
LA BARRIÈRE (Bariera) réalisé par Jerzy Skolimowski, disponible en DVD le 2 septembre 2026 chez Malavida Films.
Acteurs : Joanna Szczerbic, Jan Nowicki, Tadeusz Lomnicki, Maria Malicka, Zdzislaw Maklakiewicz, Ryszard Pietruski, Bogdan Baer, Henryk Bak…
Scénario : Jerzy Skolimowski
Photographie : Jan Laskowski
Musique : Krzysztof Komeda
Durée : 1h17
Date de sortie initiale: 1966
LE FILM
Sur un coup de tête, un jeune homme laisse tout tomber pour partir à la conquête du monde. Le choc des générations dans la Pologne des années 60, au travers des méandres capricieux des amours d’une jeune conductrice de tramway et d’un étudiant en rupture d’université.

Vous aurez beau lire le résumé ci-dessus, rien ne vous prépare à La Barrière – Bariera, troisième long-métrage du mythique Jerzy Skolimowski (né en 1938). Après le succès rencontré par ses deux précédents opus, Signe particulier : néant (1964) et Walkover (1965), le cinéaste polonais enchaîne très vite avec une nouvelle histoire surréaliste, impossible à raconter, destinée à un public investi, mais surtout véritable cadeau aux cinéphiles. Expérience de septième art à part entière, La Barrière fait perdre tous ses repères au spectateur, qui, s’il est un minimum impliqué et prêt à s’en remettre totalement au cinéaste, sera constamment surpris, décontenancé, comme s’il était tombé au beau milieu d’un cyclone dévastateur. En 78 minutes montre en main, Jerzy Skolimowski dresse le portrait d’une jeunesse paumée, tiraillée entre la liberté et le fait d’accepter de se mettre dans le rang. Dès la première séquence, les personnages sont étrangement cadrés, comme s’ils ne voulaient pas se glisser dans le moule qui leur est destiné, et s’adonnent encore à quelques jeux futiles pour savoir qui remportera la timbale, autrement dit une grosse tirelire en forme de cochon. Pourtant, le premier plan montre qu’ils ont tous les mains liées dans le dos, comme si leur destin leur était imposé et qu’ils devaient avancer, se jeter dans le vide, même s’ils ne l’ont pas voulu ainsi. Néanmoins, notre héros, dont on ne saura jamais le nom et que l’on appellera donc « le jeune homme », en a décidé autrement. Il va explorer « le monde », autrement la ville, aller de rencontre en rencontre, histoire de profiter du peu de jeunesse qui lui reste à vivre.


Après avoir abandonné ses études de médecine, un jeune homme décide d’aller à la recherche d’une vie meilleure. La caméra de Jerzy Skolimoswki s’infiltre dans l’univers mental chaotique et désordonné de ce jeune étudiant errant dans la grande ville, psychologie perturbée et dominée par l’horreur de la contrainte. Au cours de ses déambulations agitées et de ses élucubrations les plus folles, il rencontrera une jeune fille, conductrice de tramway, qui ne le laissera pas indifférent.


Contrairement à ses deux premiers films, le réalisateur n’apparaît pas à l’écran dans La Barrière, mais trouve en Jan Nowicki un formidable alter ego. L’acteur polonais, qui deviendra le comédien fétiche de la réalisatrice hongroise Márta Mészáros (Journal à mes amours, Les Héritières, Journal intime), passé à la postérité avec des œuvres comme La Clepsydre de Wojciech J. Has et La Troisième Partie de la nuit – Trzecia część nocy de Andrzej Żuławski, campe un personnage attachant, que l’on suit sans difficulté, quand bien même ce qui lui arrive demeure parfois abscons. Le fait est qu’il a accepté une bourse de fin d’étude, même si finalement il refusera très vite de se « vendre » à l’état. Comme un autre protagoniste indique en boucle, ils font partie d’« une génération cynique, qui peut encore avoir des élans romantiques ». C’est ce que ce jeune homme va prouver, en s’enfuyant littéralement, en courant, en allant de l’avant, en refusant de n’être qu’un pion sur l’échiquier déjà préétabli pour lui. Il faut lutter pour obtenir ce que l’on veut, se battre en permanence, décliner la voiture et la fille qui lui ont été désignées.


Le monde de Jerzy Skolimowski est à mi-chemin entre celui de Kafka, celui de Ionesco et celui de Federico Fellini, entre rêve et cauchemar, dévoile ce qui arrive au grain de sable quand celui-ci a enrayé la machine jusqu’alors trop bien huilée. Le jeune homme s’extraie de la masse et découvre l’envers du décor, parasite le cadre très « mathématiques » du cinéaste, comme s’il avait décidé de tracer, donc de suivre une ligne perpendiculaire qui coupe, percute, explose le chemin de ceux qu’il croise. Le cinéma de Jerzy Skolimowski est sensoriel. La Barrière touche parfois au fantastique avec ses décors dépouillés, son N&B tranché, ses cris provenant d’on ne sait où (ou presque, apparemment de chez le dentiste), la musique s’apparente à une psalmodie, la beauté des images est de tous les instants et nous fait penser à une succession d’illusions d’optique. Ce qu’est peut-être l’univers pour le réalisateur.


Toujours est-il que ce jeune homme en colère, qui avait alors accepté cette maudite bourse pour mener à bien ses études, envoie finalement tout promener. L’absurdité de la société va cependant vite le rattraper et essayer de le remettre dans le rang. Chez Jerzy Skolimowski, on passe d’une scène où un tramway paraît flotter comme sur un coussin d’air, voguant dans la nuit, à une séquence longue, hermétique et incompréhensible, celle de la réception, qui mettra sûrement les nerfs de beaucoup à rude épreuve, avant de subjuguer par différents élans romanesques.


Certains plans sont hypnotiques, à couper le souffle, et même si le cinéaste n’échappe pas à quelques délires arty, La Barrière est un film libre, inclassable, foisonnant, qui ne laisse sûrement pas indifférent et qui s’avère même passionnant à disséquer.


LE DVD
Malavida remet La Barrière à l’avant-plan, plus de quinze ans après une première édition en DVD chez le même éditeur. Le DVD repose dans un Slim Digipack, qui arbore un visuel typique de la collection Malavida Collector. À l’intérieur, vous trouverez un livret (20 pages) retraçant l’itinéraire de Jerzy Skolimowski par René Prédal, mais aussi un entretien avec Jerzy Skolimowski par Pascal Bonitzer, Serge Daney et Serge Toubiana, issu des Cahiers du cinéma (n°343, janvier 1983). Comme l’indique un encart dans le livret, il est surtout question ici de Travail au Noir. L’éditeur a jugé bon d’inclure des extraits de cet entretien avec le réalisateur, car ses propos « donnent un éclairage précieux sur sa vision des liens entre vie et création, au-delà d’une œuvre en particulier ». Le cinéaste s’exprime tour à tour sur exil en Angleterre, le personnage principal de Travail au Noir, sur le film Haut les mains, parle de quelques projets, sa participation en tant qu’acteur dans Le Faussaire de Volker Schlöndorff…Le menu principal est animé et musical.

En guise de bonus vidéo, l’éditeur fournit une interview inédite de Jerzy Skolimowski, enregistrée en 2019 au sommet du Drugstore Publicis (36’). Un peu comme les arguments avancés dans le livret, le réalisateur passe du coq à l’âne. Celui-ci parle de ses débuts, de ses premières œuvres, avant de passer en revue quelques-uns de ses longs-métrages. Son désir de liberté, son rapport à la politique (« j’ai toujours eu une attitude anti-socialiste, et eu l’envie de montrer des outsiders »), certains thèmes récurrents, ainsi que l’importance du son et de la musique dans un film sont aussi les points abordés.

L’Image et le son
Entièrement restauré, La Barrière débarque en DVD chez Malavida avec son superbe N&B, net et tranché, avec des noirs denses, des contrastes équilibrés, un grain original heureusement respecté et bien géré. Les nombreux gros plans ne manquent pas de détails, la superbe photographie est admirablement restituée.

Rien à redire sur le confort acoustique. L’écoute est propre et dynamique, les dialogues bien posés et l’environnement musical appréciable. Pas de souffle parasite, ni de craquements. À noter que les sous-titres sont incrustés et donc inamovibles.



Crédits images : © Malavida / KADR / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
