Test 4K UHD / Le Jour de la bête, réalisé par Álex de la Iglesia

LE JOUR DE LA BÊTE (El día de la bestia) réalisé par Álex de la Iglesia, disponible en édition 4K Ultra HD + Blu-ray depuis le 22 novembre 2021 chez Extralucid Films.

Acteurs : Alex Angulo, Armando De Razza, Santiago Segura, Terele Pavez, Nathalie Seseña, Maria Grazia Cucinotta, Gianni Ippoliti, Saturnino García…

Scénario : Jorge Guerricaechevarria & Álex de la Iglesia

Photographie : Flavio Martínez Labiano

Musique : Battista Lena

Durée : 1h44

Année de sortie : 1995

LE FILM

L’Espagne est sur le point de fêter Noël. Un prêtre théologien découvre avec effarement que l’Antéchrist verra le jour avant l’aube.

Il n’y a qu’à lire le résumé et situer le pitch en Espagne pour se dire que le réalisateur Álex de la Iglesia (né en 1965) ne doit pas être bien loin. Le Jour de la bêteEl día de la bestia est en effet son second long-métrage, le film essentiel pour comprendre son cinéma, celui par lequel le succès international est arrivé et qui allait donner le feu vert à toute une génération de cinéastes ibériques, qui rongeaient leur frein, en attendant que le genre soit enfin reconnu dans leur pays. Revoir Le Jour de la bête aujourd’hui, c’est (re)découvrir une pierre angulaire du thriller horrifique espagnol, qui s’appuyaient sur certains codes aussi anciens que le cinéma, mais mis au goût du jour, nourri de névroses propres à la fin du XXè siècle, d’une accumulation d’hypocrisie, de vulgarité, de mensonges, avec l’explosion du repli sur soi, bien avant l’avènement des réseaux sociaux et des chaînes d’infos en continu. Le jour de la bête s’avère encore un défouloir hors-normes près de trente ans après sa sortie. Magistralement mis en scène, bourré d’imaginations, foutraque sans doute, mais redoutablement intelligent et aussi génialement interprété, El día de la bestia est toujours un remède idéal contre la morosité.

Le prêtre Ángel Beriartúa a décodé l’Apocalypse de Jean et est parvenu à déterminer le jour de la naissance de l’Antéchrist. Selon ce message, l’Antéchrist naîtra le 25 décembre 1995 à Madrid, où débute une vague de vandalisme et de criminalité. En revanche, il ignore tout du lieu où il viendra au monde. Convaincu qu’il faut arrêter cette naissance satanique, le prêtre se joint à un fan de death metal, José Maria, pour essayer, par tous les moyens, de trouver où l’événement aura lieu. Il va donc tout mettre en œuvre pour le découvrir, en cherchant à s’attirer les faveurs du Diable. Dans un Madrid survolté, il va s’efforcer d’obtenir la collaboration du « professeur Cavan », un charlatan vedette d’une émission de télévision.

Quelle idée de génie. Un prêtre, voulant attirer le diable, décide de faire le mal autour de lui. Le cinéaste exploite ce postulat dès le générique d’ouverture, plante son décor, autrement dit la ville de Madrid, parfait comme épicentre de la fin du monde. Mais bien sûr, Álex de la Iglesia et son fidèle coscénariste Jorge Guerricaechevarria ne s’arrêtent pas là et tels des gamins avec des Playmobils, vont prendre une poignée de personnages qui n’ont rien en commun et qui n’auraient pas dû se rencontrer si la planète avait continué à tourner normalement, pour non seulement les faire interagir, mais aussi les faire se fracasser les uns contre les autres. Au sommet du casting, trône l’impérial Álex Angulo, déjà présent dans Action mutante Acción mutante, acteur mythique dans son pays, que l’on reverra par la suite En chair et en os Carne trémula de Pedro Almodóvar et Le Labyrinthe de Pan El Laberinto del fauno de Guillermo del Toro. Disparu en 2014 à l’âge de 61 ans, il trouve ici l’un des rôles les plus emblématiques de sa carrière, qui dissimule un caractère bien trempé derrière ses apparences de petit bonhomme sage et qui ne paye pas de mine. Le contraste est étonnant quand le prêtre Ángel (qui par son prénom était prédestiné à combattre l’Antéchrist) rencontre José María (immense Santiago Segura, autre acteur culte d’Álex de la Iglesia et de Guillermo Del Toro), disquaire spécialisé dans le death metal, avec lequel il va arpenter sur le chemin qui le mènera face à son adversaire et qui saura l’épauler au moment de la dernière confrontation. L’autre sommet du triangle principal est interprété par Armando De Razza, acteur italien quelque peu imposé au metteur en scène pour des raisons de coproduction et dont la carrière reste obscure, mais qui s’en tire fort honorablement ici dans le rôle du grand gourou de la télévision. Autour de ce noyau central, gravitent les fabuleuses Terele Pávez et Nathalie Sesena, tandis que Maria Grazia Cucinotta coche facilement la case décolleté quasi-fellinien.

Il est difficile d’analyser un film d’Álex de la Iglesia, qui démarre souvent comme une histoire anodine, qui prend de la vitesse plutôt rapidement, qui accélère au point d’embarquer beaucoup de protagonistes et d’éléments disparates dans son sillage, avant de muter en tsunami, que rien ni personne ne saurait arrêter. Cela a toujours été le point fort de son cinéma, mais aussi sa limite, car certains spectateurs peuvent au final se sentir étouffés par ce trop-plein. Et dans Le Jour de la bête, le réalisateur n’y va pas de main-morte, en enchaînant les scènes cultes à l’instar de l’évasion du trio en passant par l’enseigne Schweppes et surtout l’acte final, prenant place Porte de l’Europe, grande artère du centre de Madrid où sont plantées les deuxièmes tours jumelles les plus hautes d’Espagne, où l’Antéchrist a décidé d’apparaître. Álex de la Iglesia en profite pour jouer avec les images de synthèse, utilisées pour la première fois dans un film espagnol, qui ne sont guère reluisantes de nos jours (euphémisme), mais qui ont au moins le mérite d’exister et de faire du Jour de la bête, cette fois encore, un film précurseur.

Véritable bulldozer cinématographique, gigantesque succès populaire, lauréat de six Goya et du Grand Prix à Avoriaz, El día de la bestia ne prend pas de gants, fonce dans le tas et n’a pas peur d’éclabousser le maximum d’individus sur son passage. C’est frais, revigorant, mal élevé (dans le bon sens du terme), excitant, facétieux, bref plein de vie et ça fait un bien fou.

LE COMBO BLU-RAY / 4K UHD

On applaudit très fort et on félicite cette sublime sortie que l’on doit à Extralucid Films, éditeur indépendant que nous suivons depuis maintenant un an et dont vous retrouverez dans nos colonnes les chroniques consacrées à leur catalogue. Carine Bach et Patrice Verry viennent de gravir un nouvel échelon dans leur aventure, en proposant trois longs-métrages d’Álex de la Iglesia, Le Jour de la bête et Perdita Durango en édition 4K Ultra HD, ainsi que Balada triste dans une nouvelle édition Blu-ray. Nous vous proposons aujourd’hui un large tour d’horizon de l’édition d’El día de la bestia, qui prend la forme d’un Digipack à deux volets, renfermant le disque Blu-ray et le 4K, le tout glissé dans un fourreau cartonné très élégant, qui s’avère le sixième titre de la Collection Extraculte de l’éditeur. Le menu principal est animé et musical.

Le premier supplément de cette édition est une présentation très complète du Jour de la bête, proposée par Laurent Duroche. Le journaliste chez Mad Movies replace le film qui nous intéresse dans la carrière d’Álex de la Iglesia, revenant ainsi sur les projets avortés avant ce second long-métrage, puis l’évolution d’El día de la bestia (au début le film était très proche de Taxi Driver, y compris dans sa noirceur), le casting, les conditions de tournage, les influences (Don Quichotte, Le Locataire de Roman Polanski), la psychologie des personnages, la représentation de Madrid (une capitale en perdition, agitée par le racisme), les motifs récurrents du réalisateur (l’omniprésence de la télévision, les relations humaines dégradées), sans oublier le triomphe du film au box-office et à la cérémonie des Goya.

Pour cette édition, Extralucid Films a rencontré Álex de la Iglesia en personne ! Le réalisateur revient longuement sur son deuxième long-métrage, “un film de genre nouveau avec un humour noir”. Il explique la crainte, suivie du refus de Pedro Almodóvar, qui avait produit Action mutante, de financer un film qui touche à la religion, puis la recherche d’un nouveau producteur, qui serait intéressé par l’histoire du Jour de la bête. Le cinéaste passe ensuite en revue les premières idées et ses intentions originelles, ses partis-pris (filmer Madrid comme s’il s’agissait de Manhattan), la création des personnages et leurs motivations, ses références (il évoque aussi bien Benoît Brisefer que La Chasse de Carlos Saura ou Delicatessen de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, mais aussi ses amis dans le cinéma (Gaspar Noé, Jan Kounen, Quentin Tarantino). Il explique enfin, comment sa passion pour le jeu de rôle l’a finalement poussé à concevoir Le Jour de la bête.

Passez directement à Mirindas Asesinas, premier court-métrage d’Álex de la Iglesia réalisé en 1991 (12’). Dans un bar sombre, un homme (Álex Angulo, méconnaissable) demande un soda au comptoir et les problèmes commencent. Une fois que le barman lui demande de payer l’addition de 120 pesetas, le client déclare qu’il lui a demandé de lui « donner » sa boisson, pas de lui « vendre ». Cela déclenche une série de meurtres aveugles, où les cadavres s’accumulent sur les lieux, tandis que les clients routiniers passent sans se rendre compte des corps qui les entourent. Les apparences sont trompeuses, entre un petit mec calme en apparence qui se révèle être un psychopathe et des mecs trucidés dont les corps n’alarment même pas le quidam venu boire une bière après le boulot. Des thèmes qui seront repris par la suite par le cinéaste et bien sûr très largement développés dans Le Jour de la bête. En début de programme, l’éditeur annonce que les sous-titres anglais étaient incrustés à l’image et qu’ils ont alors tout fait (et avec réussite) pour les masquer le plus discrètement possible.

Enfin, last but not least, Extralucid Films nous gratifie de l’exceptionnel documentaire intitulé Herederos de la bestia, réalisé en 2016 par Diego Lopez et David Pizarro, qui en l’espace de 80 minutes revient sur Le Jour de la bête, mais aussi et surtout sur ce que le film allait entraîner, autrement dit l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes espagnols, qui se spécialiseront essentiellement dans l’épouvante et dans le fantastique. Nous ne pouvons pas citer tous les intervenants présents, mais vous y retrouverez les réalisateurs Jaume Balagueró et Pablo Berger, les acteurs Terele Pávez, Santiago Segura, Nathalie Seseña, José Luis Rebordinos (directeur du Festival de cinéma de San Sebastian), Ángel Sala (directeur du Festival international du cinéma fantastique de Catalogne-Sitges) et bien sûr Álex de la Iglesia lui-même. Au milieu de ces foisonnantes interviews, vous y verrez des images de tournage du Jour de la bête, ainsi que divers aperçus récents des lieux ayant servi pour le tournage, y compris l’enseigne Schweppes, toujours au même endroit. Tous reviennent sur cette pierre angulaire du cinéma fantastique espagnol, genre qui n’existait plus ou tout du moins qui était au bord de l’extinction commerciale et artistique. Pour résumer ce film, nous citerons l’une des déclarations entendues « Álex est celui est entré dans la jungle avec sa machette et qui a ouvert la voie aux autres ».

L’Image et le son

Une totale renaissance. Voici la tant attendue restauration 4K du Jour de la bête présentée par Extralucid Films. En Blu-ray comme en UHD, vous laisserez venir à vous l’Antéchrist tellement vous serez subjugués par sa beauté. Image nettoyée de fond en comble, le dépoussiérage a visiblement été conséquent, aucune tâche et autres scories ne viennent parasiter le visionnage. La palette de couleurs est pimpante et on ne peut que saluer la définition remarquable de cette édition, y compris sur les dernières séquences, marquées par l’utilisation d’effets spéciaux numériques, qui se voient évidemment comme le nez au milieu de la figure, mais qui se coulent bien dans l’ensemble. L’apport UHD donne une nouvelle densité aux contrastes et surtout aux noirs. La texture argentique est non seulement conservée, mais aussi et surtout excellemment gérée, le relief palpable dans les rues de Madrid. Le gros point fort de cette édition demeure la restitution des gros plans, des visages qui retrouvent un teint naturel et des détails plus minutieux.

En espagnol comme en français, les pistes DTS-HD Master Audio 2.0 se révèlent être en parfaite adéquation avec le sujet, à la fois intimiste dans les dialogues, mais également saisissantes et immersives dès que la partition de Battista Lena apparaît. Sur la VO 5.1 aussi présente, la musique est remarquablement spatialisée, toutes les enceintes sont mises à contribution, les voix sont saisissantes sur la centrale et le caisson de basses se mêle efficacement à la partie. Evidemment, la version originale s’avère plus fluide et limpide que son homologue française (très bon doublage avec Daniel Beretta, José Luccioni et Henri Courseaux à la barre) et demeure la piste à privilégier, mais était-ce bien nécessaire de le préciser ?

Crédits images : © Extralucid Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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