Test Blu-ray / Mort de rire, réalisé par Álex de la Iglesia

MORT DE RIRE (Muertos de risa) réalisé par Álex de la Iglesia, disponible en Blu-ray le 24 juin 2026 chez Extralucid Films.

Acteurs : Santiago Segura, El Gran Wyoming, Álex Angulo, Carla Hidalgo, Eduardo Gómez, Jesús Bonilla, José María Íñigo, Uri Geller…

Scénario : Jorge Guerricaechevarría & Álex de la Iglesia

Photographie : Flavio Martínez Labiano

Musique : Roque Baños

Durée : 1h51

Année de sortie : 1999

LE FILM

Nino et Bruno, duo comique adulé, connaissent une ascension fulgurante. Mais plus leur succès grandit, plus la rivalité et la haine s’installent entre eux.

Voilà un résumé rapide, sec, sans fioriture. Et pourtant, là-dessus, Álex de la Iglesia signe l’un de ses films les plus riches, sans doute l’un de ses plus attachants et parallèlement l’un de ses plus politiques. Car à travers le destin et le portrait dressé de ses deux personnages principaux, le réalisateur, alors âgé de près de 35 ans et qui a déjà trois longs-métrages à son actif, livre une radiographie impitoyable de son pays qui porte encore les stigmates des quarante années de franquisme. On se remet difficilement d’un régime dictatorial et malgré la transition démocratique, l’humiliation de l’autre, les relations dominants-dominés et la violence semblent être les seuls moyens « d’expression » et l’unique mode de vie que connaissent les individus. Dans la filmographie du cinéaste, Mort de rire Muertos de risa arrive deux ans après Perdita Durango, l’un des opus les plus dérangeants, brutaux (le film avait été interdit aux moins de 16 ans en France) et extrêmes du metteur en scène, qui n’avait pas rencontré le succès espéré. Suite à cette parenthèse à vocation internationale, Álex de la Iglesia revient en sa terre natale, parle de sa patrie, des siens, ce qu’il a toujours fait le mieux et ce qui lui correspond le plus. Mort de rire est une comédie explosive, adjectif souvent lié à l’univers de son auteur, menée à cent à l’heure, de la première à la dernière seconde. On en ressort lessivé, mais revigoré, heureux, euphorique, aussi bien rassasié au niveau des tripes que de l’esprit. Du grand, du très grand Álex de la Iglesia.

Malgré une ascension fulgurante, Nino et Bruno, deux comiques, ont un gros problème : ils se détestent profondément. Pour enrayer une chute inéluctable et sauver la carrière de ses ses poulains, leur manager doit lutter contre la haine et la jalousie…

« Vous croyez qu’on a un potentiel comique? »

« Pour le moment, vous avez zéro humour ! »

Étrangement, beaucoup de cinéphiles connaissent uniquement l’affiche originale d’exploitation de Mort de rire, qui n’a pas connu d’exploitation dans les salles françaises et qui arrivera chez nous directement en DVD…sept ans plus tard. On visualise immédiatement les deux comédiens, Santiago Segura et El Gran Wyoming (nom de scène de José Miguel Monzón Navarro), placés dos à dos, qui n’arborent pas de sourire comme le titre pouvait le laisser penser, mais qui au contraire affichent un visage fermé…peut-être en raison de leur coupe de cheveux et de leurs costumes clinquants, entre le satin, le pantalon pattes d’éléphant et les rayures improbables. Mais pourquoi ont-ils l’air de se faire la tronche ? En fait, dans Mort de rire, ils n’ont jamais l’occasion de se marrer tous les deux. Car faire rire est difficile et pour cela, l’un des deux doit forcément accepter d’être l’auguste (celui qui entre autres se reçoit des baffes), tandis que le clown blanc se délecte et n’a rien d’autre à faire que de multiplier les torgnoles. Mais jusqu’où celui qui a la joue enflée va-t-il assumer sa place dans le tandem ?

Mort de rire repose sur le duo/duel sensationnel entre le fidèle Santiago Segura, déjà présent dans les trois précédents films du réalisateur, encore aujourd’hui l’une des plus grandes stars en Espagne (il est une fois de plus sur la plus haute marche du podium du box-office en 2026) et El Grand Wyoming, vu dans Le Jour de la bête et qui retrouvera son acolyte dans plusieurs épisodes de la triomphale franchise Torrente. Chacun rivalise de grimaces inspirées, mais derrière le masque qu’ils portent en permanence, ceux-ci laissent passer un flot d’émotions qui contrastent avec la méchanceté, la vulgarité et la colère qui semblent les caractériser. Car Álex de la Iglesia est un cinéaste sensible (si si), qui dissimule son mal-être dans la folie de ses personnages et en dépit de son pessimisme, ne peut s’empêcher de voir le bien en chaque être humain, qui peut donc espérer une deuxième chance.

Dans Mort de rire, Bruno et Nino sont indissociables, l’un ne va pas sans l’autre, l’un et l’autre sont identiques. Problème, l’un est plus mal placé que l’autre pour que leur dynamique puisse s’activer et donc engendrer les rires. Mais leur position peut s’inverser, au risque de faire gripper la machine, car leur alchimie devient contre-nature. Álex de la Iglesia, en fustigeant la course à la célébrité, plonge ses deux trublions dans une descente aux enfers, faits de feu et de sang…et si possible devant le maximum de spectateurs, qui n’en perdent souvent pas une miette devant leur télévision. S’ils n’arborent pas encore le costume et le nez rouge des protagonistes de Balada Triste, les deux compères agissent à visage – en apparence – découvert, mais leur maquillage fond à mesure que les tensions s’exacerbent, que les années passent (l’action se déroule sur vingt années), que les retournements croissent, que les places permutent. Jusqu’au point de non-retour.

En 1999, Mort de rire connaît un succès foudroyant en Espagne. Il parvient à la seconde place du box-office, derrière Tout sur ma mère Todo sobre mi madre de Pedro Almodóvar. En France, vingt ans après une première édition en DVD, espérons que sa sortie en Haute-Définition chez Extralucid Films réhabilite enfin ce chef d’oeuvre oublié d’un des maîtres du cinéma ibérique.

LE BLU-RAY

Presque vingt ans après une première édition en DVD chez nous (chez XIII Bis Records), Mort de rire revient par la grande porte, celle d’Extralucid Films, qui mine de rien en est déjà à son quatrième titre d’Álex de la Iglesia. Ainsi, après Balada Triste, Le Jour de la bête et Perdita Durango, l’éditeur nous gratifie d’une superbe édition Blu-ray de Mort de rire. La galette repose dans un Digipack mince et tout de rose vêtu, glissé dans un fourreau cartonné illustré par le célèbre visuel d’exploitation. Le menu principal est animé et musical.

À l’instar des autres titres du réalisateur qu’ils ont édité, Extralucid Films a pu s’entretenir avec Álex de la Iglesia en visioconférence (29’). Celui-ci revient sur la genèse du film (l’idée de la fin lui est venue en premier), sur le procédé hérité de Sunset Boulevard Boulevard du crépuscule de Billy Wilder de raconter le film en commençant par la mort de ses personnages principaux, le casting, sa fascination pour les clowns, avant d’en venir plus précisément à la psychologie de ses protagonistes. Le rapport amour/haine entre Nino et Bruno est largement disséqué (« ils se jalousent, et la jalousie est corrosive ») et représente en filigrane les conditions de l’Espagne, encore sclérosée, marquée dans sa chair, dans son sang, par la violence du régime franquiste. La reconstitution et l’humour comme dernière arme face à la violence (« La vie est une catastrophe, il n’y a rien de positif ! C’est absolument terrible… »), ou comme ici la gifle représente la clé de la survie (au sens propre comme au figuré, comme l’atteste la dernière scène), sont aussi les sujets abordés au cours de cette remarquable interview.

Fidèle à Extralucid Films (on l’a déjà croisé sur les bonus du Jour de la bête, Perdita Durango, L’Enfant miroir et Sweetie, You Won’t Believe It), Laurent Duroche, ancien de Mad Movies et désormais rédacteur en chef du média social Chillz nous présente Mort de rire (18’). Une belle remise du film dans la carrière de son réalisateur à ne pas rater, d’autant plus que l’intervenant, très inspiré, dissèque ce que symbolise le duo formé par Nino et Bruno. Laurent Duroche dissèque ce « film féroce, distrayant, inventif, 100 % espagnol », indiquant que la gifle est une métaphore liée à la critique du monde du spectacle, où les rapports de forces subsistent après le franquisme, où l’humiliation est constante, mais où l’opprimé se révolte enfin, comme cela avait été à la fin des quatre décennies de dictature.

L’interactivité se clôt sur un clip vidéo intitulé « Nino et Bruno dans Ça va pas, mon vieux ? », dans lequel on retrouve nos deux personnages et qui a probablement été réalisé dans le cadre de la promotion du film (3’).

l’Image et le son

Le master HD est à l’image du packaging, clinquant et élégant. Mort de rire bénéficie d’une révision de la luminosité, de la colorimétrie (gros point fort) et du piqué sur les scènes diurnes. En extérieur, les détails sont excellemment ciselés, le relief est très probant. Les visages des comédiens sont détaillés à souhait, le grain original est respecté et discret, la copie stable grâce à un codec AVC qui fait agréablement son taf. La copie est aussi et surtout très propre, les contrastes joliment concis. Ce Blu-ray permet de revoir enfin ce classique oublié jusqu’alors en France dans les meilleures conditions possibles à ce jour.

Point de version française sur ce titre. En revanche, c’est peu dire que le mixage espagnol DTS HD Master Audio Stéréo assure le spectacle ! Un confort souvent explosif et saisissant, en parfaite adéquation avec le sujet. Fluide et limpide, l’écoute réserve son lot d’effets frontaux, ne noie jamais les dialogues dans tout ce fracas, tandis que la musique de Roque Baños (ici pour sa première collaboration avec le réalisateur) s’empare des enceintes à chaque apparition. Comme pour les yeux, on en prend plein les oreilles devant Mort de rire ! Notons aussi que le traducteur a adapté quelques éléments pour la France. Ne soyez donc pas étonnés de voir apparaître les noms de Michel Drucker, Lagaf et de Jean-Yves Lafesse au détour d’une réplique ! Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © Extralucid Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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