
L’ESPRIT DE LA RUCHE (El Espíritu de la colmena) réalisé par Víctor Erice, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 12 mai 2026 chez Tamasa Distribution.
Acteurs : Fernando Fernán Gómez, Teresa Gimpera, Ana Torrent, Isabel Tellería, Ketty de la Cámara, Estanis González, José Villasante, Laly Soldevila…
Scénario : Víctor Erice & Ángel Fernández Santos
Photographie : Luis Cuadrado
Musique : Luis de Pablo
Durée : 1h38
Date de sortie initiale : 1973
LE FILM
En 1940, à la fin de la guerre civile, après avoir vu et avoir été traumatisée par le film Frankenstein, une fillette sensible vivant dans un petit village espagnol dérive dans son propre monde imaginaire… Sur fond de dictature franquiste, le voyage initiatique d’une enfant qui va ouvrir les yeux sur le monde. L’un des plus grands films sur l’enfance.

L’Esprit de la ruche (1973) est en quelque sorte le grand frère siamois de Cría Cuervos (1976) de Carlos Saura, dont le dénominateur commun (en plus de son producteur Elias Querejeta) est d’être interprété par l’intense et impressionnante Ana Torrent (née en 1966). Immense chef d’oeuvre qui n’a eu de cesse de faire de nombreux émules, à l’instar du somptueux Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, El Espíritu de la colmena est une expérience cinématographique à part entière. À travers une épure extrême et l’incarnation quasi-surréaliste de sa petite comédienne, Victor Erice filme le malaise et les frustrations de l’Espagne meurtrie par la dictature franquiste. Le spectateur ne doit pas être rebuté par les longueurs, les ellipses qui composent le film et l’apparente froideur de l’ensemble. Il ne tient qu’à lui de se laisser porter par l’immense poésie du film, de voir au-delà des silences et du regard d’Ana pour y décrypter une critique virulente du régime en place. L’Esprit de la ruche est le film catalyseur d’un cinéma contestataire et engagé où allait s’engouffrer alors de nombreux cinéastes.


Dans les années 1940, la projection du film Frankenstein dans un village perdu du plateau castillan va impressionner deux petites sœurs. Si pour Isabel l’énigme se résout par un jeu de l’imagination, pour Ana au contraire le monstre existe et elle se met à sa recherche. Âgée de 6 ans, Ana est une petite fille qui vit avec ses parents Fernando et Teresa, ainsi que sa grande sœur Isabel, dans un manoir d’un village isolé du plateau castillan. La guerre vient juste de se terminer avec la victoire des franquistes sur la Seconde République espagnole. Son père passe la plupart de son temps à tenter d’écrire à propos de ses abeilles, sa mère est absorbée par ses rêveries dédiées à un amant éloigné, à qui elle envoie des lettres. Un cinéma ambulant amène le film Frankenstein au village, et les deux sœurs vont le voir. Ana est tout particulièrement impressionnée (l’actrice découvrait alors le cinéma pour la première fois au cours de cette séquence) par la scène où le monstre de Frankenstein joue tendrement avec une petite fille, avant de la tuer. Ana demande à sa sœur « Pourquoi a-t-il tué la fille, et pourquoi est-ce qu’ils le tuent après ça ? ». Isabel dit à sa sœur que le monstre n’a pas tué la petite fille, et qu’il n’est pas vraiment mort. Elle lui dit que tout est faux dans un film. Isabel explique que le monstre est tel un esprit, et qu’Ana pourrait même lui parler en fermant les yeux et en disant « C’est moi, Ana ». La fascination d’Ana pour cette histoire ne fait qu’augmenter quand Isabel lui parle d’une bergerie abandonnée, où elle prétend que le monstre de Frankenstein habite. Ana retourne plusieurs fois seule à la bergerie pour le chercher, mais ne trouve rien d’autre qu’une large trace de pas.


En 1973, Victor Rice réalise L’Esprit de la ruche, dans lequel le cinéaste exprime les maux d’un pays marqué par la guerre civile et vampirisé par la dictature. Dans un monde où le langage et la communication semblent interdits, Ana imagine tout ce qu’on lui cache. Sa capacité à observer et à croire à ce qu’elle voit lui permet de vivre. Elle se rendra compte qu’il lui faudra, pour grandir, explorer seule des territoires inconnus et prendre des risques. Ana parviendra finalement à s’échapper grâce au rêve et à son imagination. La jeune actrice, dans sa première apparition au cinéma, impose son sensationnel regard noir « perçant l’ombre » dont Victor Erice capte les moindres expressions comme quand Ana visionne Frankenstein (réalisé par James Whale en 1931) au début du film. Elle découvre ainsi la violence humaine à travers l’injustice de la mort.


À l’aide de son chef opérateur Luis Cuadrado (La Chasse, Le Jardin des délices et La Cousine Angélique de Carlos Saura), qui commençait alors à perdre la vue sur le tournage, Victor Erice réalise un film d’une incroyable beauté plastique. La mise en scène sublime, lumineuse, d’une richesse inouïe, explore la frontière entre l’enfance et le monde des adultes, la réalité et la fiction, la vie et la mort. Afin de ne pas subir les foudres de la censure franquiste liée à la liberté d’expression, le réalisateur use de la métaphore poétique et du regard des enfants sur le monde adulte comme procédé narratif, afin d’éviter les blâmes. Tourné au cours des dernières années du franquisme, L’Esprit de la ruche est passé à travers les mailles de la censure qui n’a pas su trouver les arguments pour interdire le film et ce malgré de nombreux spectateurs le critiquant.


El Espíritu de la colmena, composé de nombreux éléments autobiographiques, a ouvert une voie nouvelle dans le cinéma espagnol. Aujourd’hui, de très nombreuses images demeurent définitivement inscrites dans notre mémoire de cinéphile. Qui découvre L’Esprit de la ruche n’oubliera jamais cette vision sensitive et poétique du monde des enfants, un chant à l’imagination, à la fantaisie, qui aborde les pourquoi d’une fillette, son désir de savoir, ses premières questions et ses premières réponses. Quand le macabre et la délicatesse se fondent. Intemporel et universel.


LE COMBO BLU-RAY + DVD
La première édition DVD de L’Esprit de la ruche remonte à 2008, en Édition Collector chez Carlotta Films. 2026, le chef d’oeuvre de Victor Erice refait surface en Combo Blu-ray + DVD chez Tamasa Distribution. Les deux disques reposent dans un boîtier Digipack, au visuel renvoyant aux partis-pris esthétiques du film. Le menu principal est fixe et musical.


L’éditeur reprend tout d’abord le documentaire présent sur l’ancienne édition DVD, intitulé Les Empreintes d’un Esprit (48min30). Ce module rétrospectif et émouvant réalisé en 1998 donne la parole à Victor Erice, au scénariste Angel Fernandez-Santos, au producteur Elias Querejeta, à Teresa Gimpera (la mère d’Ana), à divers historiens du cinéma ainsi qu’à Ana Torrent, celle-ci n’apparaissant que furtivement. De retour sur les lieux du tournage de L’Esprit de la ruche, l’équipe replace le film dans son contexte historique et politique tout en proposant un parallèle émouvant entre les images du village en 1973 et celles d’aujourd’hui. La genèse et la construction d’une oeuvre devenue incontournable dans le cinéma contestataire de l’Espagne franquiste sont largement disséquées, et une fois de plus le fond et la forme sont analysés. Les images tirées du film sont accompagnées d’autres oeuvres engagées de cinéastes espagnols tels que Carlos Saura comme Anna et les loups, et bien évidemment Cria Cuervos pour lequel Saura s’est largement inspiré de L’Esprit de la ruche dans lequel il dirigeait également Ana Torrent. Ce documentaire est l’occasion de retrouver certains visages aperçus dans le film au moment où une projection de L’Esprit de la ruche est organisée dans la grange même où est projeté Frankenstein dans le film de Victor Erice. La Censure franquiste est abondamment examinée. Ana Torrent, alors âgée de 22 ans est également présente, déambule sur les lieux de tournage et visite la fameuse maison aux fenêtres alvéolées et à présent abandonnée. Il faut attendre près d’une demi-heure pour qu’elle partage les quelques souvenirs de tournage qui lui restent en tête mais cela reste trop fugace. Victor Erice revient encore sur la scène de la projection où la caméra captura les réactions de la petite fille face au film d’épouvante, une réaction pure qui tient du miracle selon le cinéaste.











Pour cette édition Blu-ray Tamasa, l’éditeur propose une interview inédite de Marcos Uzal (28’). Le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, membre du comité de rédaction des revues Vertigo et Trafic, critique de cinéma à Libération, directeur de collection aux éditions Yellow Now, déjà croisé à maintes reprises sur certains suppléments (Les Feuilles mortes, Navajeros, Le Député, La Strada, Personne n’a entendu crier, La Buraliste de Vallecas), nous présente brillamment L’Esprit de la ruche. Celui-ci revient sur tous les aspects du film de Victor Erice. La carrière du réalisateur, les thèmes explorés, les partis-pris, les intentions du cinéaste, son influence (encore aujourd’hui) auprès des metteurs en scène, le casting sont entre autres les points abordés.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.
L’Image et le son
Par le passé, Victor Erice avait lui-même supervisé la restauration de L’Esprit de la ruche. Usant des fondus enchaînés afin d’unifier les séquences et compte tenu des conditions techniques de l’époque, le cinéaste et son chef opérateur Luis Cuadrado décidèrent de contretyper la pellicule entière. L’inévitable augmentation du grain de l’image et la perte de couleur est donc volontaire et originelle. La texture et le grain uniforme, particulièrement accentué sur les plans extérieurs, demeurent encore respectés sur ce nouveau master, contribuant à refléter l’atmosphère de l’époque. Le nouvel étalonnage avait été réalisé sur support HDCAM sans pour autant dénaturer l’image d’origine ou lui faire perdre son identité. Ne vous étonnez donc pas des défauts apparents de cette édition puisque pour le réalisateur la grosse erreur aurait été de corriger ces insuffisances qu’il juge représentatives du film. Respectant le caractère original des images de L’Esprit de la ruche, cet étalonnage numérique propose une propreté d’image incontestable. Les contrastes entre les scènes situées dans l’intérieur bourgeois de la maison auréolées d’une couleur miel, et celles plus froides et surexposées tournées en extérieur sont honorés et s’accompagnent du fameux grain brut et appuyé. Les couleurs fanées des scènes d’extérieur (voulues proches de celles d’un documentaire) s’accordent gracieusement avec la superbe photo ambrée, presque expressionniste, caractérisant les scènes de la maison familiale assimilée à une ruche avec ses alvéoles et la lumière diffuse. Les fourmillements sont limités, certaines scènes manquent d’éclat et les vues d’ensemble sont les plus marquées par les années. Certaines séquences se révèlent plus nettes que d’autres.

Respectant une fois de plus certaines tonalités d’origine, ce mixage fait la part belle au thème musical lancinant de Luis de Pablo. On n’échappe pas à de légères saturations dans les aigus et l’ensemble manque parfois de vivacité. L’Esprit de la ruche repose sur de multiples silences ou des murmures. Par ailleurs, le souffle chronique parasite peu ce mixage propre.




Crédits images : © Tamasa / Elias Querejeta Productions / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
