Test 4K UHD / La Traque, réalisé par Serge Leroy

LA TRAQUE réalisé par Serge Leroy, disponible en Combo Blu-ray / 4K UHD chez Le Chat qui fume.

Acteurs : Mimsy Farmer, Jean-Pierre Marielle, Jean-Luc Bideau, Michael Lonsdale, Michel Constantin, Philippe Léotard, Michel Robin, Paul Crauchet, Gérard Darrieu, Georges Géret…

Scénario : André-Georges Brunelin

Photographie : Claude Renoir

Musique : Giancarlo Chiaramello

Durée : 1h35

Date de sortie initiale : 1975

LE FILM

En vue de louer une propriété, Helen Wells, Anglaise trentenaire travaillant à l’Université de Caen, se rend dans un hameau situé près d’Alençon. Elle y fait la connaissance de quelques bourgeois et parvenus liés par une passion commune : la chasse. Parmi eux, les frères Danville, Albert et Paul, ferrailleurs de profession. Le cadet, Paul, tombe immédiatement sous le charme de Helen. Tandis qu’elle se promène dans la forêt, la jeune femme croise à nouveau les deux hommes, accompagnés de leur ami Chamond. Les deux frères se montrent grossiers, le ton monte jusqu’à l’altercation. Paul se jette sur Helen et la viole, sous le regard complaisant d’Albert. Mais un autre drame va bientôt survenir…

Nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables…

Jean-Pierre Marielle, Jean-Luc Bideau, Michael Lonsdale, Michel Constantin, Philippe Léotard, Paul Crauchet, Michel Robin, Gérard Darrieu et Georges Géret lancés dans une chasse à l’homme, ou plutôt « à la femme », en l’occurrence interprétée par Mimsy Farmer ? D’où sort ce film ? Longtemps invisible et/ou indisponible, La Traque est un thriller foudroyant, un survival magistral doublé d’un drame social virtuose, qui agit toujours comme un vrai coup de tonnerre au sein du cinéma français. Devant nos yeux horrifiés, Mimsy Farmer, beauté diaphane qui rappelle parfois Mia Farrow dans Terreur aveugle – See No Evil (1971) du maître Richard Fleischer, devient une proie poursuivie par des rapaces, comme un insecte pris au piège dans une forêt humide (magnifique photo de Claude Renoir, qui fait le lien avec La Règle du jeu de son oncle) qui s’apparenterait à une toile d’où elle essaierait de s’extraire afin d’échapper à des araignées bien déterminées à la dévorer. Comme Le Vieux fusil de Robert Enrico, sorti d’ailleurs la même année, La Traque demeure une référence aussi bien pour les cinéphiles que pour les réalisateurs français ayant abordé le genre. C’est ce qu’on appelle plus communément un uppercut, un film coup de poing, un chef d’oeuvre dont le goût métallique du sang reste longtemps dans la bouche du spectateur.

Sept hommes se retrouvent au petit jour dans une maison forestière, sept « amis » comme on dit, liés par la compromission, le mensonge, l’intérêt, le passé, bref, par l’entente vindicative mais éternelle d’un même clan social. Les voici, scindés en deux groupes, qui traquent le sanglier ! Jusqu’au moment où les joyeux frères Danville, accompagnés du timide Chamond, croisent la route d’Helen Wells, une Anglaise arrivée le matin même dans cette ville de la province normande, afin d’y louer un ancien rendez-vous de chasse, « La Guettière ». Sous l’oeil désapprobateur de Chamond, Albert et Paul violent la jeune fille. Mais celle-ci parvient à blesser Paul avant de s’enfuir dans les bois. Pour éviter le scandale, Albert se lance alors à sa poursuite avec l’intention de lui proposer un mutuel silence. De son côté, Chamond prévient les autres de l’« accident de chasse » dont Paul aurait été victime… Cependant, les dits « autres » découvrent la vérité et, après s’être concertés, se décident, eux aussi, à étouffer l’affaire au plus vite. Philippe Mansart manifeste, seul, quelques scrupules, mais il se fait vite rappeler à l’ordre par Sutter, le mari de sa maîtresse, qu’il doit ménager en vue d’élections au Conseil Général…

N’oubliez pas que tout ce que nous dirons a de fortes chances d’être cru…

Dans La Traque, plus l’étau se resserre autour du personnage d’Helen, magnifiquement interprété par Mimsy Farmer (un an après Le Parfum de la dame en noir – Il profumo della signora in nero de Francesco Barilli), plus celle-ci devient une bête aux abois, au sens propre comme au figuré. Son « help » déchirant lancé désespérément pendant qu’elle s’enfonce dans les marais, renvoie au cri d’un animal se sachant pris au piège, tandis qu’un collet aquatique et poisseux se referme autour de son cou. Et des images comme celles-ci il y en a des tas dans La Traque, troisième long-métrage réalisé par Serge Leroy (1937-1993) après Ciel bleu (1971) et Le Mataf (1973). Le passé documentaire du metteur en scène, également ancien journaliste, se ressent dans la première partie de La Traque qui pose tout d’abord son décor, automnal, froid. Même si la gare de Villeherviers trahit son tournage dans le Loir-et-Cher, le récit est supposé se dérouler en Normandie, où l’on suit l’arrivée cette jeune femme britannique, paumée au milieu de nulle part. Le contraste entre sa nationalité, sa frêle silhouette, la végétation mousseuse et l’environnement rustique est déjà saisissant, comme si Helen n’avait pas à être là et bouleversait aussi bien l’équilibre de la région que celui de ses habitants bien installés. Puis, vient la présentation des protagonistes masculins, saisis caméra à l’épaule, au petit matin, attablés et déjà le verre de vin à la main, le saucisson ou le jambon dans l’autre, tandis que la soupe à l’oignon bout dans la marmite. Serge Leroy capte ces instants en leur donnant un aspect de reportage, en entremêlant les discussions simultanées. Les propos se brouillent, mais les pions se mettent en place comme sur un échiquier.

Albert Danville (Jean-Pierre Marielle), ferrailleur de son état, est la “grande gueule” du groupe. Il est accompagné de Paul (Philippe Léotard), son frère cadet, exerçant la même profession, dont le caractère imprévisible semble être canalisé par le premier. Avec l’assureur Chamond (Michel Robin), un dénommé Rollin (Paul Crauchet), bigot et alcoolique repenti, le capitaine Nimier (Michel Constantin, déjà présent dans Le Mataf), ancien militaire devenu concessionnaire automobile, tout ce beau petit monde se réunit autour de David Sutter (Michael Lonsdale), riche propriétaire terrien, qui leur offre son terrain pour une partie de chasse. Guidés par Maurois (Gérard Darrieu), le garde-chasse de Sutter, ces hommes sont rejoints par Philippe Mansart (Jean-Luc Bideau), gendre d’un sénateur, ambitionnant un mandat électif, qui en secret entretient une relation avec Françoise (Françoise Brion), l’épouse de Sutter. Après cette exposition étourdissante où Serge Leroy parvient à caractériser ses personnages, tout en faisant perdre leurs repères aux spectateurs, obligés de jongler entre plusieurs conversations, cette poignée d’hommes, des nantis pour la plupart, sont lancés dans l’arène comme des bêtes sauvages assoiffées de sang.

J’aurais jamais cru ça d’une gonzesse…

Progressivement, Serge Leroy tisse les liens, on en revient cette fois encore à cette métaphore de l’araignée, qui rattachent chaque personnage (observé par Serge Leroy avec l’oeil d’un entomologiste), chacun ayant visiblement besoin de l’autre afin de servir son intérêt personnel. C’est alors qu’ils tombent sur Helen Wells, jeune universitaire de Caen, que Paul avait déjà remarqué et sur laquelle il se jette, tandis que son frère Albert la maintient à terre. Également présent, Chamond n’intervient cependant pas. Les frères Danville se relèvent, laissant là leur victime, figée, anesthésiée, meurtrie. A l’instar d’un gibier sur lequel les chasseurs auraient tiré, ce qui est d’ailleurs le cas si l’on se place d’un point de vue métaphorique où le fusil serait en fait un prolongement voire le véritable pénis des Danville, Helen parvient un temps à retourner la situation à son avantage, en blessant Paul avec son propre fusil. La situation échappe aux chasseurs, qui se mettent d’accord et se mettent à la poursuite d’Helen, seule, ne sachant où aller, alors que les autres connaissent les lieux sur le bout des doigts.

Ils chassent aussi mal qu’ils boivent…

Au-delà de cette expérience viscérale, faux Rape & Revenge, vrai thriller que l’on pourrait qualifier d’anthropologique, anxiogène et d’une intelligence redoutable, Serge Leroy, à partir d’un scénario écrit par André-Georges Brunelin (Le Désert des Tartares de Valerio Zurlini, Madame Claude de Just Jaeckin) fustige, notamment à travers des dialogues implacables, la petite bourgeoisie de province en montrant des notables unis dans le crime. Des êtres solidaires et déterminés à conserver leur place dans la société, où la haine anime autant leurs motivations que leurs relations. Tous ces éléments ont contribué à faire de La Traque un vrai film culte où pour une fois le terme n’est pas usurpé.

LE COMBO BLU-RAY / 4K UHD

Oui oui, vous ne rêvez pas, un temps envisagé chez Warner Bros., puis abandonné, La Traque est bel et bien arrivé en combo Blu-ray/4K UHD chez Le Chat qui fume ! Attendu comme le messie, le chef d’oeuvre de Serge Leroy se voit dérouler le tapis rouge par l’éditeur, qui livre une fois de plus un véritable objet de collection. Ce Combo prend la forme d’un Digipack à trois volets où l’on reconnaît la patte élégante du sieur Frédéric Domont – Frhead, glissé dans un fourreau cartonné au visuel forcément dément. Le menu principal est animé sur une séquence du film sur le Blu-ray, tandis que l’édition 4K en est dépourvue. Édition limitée à 1000 exemplaires.

Tout d’abord, Le Chat qui fume / Stéphane Bouyer est allé à la rencontre de monsieur Jean-Luc Bideau (17’). Aujourd’hui âgé de 80 ans, le comédien revient sur ses débuts, sur son entrée au Conservatoire d’où il ressort lauréat du 2e prix de comédie classique en 1963. De son propre aveu, ce monde ne lui correspondait pas et les études l’« emmerdaient ». Il devient alors l’un des acteurs emblématiques du nouveau cinéma suisse, évoque quelques-uns de ses films comme La Salamandre (1971) d’Alain Tanner et Projection privée (1973) de François Leterrier, ajoutant à cela « J’ai fait des merdes et aussi des trucs de qualité ! ». Jean-Luc Bideau en vient à La Traque (« un film qui n’a eu aucun impact sur ma carrière ») et à sa rencontre avec Serge Leroy, « qui n’était pas un directeur d’acteurs », tout en partageant quelques souvenirs de tournage. S’il loue la gentillesse de Michel Constantin et de Philippe Léotard (« même s’il était complètement à côté de la plaque »), Jean-Pierre Marielle s’en prend plein la tronche, de façon élégante, indiquant par exemple « qu’il créait un climat étrange sur le plateau ». Enfin, le comédien parle de ses personnages qui ont marqué les spectateurs, celui du professeur Maximilien Strauss de la série H, ainsi que celui de François dans Et la tendresse ? Bordel ! (1979) de Patrick Schulmann, tout en indiquant être très fier de celui du père Étienne Fromenger qu’il tenait dans la série Ainsi soient-ils.

L’éditeur a ensuite mis la main sur une interview de Mimsy Farmer (11’), réalisée dans l’émission Cinescope, à l’occasion de la diffusion de La Traque sur une chaîne de télévision belge. La comédienne ne se démonte pas quand le journaliste en face d’elle indique trouver le film sadique, et lui rétorque (en français) que « le rôle était sans doute fatigant physiquement, mais gratifiant sur le plan du jeu ». Elle revient ensuite sur ses partenaires et les conditions de tournage en Sologne, sur sa collaboration avec Serge Leroy, sur les thèmes du film (« une oeuvre sur la violence, un peu féministe, jamais sadique »). Elle clôt cet entretien en indiquant de façon un peu triste et amère « le métier d’acteur est assez frustrant. Je me suis toujours amusée dans le travail, mais je voudrais travailler plus, avec des jeunes metteurs en scène qui n’ont jamais fait de cinéma. J’ai envie de faire des films moins « dégueus ». Je reçois beaucoup de scénarios, mais rien d’intéressant… ».

Enfin, Le Chat qui fume propose un reportage filmé au moment du tournage de la dernière scène de La Traque (9’30), constituées d’images des prises de vue avec l’équipe au travail, ainsi que d’interventions de Serge Leroy, de Mimsy Farmer et de Michel Constantin.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Quelle beauté…On ne peut que s’extasier devant cette résurrection totale et sans doute définitive du chef d’oeuvre de Serge Leroy. Non seulement le Blu-ray est sidérant, mais l’édition 4K également disponible appuie encore plus les contrastes, la luminosité, les teintes automnales concoctées par Claude Renoir, mythique directeur de la photographie qui compte à son actif La Grande Illusion, La Bête humaine, Le Fleuve et Partie de campagne de Jean Renoir, Symphonie pour un massacre de Jacques Deray, La Grande Vadrouille de Gérard Oury, Barbarella de Roger Vadim, Le Casse d’Henri Verneuil, Le Tueur de Denys de La Patellière, L’Espion qui m’aimait – The Spy Who Loved Me de Lewis Gilbert, bref un grand, très grand chef opérateur. La même année que l’excellent French Connection II de John Frankenheimer, Claude Renoir capture le vert délavé et le brun mouillé de la forêt et des marais de la Sologne. Ce master 4K en met plein les yeux et donne un relief probablement inédit aux décors naturels du film. La stabilité de la copie est irréprochable, tout comme la propreté (la restauration réalisée à partir du négatif original est complètement dingue) et le piqué. L’éditeur a su préserver non seulement la texture argentique (plus épaisse durant le générique), mais aussi les quelques défauts de mise au point qui occasionnent divers flous intempestifs. A la vue de cette édition Blu-ray/4K UHD, on serait tenté de citer Christian Clavier dans Les Anges gardiens, « ça ferait croire en Dieu ! ».

Ce mixage DTS-HD Master Audio Mono instaure un très bon confort acoustique. Les dialogues sont ici délivrés avec ardeur et clarté. La propreté est de mise, les effets riches et les silences denses, sans aucun souffle.

Crédits images : © Le Chat qui fume / Captures du Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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