Test Blu-ray / Remorques, réalisé par Jean Grémillon

REMORQUES réalisé par Jean Grémillon, disponible en Blu-ray le 20 février 2024 chez Carlotta Films.

Acteurs : Michèle Morgan, Jean Gabin, Madeleine Renaud, Charles Blavette, Jean Marchat, Nane Germon, Jean Dasté, René Bergeron, Henri Poupon…

Scénario : Jacques Prévert, Charles Spaak & André Cayatte, d’après le roman de Roger Vercel

Photographie : Armand Thirard

Musique : Alexis Roland-Manuel

Durée : 1h24

Année de sortie : 1941

LE FILM

André Laurent, capitaine du remorqueur Le Cyclone, assiste avec son équipage à la noce d’un de ses marins, avant d’être appelé en urgence pour secourir les passagers d’un cargo, dont Catherine, l’épouse du commandant. Alors que sa femme lui dissimule sa maladie et le supplie de prendre sa retraite, André tombe follement amoureux de Catherine, avec laquelle il débute une liaison…

Quelle beauté, quelle sensualité…Dans la filmographie de Jean Grémillon (1901-1959), Remorques arrive après L’Étrange Monsieur Victor (1938) et juste avant Lumière d’été (1942). C’est un événement, car Jean Gabin et Michèle Morgan sont réunis à l’écran trois ans après Le Quai des brumes de Marcel Carné. Au scénario (et aux dialogues), Jacques Prévert (entre Le Jour se lève et Les Visiteurs du soir), André Cayatte (qui n’était pas encore passé derrière la caméra), mais aussi Charles Spaak, même si ces deux derniers ne sont pas crédités, ils ont tous collaboré à l’adaptation du roman de Roger Vercel (Capitaine Conan, Du Guesclin) publié en 1935, y compris ce dernier qui aurait mis la main à la patte. En cette période troublée, d’ailleurs le couple star ne pourra même pas participer à la promotion du film, Gabin s’étant enrôlé et Morgan étant partie aux États-Unis (où elle sera bientôt rejointe par son partenaire, avec lequel elle vivra une brève idylle), Remorques aura mis près de deux ans entre le début et la fin de ses prises de vue. Près de 85 ans après sa sortie, ce drame bouleversant foudroie toujours autant le coeur et l’âme du spectateur.

À bord du remorqueur le Cyclone, le capitaine André Laurent risque sa vie et celle de son équipage tous les jours, pour sauver celle des autres. Il est marié à Yvonne, qui souhaite le voir quitter ce métier et lui cache sa grave maladie cardiaque. Le capitaine Laurent doit quitter précipitamment la noce d’un de ses marins pour porter secours au cargo Mirva. Le sauvetage, après quelques péripéties, réussit, et les passagers sont secourus. Au matin, le Cyclone remorque le Mirva. André tombe amoureux de Catherine, la femme du capitaine renégat du Mirva, dont il devient l’amant.

Il y a beaucoup de mystère dans Remorques, à l’instar de Catherine, jeune femme au charme hypnotique, qui apparaît à André sur son remorqueur Le Cyclope comme une sirène repêchée au large de Brest. Une blonde aux yeux lumineux, qui contraste avec la petite brune qui attend le capitaine et espère le voir renoncer à ce métier qui l’éloigne d’elle continuellement. Alors qu’il pensait que cela ne lui arriverait pas, André entame une intense histoire d’amour avec Catherine. Il est toujours étonnant de redécouvrir Jean Gabin dans les jeunes années de sa carrière, quand où il se glisse tour à tour dans la peau d’un légionnaire, d’un ouvrier, d’un mécano de locomotive, où il est assurément plus sexualisé, où il embrasse des femmes, mais aussi où il fait preuve d’une immense sensibilité, comme lors de la scène finale où André, dévasté, explose en pleurs, puis, anesthésié par la douleur et le chagrin, se renferme immédiatement. Un Gabin qui rappelle celui du dénouement de La Belle Équipe (et son final pessimiste), qui manquera beaucoup quand le Vieux régnera à nouveau sur le cinéma français lors de sa remise sur le trône grâce au triomphe de Touchez pas au grisbi de Jacques Becker en 1954. Le couple qu’il forme avec Michèle Morgan est sans doute l’un des plus beaux de l’histoire du cinéma français.

Mais ils sont également formidablement épaulés par Madeleine Renaud (La Mandarine, Le Ciel est à vous), qui retrouvait Jean Gabin quelques années après La Belle marinière d’Harry Lachman, Le Tunnel de Curtis Bernhardt et Maria Chapdelaine de Julien Duvivier, poignante dans le rôle d’Yvonne, Charles Blavette et Henri Poupon (deux acteurs fétiches de Marcel Pagnol) et bien d’autres comédiens non seulement excellemment dirigés par Jean Grémillon, mais dont le jeu demeure d’une étonnante fraîcheur et modernité. Il en est de même pour la mise en scène, impressionnante lors des séquences – à la limite du documentaire – de sauvetage en pleine tempête, qui n’ont rien à envier (malgré des maquettes forcément évidentes) à celles de The Perfect Storm de Wolfgang Petersen, pourtant tourné soixante ans plus tard avec l’appui des effets spéciaux numériques.

Entre les décors du grand Alexandre Trauner, la sublime photographie du mythique chef opérateur Armand Thirard (Les Bonnes causes, La Vérité, Trois jours à vivre, Les Diaboliques, Le Salaire de la peur) et la composition quasi-mystique d’Alexis Roland-Manuel, tous les éléments étaient réunis pour faire de Remorques un immense chef d’oeuvre.

LE BLU-RAY

La première édition en DVD de Remorques remonte à 2002 chez MK2. Le film de Jean Grémillon restera d’ailleurs dans cette crémerie jusqu’à 2009 et sera entre autres décliné en édition collector. Depuis, plus de nouvelles. 2023, Remorques ressort sur les écrans en version restaurée. 2024, Carlotta Films présente ce chef d’oeuvre en Blu-ray. Magnifique visuel, menu principal fixe et musical.

Carlotta reprend tout d’abord la rapide présentation de Remorques en voix-off par Serge Toubiana (5’35). Rapide et concise, cette intervention posée sur des photographies tirées du film, donne toutes les informations sur le film qui nous intéresse aujourd’hui. Sa genèse, l’adaptation du roman de Roger Vercel, les réécritures du scénario, les conditions de tournage (qui s’est étalé sur deux années en raison de l’entrée en guerre et de la mobilisation d’une partie de l’équipe, dont Jean Gabin et le réalisateur) et sa sortie.

Le nouveau supplément concocté pour cette édition, est une présentation de Remorques par Tangui Perron, historien, spécialiste du cinéma et du monde ouvrier, auteur de Cinéma en Bretagne (23’25). Beaucoup de choses sont dites dans ce module forcément intéressant, pour ne pas dire passionnant, qui propose de donner de nombreuses clés pour aborder « cette œuvre complexe de Jean Grémillon ». La dimension documentaire du film (montrant Brest juste avant la guerre, les conditions en mer), la piste féministe, la fin totalement ouverte, le roman de Roger Vercel, sa transposition (qui aura entraîné une valse de scénaristes, jusqu’à la reprise en main finale par Jacques Prévert), le casting, les liens de Jean Gabin avec Brest (dont les cendres ont été dispersées au large de la ville), ainsi que la caractérisation des rôles féminins. Quelques photos de tournage viennent illustrer l’ensemble.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce de la ressortie 2023.

L’Image et le son

Restauration 4K pour Remorques donc, qui n’avait évidemment jamais été aussi resplendissant. On se demande même parfois si ces films bénéficiant d’un lifting aussi conséquent étaient aussi reluisants lors de leur sortie. En l’état, c’est la perfection même. Avec son format respecté et une compression AVC, ce Blu-ray au format 1080p permet enfin de (re)voir Remorques dans une sublime copie. La restauration est étincelante, les contrastes d’une densité impressionnante, la copie est stable, les gris riches, les blancs lumineux, la profondeur de champ évidente et le grain original heureusement préservé. Les séquences sombres sont tout aussi soignées que les scènes diurnes (voir la séquence de tempête, entre scènes réelles et maquettes tournées en studio), le piqué est acéré et les détails étonnent parfois par leur précision, surtout sur les gros plans. Quelques légers flous, mais sporadiques. C’est somptueux.

Comme pour les autres titres prestigieux de son catalogue, Carlotta est aux petits soins avec le film de Jean Grémillon puisque la piste mono bénéficie d’un encodage en DTS HD-Master Audio 1.0. Si quelques saturations demeurent inévitables surtout sur les quelques dialogues aigus, l’écoute se révèle souvent fluide, limpide et surtout saisissante. Un très léger souffle, mais rien d’important. Toutefois, notons l’absence de sous-titres destinés au public sourd et malentendant ainsi que d’une piste Audiodescription.

Crédits images : © Carlotta Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.