Test Blu-ray / La Faute de l’abbé Mouret, réalisé par Georges Franju

LA FAUTE DE L’ABBÉ MOURET réalisé par Georges Franju, disponible en DVD et Blu-ray le 24 mars 2021 chez BQHL Editions.

Acteurs : Francis Huster, Gillian Hills, André Lacombe, Margo Lion, Lucien Barjon, Fausto Tozzi, Tino Carraro, Silvie Feit…

Scénario : Georges Franju & Jean Ferry, d’après le roman d’Émile Zola

Photographie : Marcel Fradetal

Musique : Jean Wiener

Durée : 1h33

Date de sortie initiale : 1970

LE FILM

L’abbé Mouret, jeune prêtre campagnard est fasciné par la belle Albine qui l’entraîne, comme dans un rêve, dans un immense jardin merveilleux, où ils se perdent. Il y découvre la sensualité.

Francis Huster Begins ! C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup (air connu), car celui qui deviendra Le Faucon (1983) pour Paul Boujenah, qui tournera (à ce jour) à sept reprises chez Claude Lelouch (dont le « merveilleux » Chacun sa vie), deux fois pour Andrzej Żuławski, le « sublime » Parking de Jacques Demy, qui tiendra le rôle mythique de Juste Leblanc dans Le Dîner de cons (1999) de Francis Veber et traquera le Zodiaque à la télévision, arrive au cinéma directement par la grande porte, puisque dirigé par Georges Franju pour son avant-dernier long-métrage, La Faute de l’abbé Mouret, adapté du roman éponyme d’Émile Zola paru en 1875. A ce jour, il s’agit de l’unique adaptation du cinquième volume de la série Les Rougon-Macquart, situé entre La Conquête de Plassans et Son Excellence Eugène Rougon, deuxième roman d’Émile Zola à traiter du catholicisme et ici plus spécifiquement du célibat des prêtres. Georges Franju entre de plain-pied dans les années 1970, mais contrairement à ce que l’on pouvait penser, le réalisateur mise sur des partis-pris qui renvoient directement au cinéma français « d’autrefois », à celui des années 40-50. Ces volontés détonnent quelque peu en raison du jeu des comédiens, que certains qualifieront d’ampoulé, opposé au naturalisme représenté par Émile Zola, figure marquante de ce mouvement littéraire. Néanmoins, La Faute de l’abbé Mouret, version cinématographique, est parcouru de fulgurances, notamment dans sa première partie et la dernière, qui démontrent la modernité intacte du cinéaste. Dommage que le film soit quand même plombé par un second acte, celui se déroulant au Paradou, difficilement regardable aujourd’hui avec ses deux têtes d’affiche qui batifolent au milieu des rosiers, en courant presque au ralenti. Il n’en reste pas moins que La Faute de l’abbé Mouret est une œuvre souvent passionnante.

Serge Mouret est le jeune et frêle curé d’un village pauvre. Il se heurte à la population déchristianisée, âpre, et au frère Archangias, sinistre gardien de l’obscurantisme et du fanatisme. Épuisé, il s’effondre. Son oncle, le Dr. Pascal, le fait transporter au Paradou chez Jambernat, athée, brave homme. C’est Albine, sa nièce, qui veille Serge. Sauvé, le jeune abbé se réveille amnésique. Entre lui et Albine, un grand amour naît et se développe librement dans l’immense jardin du Paradou. Sous les assauts d’Archangias qui les épie, Serge retrouve la mémoire. Il fuit le Paradou, reprend son sacerdoce interrompu, chasse Albine. La jeune femme est enceinte.

La Faute de l’abbé Mouret se focalise sur la vie d’un prêtre déchiré entre sa vocation religieuse et l’amour d’une femme. Tandis qu’il vit dans l’obsession de ramener ses paroissiens dans le droit chemin dès qu’ils s’en écartent, Serge Mouret doit affronter la rigidité du frère Archangias, génialement interprété ici par André Lacombe (Les Galettes de Pont-Aven, Préparez vos mouchoirs), qui à l’instar de Francis Huster, trouve ici son premier rôle au cinéma. Ce combat de tous les instants épuise notre brave prêtre, incarné par ce bon vieux Francis au regard illuminé. On peut d’ailleurs saluer sa prestation, du moins une bonne partie du film, surtout quand Mouret regarde avec admiration, amour, voire désir, la représentation de la Sainte Vierge. Quand à bout de nerfs, Serge s’effondre au pied de la statue, il se réveille plus tard entre les mains de la diaphane et évanescente Albine, interprétée par la magnifique Gillian Hills, immortelle interprète du tube planétaire Zou bisou bisou et vue précédemment dans Blow-Up de Michelangelo Antonioni. Si la Vierge Marie était l’idéal féminin de Serge, Albine devient pour ainsi dire son incarnation terrestre et le prêtre, qui a alors oublié sa fonction, en tombe immédiatement et éperdument amoureux. Perdus dans la luxuriance de ce jardin d’Eden, loin des obligations, oubliés – ce qu’ils pensent – de tous, Serge et Albine font l’amour, sans penser aux conséquences de leur acte.

Georges Franju filme les corps, surtout celui des femmes, nues devant sa caméra, qui se donnent corps et âme, appétissantes, la peau laiteuse. Cette frontalité surprend toujours autant, surtout que La Faute de l’abbé Mouret est empreint du cinéma français d’avant et d’après-guerre, comme s’il s’agissait d’un anachronisme où la pudeur était reine. Il y a deux films en un, celui qui percute le spectateur par sa mise en scène rigoureuse et l’implication de ses acteurs (le premier et le troisième acte), mais aussi celui du Paradou où batifolent nos deux tourtereaux, une partie qui ennuie, qui sonne faux, mais comme si cette artificialité renforcée par l’usage de la couleur (une première pour Franju) indiquait le caractère non seulement éphémère de cette idylle, mais reflétait aussi l’impossibilité pour ces deux êtres d’être réunis. Du coup, même si l’on est en droit de rire devant ces clichés qui se succèdent, tout en se moquant gentiment des dialogues gnangnans (écrits pourtant par le grand Jean Ferry, l’auteur de Quai des Orfèvres et Manon d’Henri-Georges Clouzot), la réflexion demeure et le cinéaste ne relâche pas son sujet une seule seconde.

Produit par Véra Belmont (la même année qu’Un condé d’Yves Boisset), La Faute d’ l’abbé Mouret est un film qui déroute encore beaucoup plus d’un demi-siècle après sa sortie. Ses défauts importent finalement peu, car de nombreuses scènes restent en tête bien longtemps après, y compris certains gros plans très étonnants de Francis Huster, qui reflètent le mysticisme on ne peut plus troublant du personnage. Une chose est sûre, c’est que la charge implacable d’Émile Zola, moraliste indépendant, sur la règle de la chasteté du clergé, n’a rien perdu de sa force et que le film de Georges Franju demeure une véritable curiosité.

LE BLU-RAY

La Faute de l’abbé Mouret est le troisième long-métrage de Georges Franju à bénéficier d’une sortie en Haute-Définition en France, après Les Yeux sans visage et Pleins feux sur l’assassin. Ainsi, après Gaumont, BQHL Editions crée l’événement avec ce Blu-ray inattendu. Le film est aussi disponible en DVD à la même date. Le menu principal est animé et musical.

L’éditeur est allé à la rencontre de Francis Huster (24’), souvent disponible pour raconter le tournage ou pour revenir sur l’une de ses collaborations prestigieuses. Le comédien aborde tour à tour sa rencontre avec Georges Franju (suite au refus de Gérard Philipe d’interpréter l’abbé Mouret, « car le personnage n’était pas un héros »), l’adaptation du roman d’Émile Zola (« une œuvre littéraire exceptionnelle, qui a énormément compté dans la lutte entre le pouvoir religieux et politique »), la psychologie des personnages (« Freud a compris l’âme humaine grâce à Zola »). Francis Huster est d’ailleurs direct envers l’abbé Mouret, « qu’il hait et représente ce qu’il déteste le plus dans la vie […] un homme lâche, qui se trahit lui-même, qui trahit Dieu et cette jeune femme, qui ne tient pas sa parole ». Puis, après quelques digressions à la Van Damme (le passage sur Hamlet vaut son pesant), l’acteur se penche un peu sur sa collaboration avec Georges Franju « qui faisait partie d’une autre époque, alors que le scénario des Valseuses commençait à circuler […] un réalisateur qui ne dirigeait pas ses comédiens, mais les disciplinait et leur demandait de regarder en eux-mêmes à l’instar de Jean Vilar au TNP ». Enfin, Francis Huster avoue que c’est ici, sur le plateau de son premier film (« mon service militaire artistique »), qu’il a su qu’il ne devait pas uniquement consacrer sa carrière au cinéma, et qu’il n’a jamais revu La Faute de l’abbé Mouret.

BQHL donne ensuite la parole à Sophie Guermès, professeur des universités, spécialiste d’Émile Zola (31’). C’est ici que vous apprendrez tout ce que vous désirez savoir sur l’oeuvre ayant inspiré La Faute de l’abbé Mouret à Georges Franju, qu’il souhaitait adapter depuis de nombreuses années avant de pouvoir enfin s’y atteler. Sophie Guermès replace logiquement ce roman au sein des Rougon-Macquart, le cinquième roman de la saga, tout en expliquant que le héros, Serge Mouret, est le fils de François et de Marthe Mouret, personnages principaux du précédent roman, La Conquête de Plassans. Les thèmes du roman (qui seront aussi au centre des Trois Villes, autre cycle romanesque de l’écrivain qui a pour héros l’abbé Froment, prêtre à la foi chancelante), la psychologie des personnages, les rapports d’Émile Zola avec la religion (croyant jusqu’à l’âge de 20 ans, avant de perdre la foi et de renoncer à la poésie), les partis-pris de Georges Franju, le casting du film, les différences (la sœur de Serge a disparu chez Franju, la place plus importante accordée à Archangias chez le cinéaste) et les points communs entre le livre et le film sont évoqués au cours de ce rendez-vous.

L’Image et le son

Le master HD de La Faute de l’abbé Mouret n’est pas exempt de défauts mais se révèle globalement satisfaisant. Cette copie bénéficie d’un joli traitement concernant la restauration, même si quelques poussières et fils en bord de cadre demeurent.. L’image affiche une stabilité rarement prise en défaut, les contrastes sont corrects, les couleurs sont claires et lumineuses, le piqué ferme et acéré, les contrastes solides, mais c’est au niveau de la texture argentique que cela gène légèrement, puisque le grain original nous semble étrangement lisse. Diverses baisses de la définition et flous sporadiques sont à noter.

La piste LPCM 2.0 permet à la belle partition de Jean Wiener (Au hasard Balthazar, Mouchette) de s’étendre et de s’aérer, même si certaines envolées sont parfois stridentes. Le niveau des dialogues est correct, malgré quelques répliques grinçantes et à la limite de la saturation. Dommage de ne pas trouver la piste de sous-titres français destinés au public sourd et malentendant…

Crédits images : © BQHL Editions / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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