
LES HOMMES CONTRE… (Uomini contro) réalisé par Francesco Rosi, disponible en Blu-ray depuis le 12 novembre 2025 chez Colored Films.
Acteurs : Alain Cuny, Mark Frechette, Gian Maria Volontè, Giampiero Albertini, Pier Paolo Capponi, Franco Graziosi, Mario Feliciani, Alberto Mastino…
Scénario : Tonino Guerra, Raffaele La Capria & Francesco Rosi, d’après le livre d’Emilio Lussu
Photographie : Pasqualino De Santis
Musique : Piero Piccioni
Durée : 1h41
Année de sortie : 1970
LE FILM
Mai 1916. L’armée autrichienne lance l’offensive depuis le Trentin et occupe le haut plateau d’Asiago. La Brigade Sassari, une unité d’infanterie sarde qui combattait sur le front de l’Isonzo dans le Frioul, est transférée en renfort pour reconquérir le piton rocheux de Monte Fior. Le général Leone, multiplie les assauts infructueux et envoie les hommes au massacre. Le lieutenant Sassu, jeune bourgeois idéaliste, tout d’abord convaincu de défendre une juste cause, découvre la réalité de la guerre et l’inanité des décisions de ses supérieurs. Le lieutenant Ottolenghi, socialiste convaincu, s’oppose à l’exploitation des classes populaires dans ce carnage et aux donneurs d’ordres imbéciles. Progressivement, les refus répétés des deux officiers les conduisent jusqu’à l’insoumission…

Nous l’avons déjà dit, mais ce qu’il y a de passionnant quand on est cinéphile et que nous nous plongeons dans les filmographies conséquentes des maîtres du septième art, c’est que nous découvrons sans cesse des joyaux méconnus, pour ne pas dire tout simplement inconnus. Pour l’auteur de ces mots, c’était le cas en ce qui concerne Les Hommes contre… – Uomini contro de Francesco Rosi. Nous sommes au début des années 1970 et le cinéaste entame alors la première de ses cinq collaborations avec le comédien Gian Maria Volonté. Ce sera Les Hommes contre…, violente et implacable charge antimilitariste, adaptée du roman, livre de mémoires plutôt, d’Emilio Lussu (lui-même ancien militaire), Un anno sull’Altipiano, écrit en 1938. D’entrée de jeu, le réalisateur nous plonge de façon spectaculaire au milieu du conflit armé, dans les tranchées. Puis vient la nuit, avec les soldats quine sont éclairés qu’au moyen des multiples détonations, sans savoir si les hommes qui se trouvent en face d’eux sont leurs ennemis ou des leurs. Francesco Rosi n’a jamais été un tendre et a toujours montré l’homme, non seulement dans ses contradictions, mais aussi dans sa monstruosité, qui va souvent de pair avec sa bêtise. Ainsi, le personnage incarné par le français Alain Cuny, est un général « à l’ancienne », un fanatique qui, blessé dans son orgueil après avoir perdu une place stratégique sur le terrain, envoie ses jeunes recrues au casse-pipe, parce que mourir sur le champ de bataille est un honneur. Celui-ci dispose de sa chair à canon et prend un malin plaisir à donner des ordres parfois sans aucun sens, juste pour le plaisir de commander et de voir ses hommes lui obéir sans sourciller. Et les envoyer dans quelques missions suicides. Mais certains éléments vont justement réfléchir quant à l’absurdité, l’irresponsabilité et le non-sens de ses agissements, au point où ce raisonnement va commencer à envahir les troupes et donc freiner les ardeurs pourtant désirées par la hiérarchie. Merveilleusement mis en scène et magnifiquement photographié par Pasqualino De Santis (Le Moment de vérité, Histoire d’aimer, Les Damnés, L’Innocent), dans des conditions qu’on imagine très difficiles (la boue et le froid sont omniprésents), Les Hommes contre… est un immense film de guerre, qui renvoie même au western au moment des affrontements où se mêlent à la fois les chevaux, les armes à feu et les baïonnettes, qui fustige l’armée et ses têtes pensantes, qui n’hésite pas à sacrifier la jeunesse et l’avenir d’un pays pour protéger d’anciens idéaux. Édifiant.



1916, Première Guerre mondiale. Des combats opposent les troupes autrichiennes et italiennes pour le contrôle stratégique du Montefiore. Dans la nuit, un soldat, Marrasi, se présente les bras levés : il a la mauvaise surprise de tomber sur les hommes de son régiment qui ont bien compris qu’il essayait de se rendre aux troupes ennemies pour avoir la vie sauve. Mais, il faut battre en retraite, car les Autrichiens ont pris le contrôle de la position. Plus bas dans la vallée, le lieutenant Sassu et son bataillon se présentent aux ordres du capitaine Abbati. Il emmène avec eux des déserteurs. Issu de la bourgeoisie, le lieutenant Sassu, jeune idéaliste, s’est convaincu à l’université du bien-fondé de l’entrée en guerre de l’Italie. Lorsque le conflit éclate, il est volontaire, persuadé de servir une juste cause. Abbati n’a plus aucune illusion et observe la retraite du général avec ironie. Lors de la descente, une rafale de mitraillette décime un groupe d’éclaireurs. L’un d’eux ordonne de faire halte. Et le général donne l’ordre de fusiller celui qui a eu l’impudence d’arrêter la colonne. Le Lieutenant Ottolenghi refuse mais le général se montre inflexible. Le lieutenant se tire de cette situation en faisant tirer en l’air des soldats pendant qu’il ramène un corps mort sur un brancard que le général salue d’un « honorons nos morts ».


Ce n’est pas toujours facile de savoir où est son devoir.
Francesco Rosi joue sur la répétition du quotidien des soldats, tout en évitant la redondance au spectateur et ce par sa réalisation qui agit comme une séance d’hypnose. Car si Les Hommes contre… est un long-métrage beau à se damner et donc à regarder, l’horreur de la guerre est pourtant omniprésente, surtout quand elle s’en prend aux jeunes venus d’horizons différents. Issus d’un milieu aisé ou paysan, tous sont logés à la même enseigne et se doivent d’obéir au doigt et à l’oeil. Au fil de leurs longues marches, les troupes du général, qui s’apparentent à des spectres, comme si ces hommes étaient déjà morts, commencent, non pas à se rebeller, mais à vouloir le faire. Raison pour laquelle, le général mégalomane décide de repartir à l’assaut le plus vite possible, malgré les massacres successifs, pour ne pas leur laisser le temps de raisonner. Mais les pertes sont nombreuses, puisque cette retraite a déjà coûté 3000 morts et si les ordres qui arrivent sans cesse continuent sur cette lancée, on pourrait en compter près du double.


Pas étonnant que Francesco Rosi ait été poursuivi en justice à la sortie de son film pour dénigrement de l’armée. Habitué à remuer le couteau dans la plaie, le cinéaste savait qu’il s’exposait à ces attaques dès la production et même dès l’écriture du scénario avec Tonino Guerra (Les Jours comptés, L’Avventura, Mariage à l’italienne) et Raffaele La Capria (Main basse sur la ville). Les polémiques ou les « outrages », il connaît, mais véritable bélier, le réalisateur a toujours foncé tête baissée pour dénoncer. C’est ce qui plaira à Gian Maria Volonté, qui devient comme un alter ego de Francesco Rosi, qu’il retrouvera dans L’Affaire Mattei – Il caso Mattei (1972), Lucky Luciano (1974), Le Christ s’est arrêté à Eboli – Cristo si è fermato a Eboli (1979) et Chronique d’une mort annoncée – Cronaca di una morte annunciata (1987). L’acteur « minéral » incarne brillamment ce mélange de forces, de convictions et de sensibilité à fleur de peau, qui définissent le lieutenant Ottolenghi, dont l’aura et le mode de pensées vont finalement contaminer le reste de ses hommes. Ce sera le cas pour le lieutenant Sassù, campé par Mark Frechette, feu follet du cinéma, découvert dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, qui devait sombrer dans la criminalité peu de temps après, avant d’être condamné à 15 ans de prison et d’être retrouvé mort dans sa cellule à seulement 27 ans des suites d’un « accident ». Francesco Rosi le dirige d’une main de fer et le jeune acteur s’en sort formidablement dans ce rôle complexe.


Quand on a connu la guerre, on n’a plus envie d’en parler.
Les Hommes contre…, qui rappelle souvent Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick et Pour l’exemple de Joseph Losey, n’est pas un film sur une guerre en particulier, mais sur toutes les guerres, injustifiables. À l’instar de ses autres longs-métrages (et autres films dossiers), Francesco Rosi s’est lourdement instruit sur le sujet qu’il aborde, parfois à la frontière du documentaire, renforçant ainsi un réalisme viscéral et donc une empathie pour ceux, épuisés, que le patriotisme et le pouvoir ont envoyé de façon irrationnelle, gratuite et aveugle à l’abattoir. Le tout servi avec un humour noir inattendu (la scène hallucinante des cuirasses, vantées par le général comme pour un spot publicitaire) qui renforce là encore les décisions terrifiantes et sordides des hauts gradés. Un chef d’oeuvre à réhabiliter.




LE BLU-RAY
Les Hommes contre… est tout d’abord proposé en DVD chez Colored Films depuis novembre 2018. Novembre 2025, toujours chez le même éditeur, le film de Francesco Rosi débarque en Haute-Définition. Le disque HD repose dans un boîtier classique de couleur bleue. À l’intérieur, vous trouverez un livret de 16 pages, écrit par Lucas Balbo, consacré au comédien Alain Cuny. Un bonus à part entière, qui revient sur la carrière du comédien, ainsi que sur ses films les plus célèbres, des Visiteurs du soir de Marcel Carné au Retour de Casanova d’Édouard Niermans, en passant par Satyricon, Emmanuelle, Camille Claudel, L’Annonce faite à Marie, et bien sûr, sur ses cinq collaborations avec Francesco Rosi. Le menu principal est animé et musical.

Cette édition propose une intervention de l’écrivain et réalisateur Italo Moscati (17’). Dans un premier temps, celui-ci propose de retracer le parcours de Francesco Rosi (« un cinéaste très particulier […] un homme de spectacle, pas seulement de cinéma, qui ne falsifiait pas les faits qu’il voulait relater à travers ses films, mais qui se basait sur de vrais documents »). Puis, Italo Moscati aborde Les Hommes contre…, qui sort durant une période de grande contestation et qui s’avère en réalité une réflexion sur l’Italie de la fin des années 1960. Ou comment Francesco Rosi a voulu évoquer le passé, pour mieux parler du présent. Les thèmes du film sont passés au crible, ainsi que les polémiques qui l’ont accompagné à sa sortie, l’armée ayant purement et simplement intenté un procès au metteur en scène.

L’Image et le son
Colored Films reprend le même master HD édité entre autres outre-Atlantique chez RaroVideo U.S. et outre-Rhin chez Spirit Media GmbH. Une copie héritée d’un lifting effectué dans les laboratoires de Cinecittà, non pas à partir du négatif original, aujourd’hui perdu, mais d’un contretype. La définition n’est donc pas aussi fine et détaillée, mais s’en sort relativement bien, surtout quand on connaît la rareté du film de Francesco Rosi. Quelques couacs peuvent apparaître au niveau de la palette chromatique, certes volontairement atténuée, au point où certaines scènes rappellent de vraies images de guerre, à la limite du N&B, avec quelques fluctuations au cours d’une même séquence, mais l’ensemble se tient. Le master est propre (certaines poussières subsistent), stable, le confort de visionnage est solide et la texture argentique préservée, même si étonnamment plus lisse sur une poignée de plans. En revanche, le format proposé ici est le 1.33, open matte, alors que le DVD sorti sept ans auparavant présentait Les Hommes contre… en 1.66.

Deux pistes très différentes. Homogène, mais plutôt feutrée en italien, plus criarde et du coup plus déséquilibrée en français, le tout marqué par un léger souffle. Privilégiez tout de même la première, malgré divers chuintements, car la seconde est souvent à la limite de la saturation et les dialogues sont nettement trop détachés et paraissent du coup artificiels. La musique de Piero Piccioni est nettement mieux lotie sur la version originale. Les sous-titres français ne sont pas imposés.




Crédits images : © Colored Films / Prima Cinematografica / ESC Editions / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
