Test Blu-ray / Au hasard Balthazar, réalisé par Robert Bresson

AU HASARD BALTHAZAR réalisé par Robert Bresson, disponible en DVD et Blu-ray le 3 mars 2020 chez Potemkine Films.

Acteurs : Anne Wiazemsky, François Lafarge, Philippe Asselin, Nathalie Joyaut, Walter Green, Jean-Claude Guilbert, Pierre Klossowski, François Sullerot, Marie-Claire Fremont, Jean Rémignard…

Scénario : Robert Bresson

Photographie : Ghislain Cloquet

Musique : Jean Wiener

Durée : 1h35

Date de sortie initiale : 1966

LE FILM

La vie d’une petite ville de province aussi anonyme qu’universelle, vue et entendue par un animal, un âne, « Balthazar », à la merci de ses différents maîtres.

Quel film étrange et inclassable ! Quel chef d’oeuvre aussi. Réalisé par Robert Bresson (1901-1999) en 1966, entre Procès de Jeanne d’Arc (1962) et Mouchette (1967), Au hasard Balthazar, auréolé à sortie du prix Méliès, demeure l’un des opus les plus appréciés du réalisateur chez les cinéphiles du monde entier, mais aussi l’un de ses plus complexes, denses, troublants et insolites. En prenant un âne comme personnage principal, et dont le nom donne son titre au film, le cinéaste repousse une fois de plus les limites du Cinématographe comme il l’appelait lui-même, en mettant l’animal, les objets et les êtres humains sur un pied d’égalité, mais en démontrant ainsi la volonté de ces derniers à se croire supérieurs et donc à disposer de tout, y compris de leurs congénères. On suit ainsi l’âne Balthazar au fil d’un récit étiré sur plusieurs et longues années, témoin et victime de la bassesse, de la violence et de la lâcheté de l’homme. Et l’émotion naît de ces plans sur le regard de ce mammifère quadrupède, dont les braiments paraissent alors comme des cris de souffrance ou d’alerte sur les hommes et les femmes qui courent à leur perte et à l’autodestruction.

Marie, une fillette, reçoit de ses parents un cadeau qui l’enchante : un âne. Choyé et cajolé, l’animal, nommé Balthazar finit néanmoins par être enlevé à sa jeune maîtresse. Il va passer de main en main, croulant sous le poids des misères qu’on lui inflige, tour à tour porteur de pain, animal savant dans un cirque, dernier compagnon d’un malheureux accusé de meurtre puis bête de somme d’un vieil avare. Mais toujours il sera là, témoin muet de la vie des hommes. Parallèlement, en grandissant, la petite fille affronte elle aussi son destin, l’incompréhension de sa mère, brave mais obtuse, les humeurs maussades de son père et la brutalité de son amant…

L’homme et l’animal. La vie de l’âne Balthazar, plongé au milieu des drames humains et qui en meurt. Robert Bresson explique « Je voulais que l’âne traverse un certain nombre de groupes humains qui représentent les vices de l’humanité. Il fallait aussi, étant donné que la vie d’un âne est très égale, très sereine, trouver un mouvement, une montée dramatique. C’est à ce moment que j’ai pensé à une fille, à la fille qui se perd ». Tout au long de sa vie, Balthazar sera le souffre-douleur de chacun de ses maîtres, de leurs mauvais penchants, de leur disposition habituelle, pour ne pas dire naturelle au mal. Au hasard Balthazar est un film où l’ellipse devient moteur dramatique, le réalisateur ne confiant aux spectateurs qu’un seul repère temporel indiqué par une phrase en bas de l’image « Les années passent ». Sans entrer dans une analyse longue, pointue et érudite, certains critiques l’ont déjà fait et de façon admirable (Geoffrey Carter sur le site DVDclassik), le septième long-métrage de Robert Bresson peut déconcerter les non-initiés dans la mesure où il s’agit probablement ici de son travail le plus énigmatique sur le fond et le plus éclaté sur la forme. En faisant perdre constamment ses repères au spectateur, le réalisateur explore de nouvelles recherches stylistiques, tout en se reposant une fois de plus sur le (non) jeu de comédiens non-professionnels (les fameux « modèles » de Bresson), souvent au phrasé particulier et monocorde. Un effet qui rajoute à la perte d’humanité des protagonistes, en particulier Gérard (François Lafarge) qui découvre et repousse sans cesse les limites du mal qu’il peut engendrer autour de lui, même (et surtout) en s’en prenant à Balthazar, en lui mettant le feu à la queue, ainsi qu’à Marie (Anne Wiazemsky, dans sa première apparition à l’écran) dont le destin sera lié à celui de l’âne, qu’il n’a de cesse de rabaisser.

Balthazar souffre. Ce qu’il subit et ces longs plans sur sa gueule en témoignent de manière viscérale, même si son regard demeure insondable, tout comme ses pensées. Toutefois, la mise en scène de Robert Bresson parvient à exprimer l’indicible et le ressenti sera sûrement différent selon le vécu et l’expérience du spectateur. Certains y verront une représentation de la pensée divine, comme si l’oeil de Balthazar était en fait celui d’un juge céleste descendu sur Terre pour observer les humains. Animal lent et serein, cet âne contraste constamment avec la vie menée autour de lui, faite de mouvements, de gestes brusques et de violence. Magnifiquement photographié par Ghislain Cloquet (Nuit et brouillard, Le Trou), Au hasard Balthazar se focalise sur une petite bourgade du Pays Basque, un microcosme qui devient finalement représentatif de l’univers terrestre, où chaque élément de la vie s’apparente à un maillon d’une chaîne, qui brisé provoque une succession d’événements tragiques et inéluctables, jusqu’à la mort. C’est en découvrant cela que l’on devine alors la portée universelle et intemporelle de cette pierre fondatrice du cinéma moderne, posée par l’un de ses plus brillants architectes.

A Gregory Lescard.

LE BLU-RAY

Potemkine Films reste fidèle à Robert Bresson. Après L’Argent, Le Procès de Jeanne d’Arc, Pickpocket, l’éditeur propose Au hasard Balthazar et Mouchette en DVD et Blu-ray en version restaurée. Très beau visuel. Le menu principal est animé et musical.

On démarre les festivités avec une interview très intéressante du réalisateur Damien Manivel (32’). Ce dernier revient tout d’abord sur sa découverte des films de Robert Bresson, « un choc » dit-il en parlant de Pickpocket, avec lequel Damien Manivel découvrit alors « une autre façon de faire du cinéma, un autre langage ». Une émotion que l’on ressent à travers ses mots quand il évoque « les gestes, presque chorégraphiés », Damien Manivel ayant d’ailleurs commencé sa carrière comme danseur. Ce dernier aborde également la place de la musique dans le film, l’utilisation du son, « l’espace de liberté », « le secret et l’opacité des personnages », « le silence qui les entoure », « une observation de l’âme, de la folie des hommes à travers le regard des animaux ». L’invité de Potemkine en vient plus précisément à Au hasard Balthazar, en analysant le fond du film, notamment la non-hiérarchie entre les objets, les animaux et les êtres humains, « avec des objets qui sont tout autant porteurs d’une histoire ». Enfin, Damien Manivel développe son ressenti devant les œuvres de Robert Bresson, qu’il n’a jamais considéré comme étant austères, mais au contraire très chaleureux.

L’autre supplément conséquent de cette interactivité – Un metteur en ordre : Robert Bresson – reste l’émission Pour le plaisir, présentée par Roger Stéphane (1h, 11 mai 1966), consacrée à la sortie d’Au hasard Balthazar au cinéma. Tour à tour Jean-Luc Godard, Louis Malle, François Reichenbach et Marguerite Duras viennent défendre l’oeuvre de Robert Bresson, ce dernier intervenant également pour y parler de son film, ainsi que le directeur de la photographie Ghislain Cloquet, sans oublier les acteurs et « modèles » d’Au hasard Balthazar. Ce module absolument passionnant, croise les analyses et la perception de tous ces invités, éclairant les (télé)spectateurs sur le fond, les partis pris et les intentions du metteur en scène.

L’Image et le son

Ce master HD d’Au hasard Balthazar possède les mêmes spécificités que celui de Mouchette, à savoir : Une restauration 4K réalisée en 2014 à partir du négatif 35mm d’origine par le laboratoire Eclair. La propreté de cette oeuvre majeure de Robert Bresson demeure confondante. Le N&B sec et abrupt est nuancé, lumineux, avec des contrastes bien gérés tout du long et une jolie gamme de gris. Le grain argentique et présent et excellemment géré. La stabilité est de mise, les séquences nocturnes sont peut-être moins riches que les scènes se déroulant en plein jour, mais les détails restent souvent ciselés. Blu-ray au format 1080p (AVC).

L’éditeur livre une fois de plus une piste mono DTS-HD Master Audio Mono 1.0. d’une limpidité renversante, restituant à merveille les bruitages. Devant cette apparente sobriété se cache en réalité un travail gigantesque attribué à l’environnement sonore avec la nature très présente. Tout ce travail de mixage est habilement restitué par ce mixage mono qui n’en finit pas d’étonner. Potemkine Films propose également une piste Audiodescription, ainsi que les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.

Crédits images : © Potemkine Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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