Test Blu-ray / La Créature, réalisé par Eloy de la Iglesia

LA CRÉATURE (La Criatura) réalisé par Eloy de la Iglesia, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 16 juin 2026 chez Artus Films.

Acteurs : Ana Belén, Juan Diego, Claudia Gravy, Ramón Repáraz, Manuel Pereiro, Bárbara Lys, Francisco Melgares, Luis Ciges…

Scénario : Enrique Barreiro

Photographie : Raúl Artigot

Musique : Victor Manuel

Durée : 1h37

Date de sortie initiale : 1977

LE FILM

Alors que son couple est en crise, Cristina parvient à tomber enceinte après trois années de tentatives. Mais son agression par un berger allemand provoque une fausse couche. Ayant du mal à s’en remettre, elle adopte un chien, de la même race que son agresseur, lui donnant le prénom de l’enfant qu’elle a perdu. Pendant que Marcos, le mari, s’active pour sa carrière, Cristina entame une relation passionnée pour le moins étrange avec son chien.

Deux ans avec l’incroyable Caniche de Bigas Luna, Eloy de la Iglesia se penchait déjà sur l’étrange relation entre une femme bourgeoise et son chien fidèle, liens très (trop ?) étroits qui ont le don d’irriter l’époux, forcément jaloux, d’autant plus que le couple est sérieusement en crise et que le peu qu’il leur restait de proximité tend à s’épuiser. Qualifié de «bizarre» (euphémisme) et marqué par la controverse à sa sortie, La Créature La Criatura aborde ouvertement la zoophilie dans le cadre d’un mariage empreint de monotonie et de frustration, voué à l’échec. Eloy de la Iglesia et le scénariste Enrique Barreiro (qui signera également le remarquable Il Sacerdote Le Prêtre l’année suivante) se penchent en réalité sur la politique espagnole, en évoquant en parallèle les attentats terroristes post-franquistes commis par des activistes d’extrême droite (à l’instar du massacre d’Atocha) ainsi que les partis du même bord cherchant à perpétuer les idéaux politiques du dictateur après sa mort en 1975. On peut penser au premier abord que La Créature sera une œuvre froide et distante, mais au contraire. Eloy de la Iglesia a beau avoir toujours été frontal et sans concession sur ses sujets les plus difficiles, il n’en demeure pas moins qu’il se dégage systématiquement un humanisme et La Créature ne déroge pas à la règle. On se prend d’affection pour cette jeune femme, qui après l’accident qui a coûté la vie au bébé qu’elle a dans le ventre et qui était sur le point de naître, va trouver l’affection qui lui manque ailleurs, autrement dit auprès d’un chien. Avec sa mise en scène quasi-chirurgicale, Eloy de la Iglesia dissèque à la fois la mort d’un couple, le deuil impossible d’une femme, mais aussi et surtout son émancipation, son désir de vivre pour elle-même, tandis que son compagnon, engoncé dans la tradition (morale, religieuse et bien sûr politique), s’accroche encore et toujours aux miettes dispersées et subsistantes de la désormais ancienne Espagne. Édifiant.

Marcos et Cristina forment un jeune couple dont le mariage bat de l’aile, en partie parce qu’ils n’ont pas réussi à avoir d’enfants. Cristina tombe enceinte de manière inattendue, mais alors qu’elle est à un stade avancé de sa grossesse, elle est attaquée par un berger allemand noir. À la suite de cet incident, elle fait une fausse couche. Pour aider sa femme à surmonter cette épreuve, Marcos l’emmène dans la station balnéaire où ils avaient passé leur lune de miel. Cristina reprend des forces et noue un lien affectif avec un chien errant qui s’est lié d’amitié avec elle sur la plage. L’animal — lui aussi un berger allemand noir — est doux et se montre très protecteur envers elle. Malgré les réticences de son mari, Cristina ramène le chien chez eux, en ville. Marcos est l’animateur vedette d’une émission de variétés télévisée. Catholique conservateur aux sympathies politiques de droite, il reste fidèle à son épouse, bien que Vicky, sa co-animatrice, lui manifeste ouvertement son intérêt amoureux. Pendant que son mari est accaparé par son travail, Cristina trouve auprès de son chien — qu’elle baptise Bruno — un exutoire pour l’amour qu’elle n’a pu donner à l’enfant qu’elle a perdu. Marcos achète une nouvelle maison de campagne en montagne pour lui et sa femme. Inquiet de l’attention croissante qu’elle porte au chien, Marcos finit par réaliser que Cristina préfère la compagnie de Bruno à la sienne.

Au fur et à mesure du récit, on se demande jusqu’où Eloy de la Iglesia compte aller ou même montrer à l’écran. Un premier pas est franchi dans la scène où Marcos tente d’avoir des rapports intimes avec sa femme, pendant que « Bruno » (baptisé ainsi du prénom que devait donner le couple à leur enfant) devient jaloux et agressif, saute partout dans l’appartement, comme si on venait de lui dérober sa « compagne ». Un peu plus tard, suivant les conseils de Vicky, Marcos achète une chienne de la même race que Bruno, de couleur blanche, en espérant que le chien délaisse quelque peu de Cristina. La stratégie semble porter ses fruits, car Bruno commence à passer plus de temps avec sa congénère. Cependant, Cristina vit mal cette nouvelle situation et, peu de temps après, la chienne est retrouvée morte dans des circonstances inexpliquées. Deuxième étape. Viendra ensuite la séquence, suggérée, mais qui ne fait aucun doute, où Cristina et Bruno consommeront leur étrange union.

La Créature repose sur de magnifiques comédiens, encore une fois magistralement dirigés par le cinéaste. De son vrai nom María del Pilar Cuesta Acosta, Ana Belén (née en 1951), très célèbre en Espagne pour sa carrière de chanteuse, reste encore aujourd’hui considérée comme une des artistes représentante de la transition démocratique, inscrites entre autres au Parti communiste. Avant tout actrice ayant démarré très jeune dans l’industrie, elle crève l’écran dans La Créature et son personnage (re)découvrant son autonomie, son indépendance, reste culte de l’autre côté des Pyrénées. Eloy de la Iglesia évite toute vulgarité, tout élément scabreux, dérange certes, mais n’a pas besoin d’avoir recours à une gratuité dans laquelle moult cinéastes se seraient volontiers vautrés. Aux côtés d’Ana Belén, Juan Diego (mort en 2022 à l’âge de 79 ans), vu dans Drame de la jalousie Dramma della gelosia d’Ettore Scola, Jambon, Jambon Jamón Jamón de Bigas Luna et Torremolinos 73 de Pablo Berger, parvient à rendre pathétique son personnage, qui a pourtant tout pour être repoussant, allant même jusqu’à violer sa propre épouse (« le recours à la violence est parfois nécessaire et juste » dit un homme d’église à Marcos), frustré de la voir se donner à un simple clébard des rues.

C’est là tout l’art d’Eloy de la Iglesia, qui savait et montrait qu’il y avait sûrement du bon en chaque être humain, mais que les circonstances ont fait de certains des « ennemis ». Chez le réalisateur, l’être « monstrueux » n’est pas forcément celui auquel on pense en premier lieu, car le mal est plus insidieux, comme un poison qui laisse des traces et continue de faire son effet longtemps après. Ce que fait d’ailleurs aussi La Créature, qui reste en tête et étourdit encore et encore après.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

La collection Eloy de la Iglesia s’étoffe encore et encore chez Artus Films ! Si vous désirez en savoir plus sur cette indispensable anthologie, dirigez-vous sur nos précédentes chroniques ! L’éditeur propose désormais Le Prêtre et La Créature en DVD et Blu-ray. Le second prend la forme d’un Digipack à deux volets, comprenant les deux disques, le tout glissé dans un fourreau cartonné au visuel « artusien ». Le menu principal est fixe et musical.

Comme sur les précédents titres d’Eloy de la Iglesia édités par Artus Films, Marcos Uzal nous présente La Créature (26’45). Le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma propose une brève présentation du réalisateur, de sa carrière et de ses thèmes récurrents (ce qui a déjà été fait ailleurs, raison de plus pour ne pas s’éterniser), avant d’en venir à la trilogie formée par La Créature (1977), Le Député (1979) et Le Prêtre (1979), qui « entremêle politique et sexualité ». Le contexte social et politique de l’Espagne est analysé, ainsi que le sujet principal de La Créature (« ou comment une femme, contrairement à son mari se libère totalement de ce qui reste du franquisme, qui n’a plus d’avenir »), le casting, le travail sur les couleurs, ainsi que la fin qui pourrait être un hommage du cinéaste aux Yeux sans visage de Georges Franju.

L’éditeur et Christian Lucas sont allés à la rencontre de Gaspar Noé (30’35). Le réalisateur d’Irréversible, peu à l’aise dans l’exercice, essaye tant bien que mal d’expliquer pourquoi La Créature est un film important pour lui, tout comme l’ensemble de la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Très heureux de voir ce film sortir en Blu-ray en France, Gaspar Noé donne des informations sur le cinéaste (déjà entendues ailleurs), le casting, se souvient de sa découverte du cinéma d’Eloy de la Iglesia (avec Cannibal Man – La Semaine d’un assassin), puis parle ensuite de l’évolution du cinéma Bis. Sympathique, mais pas indispensable et redondant.

L’ensemble se clôt sur un Diaporama d’affiches et de photos d’exploitation.

L’Image et le son

Le master HD restauré 2K de La Créature s’inscrit dans la continuité des restaurations des films d’Eloy de la Iglesia édités par Artus Films. Les couleurs sont fraîches, les contrastes demeurent solides, la copie est propre, stable, la carnation est naturelle et le piqué agréable. En revanche, on tique davantage sur la quasi-absence de grain, certainement due à la récente restauration du film. On aurait aimé retrouver la rugosité de la texture argentique, qui refait son apparition, de façon plus appuyée, sur les scènes sombres et nocturnes, qui s’accompagnent également de sensibles pertes de la définition. Blu-ray au format 1080p.

Seule la version originale LPCM Mono 2.0 aux sous-titres français non imposés est disponible sur cette édition. L’écoute est frontale, riche, propre, suffisamment dynamique et vive. Les effets annexes sont présents et le confort acoustique assuré.

Crédits images : © Artus Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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