Test Blu-ray / Le Coup de l’escalier, réalisé par Robert Wise

LE COUP DE L’ESCALIER (Odds Against Tomorrow) réalisé par Robert Wise, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 20 septembre 2022 chez Rimini Editions.

Acteurs : Harry Belafonte, Robert Ryan, Shelley Winters, Ed Begley, Gloria Grahame, Will Kuluva, Kim Hamilton, Mae Barnes…

Scénario : John O. Killens & Nelson Gidding, d’après le roman de William P. McGivern

Photographie : Joseph C. Brun

Musique : John Lewis

Durée : 1h33

Date de sortie initiale : 1959

LE FILM

Dave Burke, ancien policier licencié injustement, décide de préparer un cambriolage dont le plan semble facilement réalisable. Pour cela, il a besoin d’Earle Slater, un ancien soldat ne réussissant pas à retrouver sa place dans la société, et de Johnny Ingram, un chanteur noir criblé de dettes. Mais Slater est un raciste et Ingram est réticent à l’idée de sombrer dans la criminalité…

Ce n’est pas tous les jours que nous pouvons parler de Robert Wise (1914-2005), qui avec Richard Fleischer reste probablement l’un des plus grands artisans éclectiques et prolifiques de l’histoire du cinéma hollywoodien. Plus de soixante-cinq ans de carrière, dix ans au banc de montage, cinquante-cinq passés derrière la caméra, plus de quarante films au compteur. Quelques titres emblématiques ? Est-ce vraiment nécessaire ? D’accord, rien que pour le plaisir de les nommer et histoire de convoquer quelques extraits dans les mémoires : La Malédiction des hommes-chats, Le Récupérateur de cadavres, Né pour tuer, Nous avons gagné ce soir, Le Jour où la Terre s’arrêta…, Je veux vivre !, West Side Story, La Maison du diable, La Mélodie du bonheur, La Canonnière du Yang-Tsé, Le Mystère Andromède, L’Odyssée du Hinderburg, Audrey Rose, Star Trek, le film…Prenez un petit moment pour savourer ces réminiscences…C’est bon ? Si la liste ne saurait être exhaustive, il y en a un que l’on ne saurait omettre quand on évoque Robert Wise. Il s’agit d’Odds Against Tomorrow, plus connu en France sous le titre Le Coup de l’escalier, le dernier opus du cinéaste mis en scène dans les années 1950, son dix-huitième long-métrage de la décennie, emballé juste avant West Side Story, qu’il signera d’ailleurs avec Jerome Robbins. S’il n’atteint peut-être pas la puissance dramatique de Quand la ville dort The Asphalt Jungle (1950) de John Huston, Le Coup de l’escalier, souvent cité comme le chant du cygne du film noir américain avec L’Ultime Razzia The Killing de Stanley Kubrick, est une référence intemporelle du genre, où des personnages au bout du rouleau participent à un braquage, même s’ils n’y croient pas ou plus, avant même de s’être lancés. À l’instar de John Huston, Robert Wise s’avère plus intéressé par les protagonistes eux-mêmes et leurs motivations, plutôt que par le casse proprement dit. Comme son confrère, il les ancre dans une réalité crépusculaire (magnifique photo) marquée par l’échec. Le Coup de l’escalier est un film noir à part, centré sur un afro-américain interprété par Harry Belafonte (à l’origine du projet) et traitant ouvertement de la ségrégation et de la discrimination. Le film sera récompensé par un Golden Globe spécial pour sa « promotion de la compréhension internationale ». Pamphlet antiraciste, Le Coup de l’escalier se clôt sur la morale irréfutable : blancs ou noirs, les hommes sont tous égaux face à la mort et chacun retournera à l’état de poussière. Vous avez dit chef d’oeuvre ?

Ancien policier limogé pour corruption, Burke a décidé d’organiser un hold-up autant par appât du gain que par haine de ses anciens collègues. Dans ce but, il contacte Earl Slater, récemment sorti de prison, qui ne parvient pas à se reclasser et vit aux dépens de sa maîtresse, Lorry; et Johnny Ingram, un chanteur noir de boîte de nuit, qui a de grosses dettes de jeu. Mais les deux hommes sont réticents. Ingram accepte le premier car, à l’instigation de Burke, son créancier lui réclame un remboursement immédiat. Aigri par l’inaction, Slater donne aussi son accord. Le casse doit avoir lieu à la banque de Melton, une petite localité de l’Etat de New York, au crépuscule. Après une minutieuse préparation, les trois complices déclenchent l’attaque. Mais alors que tout se passe sans incidents, la haine de Slater pour Ingram précipite les événements.

Le Coup de l’escalier est un pur film noir où les héros portent gabardine, feutre sur la tête et conduisent des voitures rutilantes. Mais au-delà de cet aspect clinquant, les individus paraissent fatigués, vieillis avant l’heure et voient que la société qu’ils ont connue a muté inexorablement. Dans ce film résonnant comme le dernier baroud d’honneur d’un sous-genre à part entière, le film de casse donc, Robert Wise dénonce le virus du racisme qui s’étend, empoisonne les relations sociales. À l’origine d’Odds Against Tomorrow, il y a un roman de William P. McGivern, publié en France en 1957 (chez Série Noire), écrivain déjà transposé en 1953 par Fritz Lang avec le formidable Règlement de comptes The Big Heat. Comédien, chanteur (pour ne pas dire crooner), mais également militant des droits civiques, Harry Belafonte s’empare des droits du livre et y voit l’occasion, non seulement de lancer sa propre société de production au cinéma (HarBel), mais aussi de développer les thèmes liés à ses engagements humanitaires et politiques, en l’occurrence la lutte contre toute forme de haine liées notamment à la différence de la couleur de peau. La tête d’affiche de Carmen Jones (1954) d’Otto Preminger et du Monde, la chair et le diable The World, the Flesh and the Devil (1959) de Ranald MacDougall, s’associe avec Robert Wise, qui sortait de Je veux vivre !, réquisitoire contre la peine de mort qui avait valu Susan Hayward l’Oscar de la meilleure actrice, le scénario étant confié à Abraham Polonsky (sous le nom de John O. Killens, car victime du maccarthysme et inscrit sur la liste noire de Hollywood) et Nelson Gidding (Pour elle un seul homme de Michael Curtiz, Les Centurions de Mark Robson). Sous la supervision de Harry Belafonte, ceux-ci approfondissent des éléments du roman et en changent surtout le dénouement, dans un souci de s’éloigner de celui de La Chaîne The Defiant Ones de Stanley Kramer, avec Sidney Poitier et Tony Curtis, qui avait connu un triomphe sans précédent. Le final désenchanté du Coup de l’escalier est de ceux qu’on n’oublie pas, la toute dernière séquence, l’ultime réplique, le plan définitif sur le panneau STOP – DEAD END sont imprimés à vie dans l’esprit des cinéphiles.

Si Harry Belafonte s’octroie donc l’un des deux rôles principaux et pousse aussi la chansonnette à l’écran, ce qui a permis à la bande originale de truster le haut des charts, l’autre est conféré au fantastique Robert Ryan, lui-même très engagé dans la protection des droits civils et face au Comité des activités-américaines du sénateur Joseph McCarthy, par ailleurs militant contre les discriminations raciales et inscrit au Comité de défense de Martin Luther King. L’acteur alors âgé de 50 ans, même s’il paraît bien plus, retrouvait Robert Wise dix ans après le légendaire Nous avons gagné ce soir The Set-Up, livre une remarquable prestation dans Odds Against Tomorrow, dans la peau d’un type rongé par le dégoût, la rancoeur, la colère. Foncièrement antipathique, Earle Slater est un monstre à visage humain, auquel Robert Ryan donne, non pas des circonstances atténuantes, mais une sensibilité, un passif, ce qui permet au spectateur d’essayer de disséquer la psyché et les agissements du personnage. « Petit bout de négresse, tu vas te tuer à voler comme ça ! », première réplique de Slater, qui installe d’emblée ce vétéran, avec lequel l’empathie est forcément difficile, voire impossible, mais qui n’en reste pas moins fascinant. La distribution est complétée par Shelley Winters et Gloria Grahame (dont l’apparition soudaine en soutien-gorge est passée à la postérité), sans oublier Ed Begley (La Route de Salina, Pendez-les haut et court, 12 hommes en colère, Bas les masques, La Main qui venge) et son sourire carnassier.

Que du beau monde magnifiquement filmé par un réalisateur au sommet de son art, également bien épaulé au montage par Dede Allen (Milagro, Missouri Breaks, Alice’s Restaurant) et à la photographie par Joseph C. Brun, chef opérateur de L’Homme qu tua la peur Edge of the City (1957) de Martin Ritt. Enfin, pour la dernière petite anecdote, Le Coup de l’escalier était le film de référence de Jean-Pierre Melville, qui confiait l’avoir vu plus de cent fois et avouait s’en être largement inspiré pour Le Deuxième souffle et Le Cercle rouge.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

La première édition française du Coup de l’escalier remonte à 2009, un DVD sorti chez Wild Side Video, dans la collection Les Introuvables. Après une ressortie en 2012, il aura fallu attendre dix ans pour que le chef d’oeuvre de Robert Wise revienne dans les bacs. C’est Rimini Editions qui déroule le tapis rouge à Odds Against Tomorrow, avec un superbe combo Blu-ray + DVD, composé d’un Digipack à trois volets, renfermant les deux galettes et glissé dans un fourreau cartonné élégant, mais aussi un passionnant livret de 28 pages, intitulé Le Sommeil de la raison engendre des monstres, écrit par Christophe Chavdia et créé par nos amis de La Plume. Un ouvrage comme d’habitude excellemment conçu, qui revient sur tous les aspects du Coup de l’escalier, sa genèse, la carrière de l’écrivain William P. Mc Givern, le roman à l’origine du film et donc les différences entre les deux, sans oublier un portrait de Harry Belafonte, les intentions de ce dernier (à la fois comme acteur et comme producteur), les conditions de sortie au cinéma, sa réception et d’autres sujets. Le menu principal est animé et musical.

Critique à la revue Positif, Jacques Demange est déjà apparu sur d’autres titres édités par Rimini, sur L’Appel de la forêt, Marché de brutes, La Brigade du suicide et La Chute de l’empire romain. Il intervient ici uniquement en voix-off, sur un montage de scènes tirées d’Odds Against Tomorrow, au cours d’une analyse de dix minutes, celle d’une des scènes centrales du Coup de l’escalier, l’attente de Slater et d’Ingram, chacun de leur côté, quelques heures avant le braquage. Cinq minutes où il ne se passe absolument rien et où Robert Wise « amplifie les temps morts, tout en mobilisant tout de même l’attention visuelle du spectateur ». Une séquence de transition où Robert Wise dilate le temps, fait la passerelle entre la première partie consacrée à la planification du casse et la seconde centrée sur l’action proprement dite. Jacques Demange évoque l’influence que ce long-métrage aura sur d’autres cinéastes du monde entier, avant de disséquer un peu plus le fond et la forme du Coup de l’escalier, « matrice du film de casse, sous-genre du cinéma criminel, vrai et faux film d’action […] absolument à redécouvrir ».

Maintenant, pour une présentation complète doublée d’une analyse du Coup de l’escalier, il faudra vous tourner vers le second supplément, autrement dit l’intervention d’Olivier Père (30’). Le directeur de l’unité cinéma d’Arte France revient longuement sur l’origine du film, sur l’implication devant et derrière la caméra d’Harry Belafonte (il est à l’initiative du projet), sur lequel Olivier Père détaille le combat pour l’égalité des droits civiques. L’arrivée de Robert Wise (qui deviendra pour la première fois producteur et dont la carrière est passée au peigne fin), les thèmes, la psychologie des personnages (« trois hommes dans une situation d’échec, qui en voulant s’en sortir vont accélérer leur chute et leur destruction »), le travail du scénariste Abraham Polonsky, la carrière de Robert Ryan (très engagé contre la ségrégation), la sortie du film, sa fin nihiliste (qui a rebuté une bonne partie des spectateurs), les différences entre le dénouement du roman et celui de son adaptation sont autant de sujets inscrits au cours de cet entretien toujours aussi enrichissant.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Pour l’image du Coup de l’escalier, Robert Wise et son chef opérateur ont opté pour une pellicule infrarouge afin d’obtenir une image plus angoissante, donnant aux visages un aspect quelque peu irisé et dont les couleurs se trouvent sensiblement altérées comme le vert rendu dans un blanc opalin. Ce master HD (repris du 2K produit par le British Film Institut) respecte scrupuleusement ces choix artistiques avec une définition remarquable. La palette de gris tire sommairement vers les bruns disparates, la profondeur de champ est souvent renversante et la luminosité hallucinante dans la première partie. Peut-être manque-t-il quelques détails au niveau des gros plans mais les contrastes sont brillants, la copie restitue la texture argentique et les nombreux plans des rues et de la ville possèdent un relief inattendu. L’apparence feutrée et brumeuse des films noirs est impressionnante dans la dernière partie, et la séquence du règlement de comptes sur les réservoirs apparaît bien plus nette que sur la précédente édition DVD Wild Side, avec des noirs denses. Ce Blu-ray (1080p) du Coup de l’escalier participe au bonheur de (re)découvrir le film dans des conditions techniques amplement satisfaisantes – diverses poussières et rayures verticales demeurent – et dans son format d’origine 1.33.

Deux pistes sonores sont mises à disposition. La version française n’a rien à envier à son homologue anglaise en termes de dynamisme, de propreté et de restitution des dialogues. Les deux merveilleuses chansons d’Harry Belafonte, My Baby’s Not Around et All Men Are Evil, sont appuyées par une fluidité et une restauration sans faille qui fera le plaisir des mélomanes. Même chose pour le pianiste et compositeur américain de jazz John Lewis qui a créé pour l’occasion une bande-son minimaliste, mais inoubliable dont la discrétion renforce le caractère intimiste du film. Notons tout de même quelques légères saturations dans la langue de Molière. Petite anecdote, les habitués des doublages français de qualité reconnaîtront la voix inimitable de Claude Bertrand, prêtant son timbre à Robert Ryan, un délice ! Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © HarBel Productions / MGM / Rimini Editions / Sabrina Piazzi / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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