour l’anecdote, les extraits de la pièce ont été filmés dans l’ordre) que lorsque Tony pète les plombs ou tente de reconquérir son ex-femme, Ronald Colman trouve probablement ici le rôle de sa vie. On reconnaîtra aussi la jeune Shelley Winters, âgée de 27 ans, qui après une quinzaine de longs-métrages à son actif, devient enfin une vedette dont la carrière va alors décoller.


George Cukor montre le New York des années 1940, ses théâtres qui n’existent plus, Broadway, où le ciel était encore visible au-dessus des buildings. Othello, Double vie s’apparente à un film noir, impression renforcée par la photographie contrastée du légendaire chef opérateur Milton R. Krasner (La Femme au portrait, Les Écumeurs, La Maison au sept pignons, La Fille sur la balançoire), sans oublier le montage virtuose de Robert Parrish (ancien acteur, qui deviendra réalisateur) et la musique inspirée – qui obtiendra d’ailleurs l’Oscar – de Miklós Rózsa (Assurance sur la mort, Le Poison) qui berce l’ensemble d’une mélancolie noire, reflétant le trouble du personnage principal. C’est donc un chef d’oeuvre dissimulé dans la filmographie d’un maître trop souvent amené à être réhabilité, à connaître et à se transmettre entre cinéphiles.



LE COMBO BLU-RAY + DVD
Othello, Double vie ou A Double Life de George Cukor était déjà sorti en DVD chez Wild Side, dans la collection Les Introuvables. Près de quinze ans après cette première édition, ce chef d’oeuvre revient dans les bacs sous la bannière de Sidonis Calysta, en Combo Blu-ray + DVD. Les deux disques sont disposés dans un boîtier Amaray classique, glissé dans un surétui cartonné. Le menu principal est animé et musical.

Noël Simsolo est de retour pour nous parler longuement de George Cukor et du film qui nous intéresse aujourd’hui (32’30). Celui-ci indique « Il existe un seul véritable livre écrit en français sur le réalisateur, écrit par Jean Domarchi et publié en 1965 ». L’historien du cinéma s’étonne que George Cukor ait été si peu analysé et défendu et estime qu’il serait temps qu’il soit reconsidéré à sa juste valeur. Le parcours du cinéaste, son arrivée dans le monde du cinéma, ses premières œuvres, ses thèmes de prédilection (le double jeu, la double identité), ses grands classiques, ses opus méconnus, ses rencontres déterminantes (notamment Katharine Hepburn) sont les sujets qui occupent principalement les deux tiers de cette intervention. Puis, Noël Simsolo en vient à Othello, Double vie, qu’il dissèque aussi bien sur le fond que sur la forme. Dommage que cette présentation parte un peu dans tous les sens et l’on sent les difficultés rencontrées au montage afin de donner une cohérence à tous ces arguments, qui sont souvent très éclatés, même si toujours intéressants.

L’Image et le son
Pour un film de 1947, c’est du très bon boulot. Alors certes, tout n’est pas parfait avec notamment de légers décrochages chromatiques et fourmillements, mais ce master HD ne manque pas de qualités. La définition est belle, le piqué est convaincant, les détails sont appréciables sur les costumes et la texture argentique est présente. La gestion des contrastes est aussi correcte voire superbes à de nombreuses reprises, avec des blancs clairs, mais non brûlés, des noirs denses et une large palette de gris. Le Blu-ray est au format 1080p.

Pas de version française sur ce titre. En revanche, la piste anglaise DTS-HD Master Audio 2.0 délivre les dialogues, les effets et la musique de Miklós Rózsa avec une belle clarté. Le confort acoustique est assuré, sans distorsion et sans souffle. Les sous-titres français sont imposés.



Crédits images : © Sidonis Calysta / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
