
CROISIÈRES SIDÉRALES, réalisé par André Zwobada, disponible en combo Blu-ray/DVD le 24 juin 2026 chez Studiocanal.
Acteurs : Madeleine Sologne, Jean Marchat, Julien Carette, Robert Arnoux, Simone Allain, Auguste Bovério, Violette Briet, Jean Dasté…
Scénario : Pierre Guerlais & Pierre Bost
Photographie : Jean Isnard
Musique : Georges Van Parys
Durée : 1h29
Date de sortie initiale : 1942
LE FILM
Françoise et son mari Roger sont deux scientifiques de renom qui se préparent pour le premier voyage dans la stratosphère. Mais la veille du départ, Roger est victime d’un accident. C’est alors un technicien qui le remplace au pied levé. Pendant le voyage, ce dernier commet une erreur qui projette la navette dans l’espace. De retour sur Terre, le duo a vieilli de 25 ans.

Vous n’êtes pas prêt pour découvrir Croisières sidérales ! En voyant ce film, certains se diront « ah bah en fait Christopher Nolan n’a rien inventé… » ! Bien sûr que non, car avant Interstellar (2014), il y a eu Event Horizon, le vaisseau de l’au-delà (1997) de Paul W.S. Anderson, avec lequel il possède quelques coïncidences troublantes (y compris une scène copiée/collée liée au trou noir) et même encore plus loin dans le temps, plus d’un demi-siècle en arrière, il y avait donc ces Croisières sidérales, qui parlaient déjà de la relativité du temps, premier long-métrage à évoquer le Paradoxe de Langevin ou paradoxe des Jumeaux. On doit ce film de science-fiction à André Zwobada (1910-1994), inconnu au bataillon, mais qui possède pourtant un bagage impressionnant. Ancien assistant de Jean Renoir ( La Règle du jeu) et d’André Berthomieu (Le Mort en fuite, L’Amant de madame Vidal, Le Secret de Polichinelle), il passe à la mise en scène en 1936 avec La Vie est à nous, film collectif de propagande du Parti Communiste, coréalisé entre autres avec Jacques Becker, Henri Cartier-Bresson, Jean Renoir et Jean-Paul Le Chanois. Six ans plus tard, il se retrouve aux manettes du seul opus de science-fiction français mis en scène sous l’Occupation. Tourné en novembre 1941 aux studios d’Epinay-sur-Seine, Croisières sidérales se fonde, comme un carton l’indique en introduction, sur « une idée scientifique exacte ». Certes, mais les scénaristes Pierre Guerlais (dont l’oeuvre reste plutôt obscure) et Pierre Bost (grand collaborateur de Claude Autant-Lara, Jean Delannoy et de René Clément) brodent des enjeux, des quiproquos, des répliques et des rebondissements bien « français ». Ceci d’autant plus que l’on peut trouver en parallèle quelques éléments rappelant la situation de l’Hexagone sous le joug Allemand. En l’état, Croisières sidérales est un des divertissements les plus étranges, pour ne pas dire bizarroïdes, que vous pourrez voir si vous parvenez à lui accorder 90 minutes de votre temps. Ne serait-ce que pour apprécier le légendaire Julien Carette jeter sa clope par le hublot de son engin volant, créant ainsi une aspiration inattendue et donc un passage dans quelques couloirs du temps, Croisières sidérales vaut assurément le coup d’oeil du cinéphile.


Un jeune couple de savants, Françoise et Robert Monier, envisagent, comme voyage de noces, de naviguer dans la stratosphère à bord d’une nacelle de dirigeable. Cette expérience unique étant aussi l’aboutissement de longues années de recherches. Mais à la veille du départ, Robert se blesse grièvement, et c’est Lucien, son assistant, qui est choisit pour le remplacer. Malgré cela, le lancement est une réussite, et les deux savants peuvent mener à bien leurs expériences. Songeant au retour sur terre, Françoise et Lucien vont alors commettre une terrible erreur qui va propulser leur nacelle dans l’espace. Réussissant enfin à atterrir, les deux malheureux découvrent qu’il s’est passé un quart de siècle depuis leur départ…


Ou quand un metteur en scène appartenant à un réseau de la Résistance, proche du Parti Communiste, accepte de réaliser un opus de SF qui fait parfois échos aux valeurs défendues et prônées par Pétain (en gros « ne passons pas à côté des choses simples », ou le bonheur est sur la terre ferme, en famille). Un film Kamoulox où le titi parisien Carette se retrouve paumé dans l’espace. Ce dernier est partout dans le cinéma français, parfois à l’affiche d’une douzaine de films la même année. Pas étonnant finalement de le voir dans cette nacelle, quand bien même il apparaît franchement en décalage avec le décor et l’action. L’autre vedette à l’affiche est Madeleine Sologne (Raphaël le tatoué, Le Monde tremblera, Fièvres), en passe de connaître la consécration avec L’Éternel retour de Jean Delannoy, écrit par Jean Cocteau. Entre les deux, l’alchimie est palpable, inattendue, mais succulente, et l’ensemble fonctionne, si l’on se dit évidemment que rien n’est crédible et s’apparente à un délire inspiré de Jules Verne.


Les effets visuels sont certes surannés, caduques, mais conservent une vraie poésie (aaaah ces objets volants suspendus par des filins maladroits et tremblants !), les décors, costumes et accessoires « futuristes » sont recherchés (mention spéciale aux vêtements à strass et à la voiture blindée conduite par un jeune débutant du nom de Jacques Dufilho), tandis que l’escale sur Vénus est un sommet de naïveté attachante, avec ses habitants qui observent « la Terre pour savoir ce qu’il ne faut pas faire ».


L’humour a pris du plomb dans l’aile, notamment ce qui concerne la vie de famille de Lucien, qui vient d’avoir un bébé et qui revient deux semaines plus tard et trouve à sa place un grand gaillard de 25 ans qui a pourtant l’air aussi âgé que lui et qui s’apprête à se marier. Et puis découvrir comment on imaginait l’année 1967 et même 2002 en 1941, avouez que cela est tentant ! Mais il faut pour cela accepter des problèmes de rythme et surtout des séquences qui s’étirent inutilement, à l’instar de celle du spectacle lié à la publicité du voyage spatial.


Le jeu en vaut la chandelle, car le charmant Croisières sidérales est très prisé par les amateurs de septième art déviant et rares étaient ceux qui avaient pu jusqu’à présent poser les yeux dessus. Sa sortie en DVD et Blu-ray était pour le coup inespéré. Alors n’hésitez plus.


LE COMBO BLU-RAY + DVD
Pour ce numéro 96 de la Collection Make My Day !, Jean-Baptiste Thoret a réuni deux films,Croisières sidérales d’André Zwobada et Konga de John Lemont, soit quatre disques (deux DVD et deux Blu-ray) disposés dans un Digipack à deux volets, glissé dans un fourreau cartonné aux couleurs psychédéliques typiques de cette anthologie apparue dans les bacs en septembre 2018. Après Konga il y a quelques jours, nous passons aujourd’hui en revue Croisières sidérales. Le menu principal est très légèrement animé et muet.

Le premier supplément est comme d’habitude la présentation du film par jean-Baptiste Thoret (8’). Le directeur de la collection Make My Day ! indique d’emblée que Croisières sidérales sera sûrement une découverte pour la majorité des spectateurs. Il revient ensuite sur « l’un des objets les plus insolites, inattendus, étranges et inclassables de l’histoire du cinéma français ». La carrière du réalisateur André Zwobada, les conditions de tournage, le caractère hybride du film (« qui emprunte à tous les genres ») et le casting sont aussi les points abordés.

Nous trouvons ensuite un entretien avec François Angelier (31’20). Le journaliste et écrivain, mais aussi producteur et animateur de l’émission Mauvais genre sur France Culture, dissèque pour nous Croisières sidérales d’André Zwobada, « le seul film français de science-fiction réalisé sous l’Occupation ». Tout au long de son excellente intervention, François Angelier passe en revue les points suivants : le contexte et l’atmosphère de tournage, la place de la science-fiction dans les arts (pour ne pas dire dans la vie de tous les jours dans les années 1940), le décorum technologique du film, le casting, le mélange comédie sociale-science-fiction teinté d’expérimental, les dialogues de Pierre Bost, le discours pétainiste traditionaliste qui plane à la fin du long-métrage (« l’unité de la cellule familiale, la nature a toujours raison, l’arrière-plan colonial avec l’arrivée sur Vénus »). L’invité de Jean-Baptiste Thoret revient aussi sur le charme hétéroclite de cette production, sur le fait que « tous les éléments du film n’arrivent pas à s’unir, ni à dialoguer ».

L’Image et le son
La restauration de Croisières sidérales a été produite à partir du marron sonore 35mm nitrate stocké aux Archives Françaises du Film. L’ensemble a été scanné 4K par L’Image Retrouvée. Le laboratoire a également été chargé de l’étalonnage et des travaux numériques destinés à effacer les imperfections. Quelques fourmillements sont constatés, ainsi que divers points, tâches et flous sporadiques. Ce master HD trouve tout de même son équilibre avec des noirs assez denses, une texture argentique élégante, plus appuyée sur les gros plans. Les contrastes profitent de cette promotion Haute-Définition, les détails sont très appréciables et au final ce Blu-ray permet découvrir Croisières sidérales dans les meilleures conditions techniques à ce jour. Une vraie résurrection.

La piste mono bénéficie d’un encodage en DTS HD-Master Audio. Aucune saturation, peu de chuintements, l’écoute se révèle globalement fluide. Une poignée de craquements à signaler. Les ambiances sont précises. Si certains échanges manquent sensiblement de punch et se révèlent moins précis, les dialogues sont dans l’ensemble clairs, dynamiques, avec toutefois un léger souffle parasite. Aucun sous-titre, ni même de piste Audiodescription.



Crédits images : © Studiocanal / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
