Test Blu-ray / Borsalino, réalisé par Jacques Deray

BORSALINO réalisé par Jacques Deray, disponible en DVD et Blu-ray le 5 décembre 2018 chez Paramount Pictures

Acteurs : Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Catherine Rouvel, Françoise Christophe, Corinne Marchand, Laura Adani, Nicole Calfan, Hélène Rémy, Odette Piquet…

Scénario : Jean-Claude Carrière, Jean Cau, Jacques Deray, Claude Sautet d’après le roman “Bandits à Marseille” d’Eugène Saccomano

Photographie : Jean-Jacques Tarbès

Musique : Claude Bolling

Durée : 2h04

Date de sortie initiale : 1970

LE FILM

Quand Roch Siffredi sort de prison, c’est d’abord pour aller se mesurer, par la force du poing, à François Capella. Mais les deux gangsters vont très vite comprendre que l’union fait la force, et qu’en s’associant ils peuvent voir grand, très grand. Ils multiplient les arnaques et les coups d’éclat dans un Marseille alors aux mains des puissants chefs de clan Pauli et Marcello…

Superproduction ambitieuse et triomphale de 1970, Borsalino s’apparente à un Heat avant l’heure. Sur le tournage de La Piscine, Alain Delon découvre le recueil de nouvelles écrit par le journaliste Eugène Saccomano, Bandits à Marseille, notamment le passage consacré à Paul Carbone et François Spirito, deux figures du crime de Marseille dans les années 1930. Le comédien y voit l’argument pour s’associer à Jean-Paul Belmondo, son « rival », puisque les deux stars et artistes se disputent les faveurs des spectateurs français. Alain Delon en parle à Jacques Deray, immédiatement emballé par ce projet d’envergure puisque cela signifie que le film nécessitera une reconstitution historique et donc coûteuse. Le jeu en vaudra la chandelle puisque Borsalino, produit par Alain Delon via sa société Adel Productions, sera un succès monstre dans les salles avec plus de 4,7 millions d’entrées. Près d’un demi-siècle après sa sortie, ce polar bourré de classe fait toujours son effet. Le jeu des deux têtes d’affiche est aussi frais et jubilatoire qu’au premier jour, tandis que résonne encore et toujours la splendide composition de Claude Bolling qui s’inscrit définitivement dans toutes les mémoires.

Marseille, 1930. Roch Siffredi, un jeune voyou récemment libéré de prison, décide de retrouver sa compagne, Lola. Mais pendant qu’il purgeait sa peine, celle-ci s’est entichée d’un certain François Capella, truand lui aussi. Après une rencontre orageuse, les deux hommes deviennent amis et s’associent. Après avoir éliminé la concurrence sur le marché du poisson pour le compte de notables peu scrupuleux, ils se rendent compte qu’ils peuvent en faire plus et décident de conquérir la ville ensemble. Dénués de scrupules et imaginatifs, ils s’attaquent à un des deux parrains de Marseille nommé Poli, propriétaire d’un restaurant et de l’approvisionnement de Marseille en viande. À cause d’une fuite, l’opération de sabotage des entrepôts de viande appartenant à Poli est un échec et ils sont obligés de se retirer. Ils partent alors à la campagne pour se faire oublier, recruter de nouveaux membres dans leur bande, acheter de nouvelles armes et préparer leur vengeance.

Tout était réuni pour faire de Borsalino un immense succès populaire. Le huitième long métrage de Jacques Deray, nourri au cinéma de gangsters américains des années 1930, allie le grand cinéma populaire avec celui dit « d’auteur », au sens le plus noble du terme. La mise en scène est aussi discrète que clinquante et flamboyante (Jacques Deray était vraiment un grand cinéaste) avec cette photo sensiblement surannée du chef opérateur Jean-Jacques Tarbès, grand complice et fidèle collaborateur du réalisateur. Le soin tout particulier apporté aux décors, aux costumes, aux accessoires, aux automobiles est très impressionnant et l’argent, la production française la plus coûteuse à l’époque (14 millions de francs, en partenariat avec le studio américain Paramount Pictures), se voit à chaque plan. Mais le principal argument de vente reste bien évidemment la réunion à l’écran du duo/duel Belmondo/Delon et de ce point de vue-là tout le monde est gâté.

Sous pression du milieu marseillais et recevant quelques menaces de mort, Jacques Deray doit changer les noms de ses personnages. Carbone et Spirito deviennent ainsi Roch Siffredi (pseudo qu’utilisera le célèbre Rocco) et François Capella. Cette rivalité complice fait le charme inaltérable de Borsalino, chacun jouant sa partition sans empiéter sur celle de l’autre. Bebel avec son sourire en coin, toujours prêt à mettre une raclée à celui qui lui chercherait des noises, Delon au regard félin, d’une classe absolue, plus réfléchi que son partenaire, mais n’hésitant pas non plus à jouer du poing s’il ne peut pas faire autrement. A leurs côtés, la gent féminine se bouscule, certes reléguée au rang de damoiselles qui se pâment et se soumettent en leur présence, mais qui répondent au nom de Catherine Rouvel, Françoise Christophe, Corinne Marchand et Nicole Calfan. Des actrices qui ravissent autant les yeux que l’âme. Entre les deux félins, celui qui se taille la part du lion est l’immense Michel Bouquet dans le rôle de Maître Rinaldi.

A partir d’un premier traitement écrit par Jean Cau et Claude Sautet, Jean-Claude Carrière a su retranscrire la vie, l’atmosphère, les parfums de Marseille du début des années 1930 avec ses troquets, ses casinos clandestins, ses villas outrancières et ses politiciens véreux. L’audience se délecte de voir les acteurs mis en valeur dans leurs costumes cintrés, leur galurin sur la tête et la mitraillette Thompson à la main. L’histoire de deux petits voyous qui gagnent leur place parmi les notables de la ville et devenir les caïds de la pègre marseillaise avait évidemment tout pour remporter les suffrages des spectateurs.

En 1974, désireux de retrouver son personnage de Roch Siffredi, Alain Delon, demande à son ami Jacques Deray – ils tourneront neuf films de 1969 à 1994 – de mettre une suite en chantier. Même si Borsalino & Co. est loin d’avoir rencontré le même succès en attirant « que » 1,7 million de spectateurs, ce deuxième volet s’avère encore plus réussi. Moins bling-bling, ironique et insouciant, plus nerveux, rythmé et surtout beaucoup plus violent et sombre, Borsalino & Co. apparaît ni plus ni moins comme étant un des meilleurs films de Jacques Deray. Ce dernier semble ici plus à l’aise derrière la caméra et livre un véritable western en transformant Marseille en Far-West, enchaînant les morceaux de bravoure avec l’élégance qui a toujours caractérisé son cinéma. Mais ceci est une autre histoire.

LE BLU-RAY

Longtemps indisponible en raison de problèmes de droits, le film appartenant à Paramount Pictures, il aura fallu attendre 2009 pour que Borsalino fasse son apparition dans les bacs. Presque dix ans après son arrivée en DVD, le film de Jacques Deray dispose désormais d’une édition Blu-ray. Cette édition se compose de deux disques, le film sur galette bleue, tandis que tous les suppléments sont disponibles sur un DVD. Le menu principal est animé sur la musique de Claude Bolling.

La première partie de cette interactivité est consacrée aux archives rares de l’INA, en version intégrale inédite. Trois modules, Jacques Deray parle du film (2’15), France Roche s’entretient avec Alain Delon et Jean-Paul Belmondo (5’15) et Alain Delon et Jean-Paul Belmondo parlent de Borsalino lors de la sortie du film (9’). Dans le premier segment, le cinéaste évoque les conditions de tournage à Marseille, tandis qu’il tourne la séquence de la bagarre du début du film. Alain Delon intervient également en fin de partie.

Nous retrouvons ce dernier avec la journaliste Franche Roche, où il confie qu’il refuserait le rôle du Christ si on le lui proposait (« car il y a un Judas et que je connais la fin de l’histoire que je n’ai jamais aimée »). De son côté, Bebel revient sur la clause de son contrat qui n’a pas été respectée, qui mettait les deux comédiens à égalité sur l’affiche. En effet, le comédien s’était rendu compte que l’affiche stipulait « Alain Delon présente Jean-Paul Belmondo et Alain Delon dans Borsalino ». Les avocats des deux acteurs étaient ensuite tombés d’accord sur le fait de retirer la première mention du Alain Delon producteur, qui avait d’ailleurs refusé que son partenaire produise le film avec lui. Mais Bebel déclare alors ne pas vouloir participer à la première du film.

Le dernier segment dévoile quelques images de tournage du film Un homme qui me plaît de Claude Lelouch, avant de passer à celles de Borsalino dans les rues de Marseille. Jacques Deray et Alain Delon parlent des prises de vue et le comédien se met à rêver de films qui pourraient réunir quelques grands noms du cinéma international comme une association Belmondo/Steve McQueen.

L’éditeur propose ensuite un court extrait du film en version anglaise (1’).

S’ensuivent deux entretiens. Le premier avec l’auteur du roman Bandits à Marseille, Eugène Saccomano (10’). Le journaliste revient sur la genèse de son livre et le désir d’Alain Delon de l’adapter au cinéma. L’occasion pour l’écrivain d’évoquer les véritables Carbone et Spirito, leur mainmise sur Marseille, ainsi que le travail sur le scénario, jusqu’à la reconstitution des années 1930 et le triomphe du film au cinéma, en France, mais aussi au Japon et en Amérique du Sud.

Le meilleur rendez-vous de cette édition reste celui en compagnie de l’immense Jean-Claude Carrière (18’). C’est ici que vous en apprendrez le plus sur la genèse du projet, l’écriture du scénario (avec les menaces de la part de la pègre marseillaise), les problèmes de production, les conditions de tournage, l’entente entre les deux comédiens, le couac juridique à la sortie du film en raison de la double-apparition du nom d’Alain Delon sur l’affiche. Jean-Claude Carrière explique que trois semaines avant le début des prises de vue, le budget alors calculé en dollars est brutalement amputé de 17%, suite à une dévaluation de la monnaie. La production lui demande de retirer tout ce qui est possible du scénario, scène par scène. Le scénariste se résout à couper une grande séquence qui devait se dérouler dans un train d’époque. Charles Bluhdorn, alors le boss de la Paramount, vient en aide à Alain Delon, mais ce dernier doit alors lui céder tous les droits du film. Enfin Jean-Claude Carrière donne son avis sur ce film « fait de grâce, ensoleillé, léger », tout en revenant sur sa longue et profonde amitié avec Jacques Deray, « le meilleur cadreur que j’ai pu rencontrer dans le monde du cinéma ».

L’éditeur livre d’autres interviews, celles des comédiens du film, réalisées à l’occasion de la sortie en DVD de Borsalino en 2009 : Michel Bouquet (7’), Nicole Calfan (7’), Françoise Christophe (6’30), Corinne Marchand (4’30) et Catherine Rouvel (6’30). Chacun y va de ses souvenirs enjoués et émus, liés au tournage de Borsalino, ainsi que sur leur collaboration avec Jacques Deray, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo. Michel Bouquet se remémore celui “extraordinaire” de la lecture du scénario et de son plaisir d’interpréter ce rôle d’avocat qu’il considérait comme étant le plus beau du film. Il est visiblement ravi de parler de Jacques Deray, « un homme qui avait l’élégance du coeur, un être humain exceptionnel ». Nicole Calfan revient sur son casting (très drôle) et de ses allers-retours quotidiens entre Paris et Marseille pendant 12 jours, puisque la comédienne jouait à la Comédie-Française et ne pouvait obtenir un congé pour se rendre sur le tournage de Borsalino. Tout le monde se souvient d’un Alain Delon protecteur et généreux, et d’un Bebel gouailler, charmeur et très drôle avec toute l’équipe.

L’autre moment indispensable de cette édition est l’interview du grand compositeur Claude Bolling (21’), entrecoupée par des interventions du musicologue Stéphane Lerouge qui analyse le travail du maestro. Le premier, confortablement installé chez lui, aborde la création des différents thèmes de Borsalino, tout en se mettant au piano pour nous faire une petite démonstration. Quant à Stéphane Lerouge, il revient sur la fructueuse collaboration Bolling-Deray (9 longs métrages et téléfilms) et l’on apprend qu’une partie de la musique du film était diffusée sur le plateau afin de mettre les comédiens et le reste de l’équipe dans l’ambiance des années 1930.

Assis sur le sofa rouge de son émission Vivement dimanche, Michel Drucker intervient également sur cette édition (7’30). Le Highlander de la télévision française était encore reporter sportif au moment du tournage de Borsalino. Envoyé à Marseille pour couvrir un match de l’OM, Michel Drucker avait pu assister au tournage du film de Jacques Deray, qui l’intimidait beaucoup. Il partage ici ses anecdotes, notamment liées aux comédiens.

Veuve du cinéaste, Agnès Vincent-Deray propose un formidable portrait (15’30) de son époux, l’homme et le cinéaste, tout en parlant longuement et posément de la longue association du réalisateur avec Alain Delon, « une tendresse amoureuse, une complicité faite d’admiration réciproque ». Elle revient également sur les différentes étapes de la carrière de Jacques Deray, avant d’en venir plus précisément sur la genèse, la production (les costumes, les décors), le tournage, la fin alternative (avec quelques pages du scénario original à l’appui) et la sortie de Borsalino.

Enfin, nous terminons par un entretien (19’) avec le grand Alain Delon (il vous en prie), souriant, disponible et très heureux de partager moult anecdotes sur Borsalino. Certes, le comédien arrive en fin de partie et ses propos sont quelque peu redondants avec ce qui a déjà été dit à plusieurs reprises au cours des suppléments précédents, mais les entendre raconter par Alain Delon ça n’a pas de prix. Beaucoup s’amuseront une fois de plus à l’entendre parler de lui-même à la troisième personne, mais le monstre du cinéma français paraît spontané et détendu (en jean et pieds nus) quand il aborde les étapes de cette superproduction (le difficile montage financier est d’ailleurs évoqué), les conditions de tournage et son œil brille quand il évoque Jacques Deray.

L’Image et le son

Borsalino a été restauré en 4K par Paramount Pictures avec le concours de la succession de Jacques Deray, et de Crossing. Les travaux de restauration ont été menés par L’Image retrouvée. La séquence inaugurale et le générique font tout d’abord très peur avec des couleurs pâles, une succession de plans flous, des fourmillements. Il faut attendre la fin des credits pour que ce nouveau master restauré HD se révèle. Alors, si tout n’est pas parfait loin de loin, le Blu-ray de Borsalino tient ses promesses avec notamment une solide restitution des partis pris originaux de la luxueuse photographie de Jean-Jacques Tarbès. C’est brillant, la soie et le velours se font ressentir, le piqué est agréable, la texture argentique flatteuse et la profondeur de champ éloquente. Certaines séquences diurnes sont luminescentes (voir celle où les deux acteurs sortent de l’eau) et les teintes chromatiques brillent de mille feux, malgré quelques contrastes sans doute trop appuyés. N’oublions pas la propreté de la copie. Un grand bond en avant entre le DVD sorti en 2009 et cette édition HD.

Le célèbre ragtime de Claude Bolling n’a jamais été aussi agréable aux oreilles et dynamique qu’à travers cette piste DTS-HD Master Audio Mono 2.0. Les dialogues sont propres et ardents, les effets percutants et le spectacle est garanti. L’éditeur joint également les sous-titres français destinés aux spectateurs sourds et malentendants.

Crédits images : © Paramount Pictures France / Captures Blu-ray et DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr