Test Blu-ray / Le Prêteur sur gages – The Pawnbroker, réalisé par Sidney Lumet

LE PRÊTEUR SUR GAGES (The Pawnbroker) réalisé par Sidney Lumet, disponible en DVD et Blu-ray le 7 décembre 2021 chez Potemkine Films.

Acteurs : Rod Steiger, Geraldine Fitzgerald, Brock Peters, Jaime Sánchez, Thelma Oliver, Marketa Kimbrell, Baruch Lumet, Juano Hernandez…

Scénario : Morton S. Fine & David Friedkin, d’après le roman d’Edward Lewis Wallant

Photographie : Boris Kaufman

Musique : Quincy Jones

Durée : 1h56

Date de sortie initiale : 1964

LE FILM

Un rescapé des camps de concentration nazis devenu propriétaire d’un magasin de prêt sur gage doit à la fois affronter les cauchemars de son passé et l’environnement hostile du ghetto new-yorkais dans lequel il vit.

Quand on évoque Sidney Lumet, on pense immédiatement à Douze Hommes en colère, Serpico, Un après-midi de chien, puis dans un second temps à Point limite, La Colline des hommes perdus, The Offence, Network : Main basse sur la télévision, Le Prince de New York, ou bien encore au Crime de l’Orient-Express, Family Business et peut-être même à 7 h 58 ce samedi-là comme il s’agit de son dernier film. Après, cela devient difficile non ? Pourtant, cette poignée de longs-métrages ne représente même pas la moitié de la carrière cinématographique du réalisateur. Qu’y trouve-t-on alors, notamment dans ses premiers opus ? Pêle-mêle les débuts de Christopher Plummer dans Les Feux du théâtre Stage Struck (1958), une escapade new-yorkaise avec Sophia Loren dans Une espèce de garce That Kind of Woman (1959), Marlon Brando, Anna Magnani et Joanne Woodward pris dans la tourmente d’une pièce de Tennessee Williams (L’Homme à la peau de serpent The Fugitive Kind, 1959), une fabuleuse adaptation d’Arthur Miller avec Raf Vallone (Vu du pont A View from the Bridge, 1961), ainsi qu’une fantastique transposition d’une pièce d’Eugene O’Neill (Long Voyage vers la nuit Long Day’s Journey Into Night, 1962) qui réunissait Katharine Hepburn, Ralph Richardson, Jason Robards et Dean Stockwell. Le septième film de Sidney Lumet est probablement un de ses plus rares, mais également un de ses plus viscéraux. Il s’agit du Prêteur sur gages The Pawnbroker, adapté d’un roman d’Edward Lewis Wallant, auréolé à sa sortie par le Prix FIPRESCI au Festival international du film de Berlin, tandis que sa tête d’affiche, Rod Steiger, se voyait remettre l’Ours d’Argent au même festival, ainsi que le BAFTA du Meilleur Acteur en Angleterre. Disparu des radars durant de longues années, jusqu’à sa résurrection dans les années 2010, Le Prêteur sur gages est un diamant noir dans la prolifique et éclectique filmographie de Sidney Lumet. Difficile d’accès, sombre et désespéré, The Pawnbroker met des mots et surtout des images sur la Shoah, tout en montrant la difficile (ré)adaptation de celles et ceux qui ont pu sortir indemnes des camps de concentration. Rod Steiger, méconnaissable, imprégné par la « méthode », livre une prestation ahurissante (et nommée à l’Oscar, que Lee Marvin obtiendra pour Cat Ballou d’Elliot Silverstein), qui vous prend aux tripes du début à la fin, qui s’imprime définitivement dans votre mémoire et à laquelle vous repenserez souvent avec le même mal de bide. Chef d’oeuvre totalement inconnu du maître Lumet, Le Prêteur sur gages, longtemps dissimulé, peut enfin éclater aux yeux des spectateurs.

L’histoire se déroule dans les années 1960. Sol Nazerman est un rescapé de la Shoah, originaire de Leipzig, qui a émigré aux États-Unis où il est devenu un prêteur sur gages taciturne à Harlem. Il n’a aucune compassion pour les malheureux qui viennent lui vendre leurs maigres biens et se coupe des rares personnes qui s’intéressent à son sort. Grâce à sa boutique, il blanchit de l’argent pour le compte de Rodriguez, un gangster. Mais arrive la date anniversaire des 25 ans de la disparition tragique de sa famille. Les souvenirs de sa vie en Europe ressurgissent peu à peu et il est obsédé par ses souvenirs des camps de concentration. Son employé, Jesus Ortiz, est un jeune Portoricain. C’est un petit truand qui a décidé de s’assagir et de gagner convenablement sa vie pour satisfaire sa mère qui s’angoisse pour lui et offrir un avenir à sa compagne, qui se prostitue. Il a gardé des relations dans le milieu, dont il a du mal à s’affranchir. Ortiz, plein de bonne volonté, et ambitieux, veut que Nazerman lui enseigne son métier. Mais celui-ci, tout à sa douleur dans laquelle il s’est muré, dédaigne les tentatives maladroites de son employé qui ne demande qu’à réellement sympathiser avec lui. Dans un discours, Nazerman lui assène ainsi que la seule chose importante dans la vie, c’est l’argent, se mentant aussi à lui-même. Profondément blessé, et prenant ces paroles au pied de la lettre, Ortiz décide de le voler. Il a en effet remarqué que Nazerman a remis un chèque à un homme de main de Rodriguez en échange de 5 000 $ en liquide, qui sont placés dans le coffre de la boutique. Ortiz informe ses amis malfaiteurs pour qu’ils dérobent l’argent, en insistant néanmoins pour qu’aucun coup de feu ne soit tiré.

Dans Le Prêteur sur gages, Sol Nazerman est sans cesse entouré de grilles, qui font penser à celles d’une prison. Ayant connu l’horreur des camps de concentration nazis, où toute sa famille a trouvé la mort, cet homme n’est plus que l’ombre de lui-même et demeure enfermé à jamais dans ses pensées, qui se partagent entre les souvenirs d’un jardin d’Éden où il prenait ses deux enfants dans ses bras, sa femme Ruth jamais loin de lui, et ceux forcément liés au camp d’Auschwitz où on lui a tout pris, les siens, son humanité, son âme. Arraché à la mort, devenu prêteur sur gages (il était anciennement professeur), il a installé sa petite boutique à Harlem. Efficace dans son travail, glacial avec les clients miséreux qui le sollicitent (il ne se laisse jamais attendrir par leur situation, désespérée soit-elle), Sol terrorise les pauvres gens, qu’il ne regarde jamais dans les yeux, pour quelques pièces. Traumatisé par sa terrible expérience, il s’est en effet fermé à tous les sentiments et reste hanté par les souvenirs du passé. Replié sur lui-même, Sol se reproche d’avoir survécu à ceux qu’il aimait. Il rabroue même Mr. Smith, un vieux philosophe qui aimerait échanger quelques mots avec lui pour tromper leurs solitudes respectives. Mais le passé gangrène le présent et sans doute l’avenir de Sol, qui s’en veut d’ouvrir les yeux et d’être encore en vie chaque matin.

Avec sa photographie noire anthracite signée Boris Kaufman (Le Groupe, Long voyage vers la nuit) et la musique quasi-expérimentale et hypnotique de Quincy Jones, qui collaborera à nouveau avec Sidney Lumet sur MI5 demande protection, Last of the Mobile Hot Shots, Le Gang Anderson et The Wiz, The Pawnbroker grave directement chez le spectateur des cicatrices profondes, qui le renverront souvent à ce film tragique, déprimant certes, mais ô combien précieux et unique.

LE BLU-RAY

Disponible jusqu’ici en import, The Pawnbroker débarque ENFIN CHEZ NOUS en DVD et en Blu-ray chez Potemkine Films. Visuel très attractif. Le menu principal est animé et musical.

Le premier supplément donne la parole à l’excellent Nicolas Saada, journaliste et grand réalisateur (Espion(s) et Taj Mahal), qui croise à la fois le fond et la forme de The Pawnbroker (14’). Toutes les informations glanées au cours de cette magistrale présentation en à peine un quart d’heure sont impressionnantes. Nicolas Saada revient pêle-mêle sur le mélange des styles qui donne au Prêteur sur gages son identité singulière, sur l’émancipation des productions indépendantes par rapport aux contraintes imposées par les studios, sur la carrière phénoménale de Sidney Lumet (« un très grand artisan, mais pas un auteur » comme le réalisateur se définissait lui-même), sur la photographie de Boris Kaufman, sur la musique de Quincy Jones…L’invité de Potemkine aborde en long en large « ce film hybride, expérimental et réaliste, marqué par une mise en scène stylisée ».

Nous trouvons ensuite une intervention de Jean-Michel Frodon (23’), journaliste, critique, enseignant et historien du cinéma, qui a dirigé l’ouvrage collectif Le cinéma et la Shoah, un art à l’épreuve de la tragédie du XXe siècle (Éd. Cahiers du Cinéma, 2007). Ce dernier revient sur la représentation – et son évolution – de la Shoah dans le septième art, surtout au début des années 1960, époque où les images des camps de concentration étaient encore méconnues, car en grande partie rejetées par une grande partie de la population qui ne voulaient sans doute pas se confronter à ce sujet vingt ans après la fin de la guerre. Pour Jean-Michel Frodon, Le Prêteur sur gages apparaît comme un « acte très fort » et même « un tournant », évoquant par la même occasion la photographie de Boris Kaufman et la mise en scène de Sidney Lumet.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Le nouveau master HD (codec AVC) restauré 2K (il nous semble) au format respecté 1.85 de The Pawnbroker se révèle extrêmement pointilleux en terme de piqué sur les nombreux gros plans, de gestion de contrastes (noirs denses, blancs lumineux), de détails ciselés (la sueur sur les visages), de clarté et de relief. La propreté de la copie est souvent sidérante, la nouvelle profondeur de champ permet d’apprécier la composition des plans de Sidney Lumet, la photo signée par le grand Boris Kaufman (L’Atalante, Sur les quais…, 12 hommes en colère) retrouve une nouvelle jeunesse doublée d’un superbe écrin, et le grain d’origine (très important) a heureusement été conservé. Si quelques points ont pu échapper au scalpel numérique, les fondus enchaînés sont plutôt fluides, la copie est stable, et l’ensemble ravit les mirettes du début à la fin. Quelle beauté !

Pas de version française sur ce titre. La version originale dispose d’un écrin DTS-HD Master Audio 2.0 qui instaure un confort acoustique agréable, avec ses ambiances restituant les rues new-yorkaises environnantes. Aucun souffle (ou presque, minime quoi) n’est à déplorer, les voix sont reportées avec clarté et fluidité, sans oublier la musique de Quincy Jones, dynamique à souhait.

Crédits images : © Potemkine Films / Paramount Pictures / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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