Test Blu-ray / Mouchette, réalisé par Robert Bresson

MOUCHETTE réalisé par Robert Bresson, disponible en DVD et Blu-ray le 3 mars 2020 chez Potemkine Films.

Acteurs : Nadine Nortier, Jean-Claude Guilbert, Jean Vimenet, Marie Susini, Marie Cardinal, Paul Hébert…

Scénario : Robert Bresson d’après le roman de Georges Bernanos

Photographie : Ghislain Cloquet

Musique : Jean Wiener

Durée : 1h20

Date de sortie initiale : 1967

LE FILM

Au chevet de sa mère malade, Mouchette est frappée et méprisée par tous. Elle fuit alors dans les bois, rencontre Arsène, un braconnier alcoolique, et finit seule, abandonnée de tous, les vêtements défaits, le coeur déchiré.

C’est une marche vers la mort, un chemin de croix. L’histoire bouleversante d’une bête traquée. Sous sa forme austère et exigeante, Mouchette de Robert Bresson (1901-1999), Prix Spécial Du Jury au Festival de Cannes 1967 et Prix Georges Méliès 1967, reste l’un des films les plus connus du réalisateur, qui retrouve l’univers de l’écrivain Georges Bernanos, seize ans après Journal d’un curé de campagne, avec cette adaptation de Nouvelle Histoire de Mouchette (Plon, 1937). Le cinéaste repousse une fois de plus les limites de son dispositif avec une mise en scène épurée à l’extrême, qu’on ne peut cependant s’empêcher d’admirer au point d’être véritablement hypnotisé. Abstrait et dépouillé, d’une précision quasiment chirurgicale quand il s’attarde sur les moindres faits et gestes du personnage principal qu’on ne quitte jamais, Mouchette foudroie par son immersion dans le monde d’une très jeune fille, rejetée par ses camarades, moquée par ceux qui croisent sa route, sur lequel le sort s’acharne et dont le collet se resserre autour du cou à l’instar de celui qui capture les proies durant la première scène. Et c’est un chef d’oeuvre aussi puissant que magnétique.

La frêle Mouchette, fille d’ivrogne, assiste impuissante à la longue agonie de sa mère tuberculeuse. En rébellion contre l’ordre du monde, Mouchette entre en conflit avec l’école et les braves gens un peu trop bien intentionnés de son village. Lorsqu’à la nuit tombée, son chemin croise celui d’Arsène le braconnier traqué par le garde-chasse, Mouchette reconnaît en lui une victime de la société. Pourtant, une fois arrivée chez lui, l’homme ivre mort en profite pour abuser de sa nouvelle complice.

En raison de ses partis-pris, Mouchette traverse les années et les décennies sans prendre de rides et semble n’avoir jamais été autant d’actualité. Sur le sujet brûlant du harcèlement moral et des violences sexuelles, le film de Robert Bresson aborde des questions délicates, extrêmement sensibles et surtout intemporelles. Mouchette est présentée comme une adolescente taciturne, probablement influencée par son environnement et sa condition sociale avec un père contrebandier alcoolique et une mère gravement malade. Elle vit, solitaire, dans un petit village (jamais nommé), situé dans une région de la France profonde. Quand elle rentre, elle doit s’occuper du dernier-né, son frère encore bébé, qu’elle nourrit, pendant que sa mère suffoque dans son lit. Subissant les brimades de son institutrice et de ses camarades de classe, Mouchette vit constamment en apnée, tandis que sa violence commence à s’extérioriser en lançant des mottes de terre sur les autres enfants de son âge.

Un soir d’orage, alors qu’elle rentre de l’école, elle s’égare dans la forêt. Elle accepte l’hospitalité d’un braconnier, Monsieur Arsène, le premier habitant du village à lui témoigner un peu de compassion et qui lui demande de l’aide dans une sombre affaire qui a pu coûter la vie au garde-champêtre qui souhaitait le mettre sous les verrous. En partageant ce secret, c’est la première fois que Mouchette se sent importante et prise en considération. Mais cette confiance tourne mal rapidement au cours d’une séquence évidemment troublante, mais aussi ambiguë quand l’adolescente referme ses bras autour de son agresseur. Cet interlude n’est qu’éphémère, puisqu’au matin, Mouchette se heurtera à l’hostilité méprisante de sa famille et de tout son village. Elle trouve provisoirement refuge chez une vieille « qui aime les morts », qui lui confie une robe blanche, ressemblant à une robe de mariée. Mouchette est bouleversée par cette rencontre et écrasée de désespoir, décide de commettre l’irréparable.

Ce chef d’oeuvre de Robert Bresson peut désarçonner les spectateurs au premier abord. Sous ses allures peu sympathiques, l’émotion affleure pourtant au fil du récit, tandis que la psychologie du personnage principal s’installe et se dévoile par strates, grâce au jeu de Nadine Nortier, un des « modèles » les plus célèbres du cinéaste, impressionnante de fureur contenue. Quand résonne le Magnificat de Claudio Monteverdi dans la dernière scène, on reste pantois devant la brutalité et la sécheresse du dénouement. Ou quand une robe devient finalement un linceul et un étang un berceau d’eau bénite promettant enfin l’absolution d’une faute qui était sans doute celle de vivre. Un feu follet qui se consume durant 75 minutes et dont les étincelles marquent pourtant la mémoire des cinéphiles de façon indélébile.

A Stéphanie Lacaze.

LE BLU-RAY

Potemkine Films reste fidèle à Robert Bresson. Après L’Argent, Le Procès de Jeanne d’Arc, Pickpocket, l’éditeur propose Au hasard Balthazar et Mouchette en DVD et Blu-ray en version restaurée. Très beau visuel. Le menu principal est animé et musical.

Le premier supplément de cette édition est un entretien (22’30) avec Jacques Kébadian, cinéaste (Trotsky, D’une brousse à l’autre), qui officiait en tant qu’assistant-réalisateur auprès de Robert Bresson pour Au hasard Balthazar (1966), Mouchette (1967) et Une femme douce (1969). Jacques Kébadian revient sur ses débuts dans le métier (monteur pour l’émission Bonne nuit les petits), sa rencontre avec Robert Bresson, puis sur ses collaborations avec ce dernier. De nombreuses anecdotes de tournage s’enchaînent. Au fil de cette rencontre, un portrait passionnant du réalisateur se dessine, y compris de la « méthode » Bresson en ce qui concerne le choix des acteurs (non professionnels), celui des décors, le travail sur le son et la préparation des plans. On apprend également que le grand projet du cinéaste était de réaliser un jour un film sur la Genèse, avec uniquement des animaux.

On passe à une interview/analyse de Michel Estève (22’), docteur ès lettres, auteur de Bernanos au cinéma (Editions L’Harmattan) et des Etudes bernanosiennes (Lettres modernes Minard). Durant cette présentation très pointue et érudite, Michel Estève replace Mouchette dans la filmographie de Robert Bresson et revient à la fois sur la genèse du film et ses thèmes. Les liens entre la peinture et le cinéma chez le réalisateur sont finement disséqués à travers quelques compositions des plans (cadrage, éclairage), ainsi que les différences (ou les points communs) entre le film et le roman de Georges Bernanos.

Dirigez-vous ensuite vers le module intitulé Au hasard Bresson (Zum Beispiel Bresson, Theodor Kottula, 1967, 30’) qui propose une véritable plongée dans le tournage de Mouchette ! C’est en effet un making-of inattendu que l’éditeur propose ici avec moult images des répétitions et des prises de vue, où l’on peut observer Robert Bresson à l’oeuvre avec son équipe technique et ses acteurs non professionnels, ainsi que durant la pause déjeuner. Le cinéaste se livre également face caméra sur son processus créatif, en indiquant notamment « aimer voir et entendre le film avant de le tourner », tout en soulignant l’importance pour lui de se « réserver des surprises » au moment de tourner. Un vrai trésor pour les admirateurs de Robert Bresson.

La bande-annonce du film « chrétien et sadique » (dixit un carton) est un supplément à part entière puisque montée par Jean-Luc Godard lui-même ! Ce bonus a bénéficié d’une restauration en 2016 par le laboratoire Eclair.

L’Image et le son

Mouchette a été restauré 4K en 2014 à partir du négatif 35mm d’origine par le laboratoire Eclair. La propreté de cette oeuvre majeure de Robert Bresson demeure confondante. Le N&B sec et abrupt est riche et nuancé, lumineux, avec des contrastes bien gérés tout du long et une jolie gamme de gris. Le grain argentique et présent et excellemment géré. La stabilité est de mise, les séquences nocturnes aussi riches que les scènes se déroulant en plein jour avec des détails ciselés. Blu-ray au format 1080p (AVC).

L’éditeur livre une fois de plus une piste mono DTS-HD Master Audio Mono 1.0. d’une limpidité renversante, restituant à merveille les bruitages, sans oublier la magnifique montée des choeurs dans la dernière scène. Devant cette apparente sobriété se cache en réalité un travail gigantesque attribué à l’environnement sonore avec la nature omniprésente ou bien encore le chaos durant la fête du village. Les tirs des chasseurs sont également fracassants durant l’acte final. Tout ce travail de mixage est habilement restitué par ce mixage mono qui n’en finit pas d’étonner. Potemkine Films propose également une piste Audiodescription, ainsi que les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.

Crédits images : © Potemkine Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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