Test Blu-ray / Le Sang à la tête, réalisé par Gilles Grangier

LE SANG À LA TÊTE réalisé par Gilles Grangier, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 19 janvier 2022 chez Pathé.

Acteurs : Jean Gabin, Paul Frankeur, Claude Sylvain, Georgette Anys, José Quaglio, Paul Faivre, Léonce Corne, Florelle…

Scénario : Michel Audiard & Gilles Grangier, d’après le roman de Georges Simenon

Photographie : André Thomas

Musique : Henri Verdun

Durée : 1h23

Année de sortie : 1956

LE FILM

Ancien débardeur, François Cardinaud a mis trente ans pour devenir ce qu’il est : un des hommes les plus importants de La Rochelle. Sa réputation est justifiée, celle d’un type retors, coriace et exigeant. Il a débuté et a grandi sur le port, parmi une faune carnassière, où celui qui ne mord pas est voué à être mordu. En regagnant sa villa, un dimanche au retour de la messe, Cardinaud constate que sa femme Marthe est partie.

C’est un film méconnu dans l’immense carrière de Jean Gabin, un petit trésor caché sans doute, rare et peu diffusé à la télévision. Il s’agit du Sang à la tête, sa troisième collaboration (sur douze) avec Gilles Grangier (1911-1996), situé entre Gas-oil (1955) et Le Rouge est mis (1957). Quand il tourne cette adaptation du roman Le Fils Cardinaud de Georges Simenon, le comédien vient de faire un comeback toni-truand avec Touchez pas au grisbi de Jacques Becker et enchaîne les triomphes au box-office. 1956 le replace définitivement sur le trône du cinéma français, année où sortent successivement Des gens sans importance de Henri Verneuil (2,4 millions d’entrées), Voici le temps des assassins de Julien Duvivier (1,5 million), Le Sang à la tête de Gilles Grangier (2 millions), La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara (4,9 millions) et Crime et Châtiment de Georges Lampin (1,8 million). Contrairement à ce que ses détracteurs ont toujours déclaré, Jean Gabin n’a jamais été l’homme d’un seul rôle, aussi à l’aise dans la salopette d’un routier que dans le costume d’un trois-pièces d’un grand industriel, insufflant chaque fois sa personnalité, tout en étant différent, pour ne pas dire aux antipodes d’un film à l’autre. C’est ce qui a toujours fait son génie. Dans Le Sang à la tête, il interprète pour ainsi dire les deux extrêmes, puisque son personnage est un ancien prolétaire qui à force de travail et d’acharnement, est devenu l’un des noms les plus illustres de La Rochelle. Jean Gabin est une fois de plus merveilleux dans la peau de ce grand bourgeois, dont la femme, plus jeune que lui, est partie rejoindre un amour d’enfance, laissant son époux devenir la proie des rumeurs et surtout une cible facile pour les envieux qui ont connu son ascension sociale. Le Sang à la tête est un drame teinté d’humour noir et doublé d’une réflexion psychologique sur la jalousie des êtres humains qui n’a rien perdu de sa force près de soixante-dix ans après sa sortie. A redécouvrir de toute urgence.

Ce dimanche, à La Rochelle, un cargo en provenance d’Afrique vient d’accoster : un passager, Mimile Babin (José Quaglio, vu dans Je suis vivant ! d’Aldo Lado et Le Conformiste de Bernardo Bertolucci), en descend, poursuivi par les invectives du commandant Drouin (l’indispensable Paul Frankeur). Chez le riche armateur François Cardinaud (Jean Gabin), on s’apprête pour la messe. Mademoiselle (Renée Faure), la gouvernante, s’occupe des enfants car Marthe (Monique Mélinand), leur mère, est déjà partie. Elle n’est toujours pas là à l’heure du déjeuner. François, inquiet, se rend chez ses beaux-parents, les Vauquier, qui n’ont pas vu leur fille et en profitent pour demander de l’argent à leur gendre, histoire de payer le gaz et l’électricité. Froid et autoritaire, Cardinaud, jadis débardeur, n’est guère aimé sur le port, où il dicte sa loi aux pêcheurs. Ses propres parents lui reprochent une réussite qui l’a coupé de ses origines. Lui-même, tout à ses affaires, a délaissé Marthe. Quant à ses associés, les frères Mandine, qu’il a sauvés de la faillite, ils rêvent de l’humilier à leur tour. Seule, Mademoiselle paraît lui porter quelque affection. Une rumeur court en ville : Marthe a rejoint Mimile, son amant de jeunesse. Et, au marché aux poissons, Titine (l’imposante Georgette Anys, impeccable en marchande de poissons à la criée), la mère Babin, lance à François un « Cocu ! » qui fait plaisir aux ennemis de l’armateur. Drouin confirme la rumeur à Cardinaud; lui-même veut punir Mimile d’avoir dénoncé ses trafics clandestins. Les deux hommes se lancent à la recherche des amants.

Le Sang à la tête dresse le portrait d’hommes et de femmes égoïstes, cyniques, mesquins, hypocrites, où certains se réjouissent de l’infortune des autres, à l’instar des Mandine dans le film, ou qui essayent de profiter d’une opportunité pour prendre une place convoitée, comme Mademoiselle qui n’hésite pas à séduire discrètement, mais sûrement, François, peu dupe quant à son petit manège et qui la remettra bien à sa place en temps voulu. Georges Simenon, auteur pessimiste, réunira finalement François et Marthe (qui comme lui est issue d’un milieu pauvre), mais uniquement parce que celle-ci sera déçue par la médiocrité et l’absence de scrupules de son amant. Si Le Sang à la tête se clôt sur une fin « heureuse », elle n’a rien de rassurant pour la suite de l’histoire du couple Cardinaud. François s’est rendu compte qu’il a délaissé son épouse en voulant devenir l’un des hommes les plus puissants du port de La Rochelle, mais il sait désormais que leur histoire sera toujours entachée par cet événement, et que le mépris, la rancoeur, ainsi que l’hostilité des habitants de la ville à son encontre, qui se sont tous plus ou moins réjouis de le voir bafoué comme le premier venu, ne changeront jamais.

Gilles Grangier et Michel Audiard adaptent le livre de Georges Simenon et offrent au « vieux » un rôle singulier, celui du mari cocu. Quand Cardinaud apprend la nouvelle, de vive voix, le réalisateur filme le personnage de dos, légèrement voûté, mais qui reste droit, digne. Une séquence bouleversante, où le metteur en scène a bien compris qu’il en dit plus long ainsi, qu’en braquant directement sa caméra sur le visage de Jean Gabin, dont le dos remplira aussi le cadre lors du plan ultime de La Horse de Pierre Granier-Deferre, sur la dernière note suspendue de la musique de Serge Gainsbourg. Comme il le fera quasiment dans tous ses films, Gilles Grangier privilégie au maximum les prises de vue en extérieur. Le Sang à la tête, comme bien d’autres opus du cinéaste, apparaît ainsi comme le témoignage d’une France disparue, révolue, s’attarde sur les petits métiers qui se sont aussi dissous avec le temps, ou qui ont tout du moins mutés. Jean Gabin, derrière un bureau mastoc ou marchant sur le port, sous la pluie, emmitouflé dans une grosse veste en cuir dégage le même charisme hypnotique, avec un naturel confondant.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

On peut dire qu’il s’est fait attendre celui-ci ! Le Sang à la tête apparaît enfin en DVD et en Blu-ray chez Pathé, dans une édition limitée à 3000 exemplaires. Le menu principal est animé et musical.

Deux mois avant sa disparition en mars 2021, Bertrand Tavernier réalisait ici l’une de ses dernières analyses de film, à l’occasion de la sortie du Sang à la tête en version restaurée (27’). Le réalisateur n’apparaîtra pas à l’écran, mais ses propos ont été collés sur un montage d’images du film (mais aussi d’autres longs-métrages, comme Échec au porteur ou Le Désordre et la nuit), qui les illustrent parfaitement. Le réalisateur et historien du cinéma était visiblement ravi de revenir sur ce film qu’il aimait tant et qu’il avait découvert dans les années 1960. Dans une première partie, Bertrand Tavernier dresse un formidable portrait du cinéaste Gilles Grangier, qui avait été injustement méprisé par les trublions de la Nouvelle vague, et qui a heureusement été réhabilité depuis. Il met ainsi en avant les très grandes qualités du cinéma de Gilles Grangier, ainsi que les « images magnifiques qui ouvrent Le Sang à la tête, où l’on ressent immédiatement une empathie pour les décors et les milieux populaires, filmés sans aucune frime, sans effets […] le metteur en scène était d’ailleurs aussi juste pour filmer une brasserie de luxe qu’un café rustique ». Bertrand Tavernier évoque ensuite la relation et les diverses collaborations entre Jean Gabin et Gilles Grangier, la rencontre du comédien avec Michel Audiard qui s’est faite sur Gas-oil et par l’intermédiaire du réalisateur, la fascination de Michel Audiard pour Georges Simenon, les différences entre le film et le livre, les thèmes du Sang à la tête, le casting, la beauté de la musique d’Henri Verdun, et sur bien d’autres sujets.

Place à François Guérif, éditeur, directeur de collection littéraire et critique de cinéma que nous avons déjà très souvent croisé dans de multiples suppléments (12’35). Auteur de l’ouvrage Passé la Loire, c’est l’aventure, qui réunit des entretiens qu’il a conduits avec Gilles Grangier, François Guérif aborde à son tour la carrière de ce fabuleux artisan, « cible de la Nouvelle vague », représentant du « Cinéma de papa », sur qui, selon-lui, beaucoup de choses fausses ont été dites, notamment que Gilles Grangier privilégiait les tournages en studio, alors que c’est justement le contraire. Dans la deuxième partie, François Guérif s’attarde plus sur le regain de popularité du réalisateur, soutenu par Bertrand Tavernier et Alain Corneau (qui avait fait pleurer Gilles Grangier en déclarant que Le Désordre et la nuit était le plus beau film policier français), ainsi que sur sa collaboration avec Jean Gabin et Michel Audiard. Enfin, la transposition du roman de Georges Simenon (qui la trouvait très satisfaisante) est aussi analysée, ainsi que le rôle atypique de Jean Gabin.

Vous trouverez deux documents d’archives, un Retour sur la carrière de Michel Audiard (1969-2’30) et un rapide Entretien avec Jean Gabin (1975-5’30). Le premier, chassant le canard dans sa propriété de Dourdan (dans l’Essonne) s’exprime sur sa rencontre avec Jean Gabin, alors qu’André Pousse vient lui rendre une petite visite. Dans le second, « Le Vieux », sur le tournage du Chat de Pierre Granier-Deferre, parle de ses débuts au cinéma (« c’était pour gagner ma croûte… »), de ses films tournés avant la guerre (« J’en ai fait quelques bons, certains ont bien vieilli… »), de la différence entre un comédien et un acteur, avant de laisser Simone Signoret, Pierre Granier-Deferre et Michel Audiard (à travers les mêmes images que le module précédent) dire ce qu’ils pensent de leur travail avec Jean Gabin.

Place aux actualités Pathé ! Le premier reportage date de 1932 et se focalise sur le retour aux Folies Bergère de la chanteuse et actrice Florelle, après un terrible accident de voiture qui a failli lui coûter la vie (2’40). Florelle trouvera son dernier rôle au cinéma dans Le Sang à la tête, dans lequel elle interprète Sidonie Vauquier, la mère de Marthe.

L’autre flash-info de 1952 montre Georges Simenon en compagnie d’académiciens français, reçus à l’Académie Royale de Belgique, onze Immortels invités par le Roi Baudouin, dont André Maurois et Marcel Pagnol.

L’Image et le son

Le Sang à la tête n’avait sûrement jamais été présente dans de telles conditions. Les contrastes affichent d’emblée une densité vraisemblablement inédite, les noirs sont profonds, la palette de gris riche et les blancs lumineux. Seul le générique apparaît peut-être moins aiguisé, mais le reste affiche une stabilité exemplaire ! Les arrière-plans sont bien gérés, le grain original est respecté, le piqué est souvent dingue et les détails regorgent sur les visages des comédiens. Avec tout ça, on oublierait presque de parler de la restauration 4K du film. Celle-ci se révèle extraordinaire, aucune scorie n’a survécu au scalpel numérique, l’encodage AVC consolide l’ensemble du début à la fin, les séquences nocturnes sont d’une profondeur jamais démentie, le relief des matières palpable. La photo est resplendissante et le cadre, au format respecté, brille de mille feux. Ce master très élégant permet de redécouvrir ce très grand classique dans une qualité technique admirable.

La partie sonore a été restaurée numériquement. Résultat : aucun souci acoustique constaté sur ce mixage DTS-HD Master Audio Mono. Le confort phonique de cette piste unique est total, les dialogues sont clairs et nets. Si quelques saturations demeurent inévitables, la musique est joliment délivrée et aucun craquement intempestif ne vient perturber l’oreille des spectateurs. L’éditeur joint également les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant, ainsi qu’une piste Audiovision.

Crédits images : © Pathé / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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