Test DVD / Property, réalisé par Penny Allen & Eric Alan Edwards

PROPERTY réalisé par Penny Allen & Eric Alan Edwards, disponible en DVD chez Extralucid Films.

Acteurs : Walt Curtis, Lola Desmond, Nathaniel Haynes, Christopher Hershey, M.G. Horowitz, Cork Hubbert, Karen Irwin, Jack Ryan, Richard Tyler…

Scénario : Penny Allen

Photographie : Eric Alan Edwards

Musique : Richard Tyler

Durée : 1h27

Année de sortie : 1979

LE FILM

Les habitants d’un quartier décident d’acheter les terrains afin d’éviter la démolition promise. S’organise alors une vie en communauté…

Comme nous, vous n’aviez sans doute jamais entendu parler de Penny Allen, réalisatrice et auteure franco-américaine native de Portland, ancienne professeur de français, qui a décidé un jour de laisser sa carrière d’enseignante pour se lancer dans celle de saltimbanque. A la tête d’une troupe de théâtre, elle signe son premier long-métrage en 1979, Property, inspiré par sa propre bataille contre un plan de développement urbain dans sa ville natale quelques années auparavant. Interprété par les comédiens avec lesquels elle avait l’habitude de travailler, Property suit un groupe d’excentriques sympathiques, des marginaux qui essayent de racheter leurs maisons aux promoteurs, dans un espoir d’indépendance. En dehors d’une séance à la Cinémathèque Française organisée en 2016, en présence de Penny Allen, Property est réellement revenu sur le devant de la scène en 2021, soit plus de quarante ans après sa sortie. Il n’est jamais trop tard pour découvrir des petits bijoux insoupçonnés du cinéma américain, alors précipitez-vous sur ce film sorti de nulle-part, qui avait été sélectionné et primé au tout premier festival de Sundance, qui s’appelait encore Utah-US Film Festival, en 1978.

Aux côtés de Penny Allen, le chef-opérateur Eric Alan Edwards (My Own private Idaho, Prête à tout, Kids, Copland) est aussi crédité à la mise en scène. Les deux artistes collaboraient pour une télévision locale, dans le cadre d’une série documentaire centrés sur les enjeux locaux de l’urbanisation. De leurs travaux, Penny Allen en extrait l’idée d’un long-métrage, qui deviendra Property. Ils obtiennent une bourse, ce qui leur permet de mettre leur projet en route, tout en bénéficiant du format 16mm. Eric Alan Edwards fait appel à l’un de ses amis de lycée, un certain Gus Van Sant, désigné pour devenir ingénieur du son. Pour l’anecdote, ce dernier rencontrera sur le tournage l’écrivain et poète Walt Curtis (dans son propre rôle dans le film, ou presque, celui qui organise la communauté), auteur de Mala Noche (son unique roman), que Gus Van Sant adaptera en 1985 pour son propre premier long-métrage. Mais le premier rôle de Property est confié à la comédienne Lola Desmond, excellente et charismatique, qui porte une bonne partie de ce film choral sur ses épaules, notamment quand son personnage doit jouer de ses charmes auprès des banques et des politiques afin d’obtenir le fameux prêt convoité. Penny Allen et l’actrice se retrouveront en 1981 dans Playdirt, le second long-métrage de la réalisatrice. Les autres protagonistes qui se distinguent, Marjory et Corky, sont incarnés par Marjory Sharp et Corky Hubbert, que Penny Allen avait dirigé quelques années plus tôt sur la pièce Mirage. Le second aura fait carrière au cinéma, sa petite taille l’ayant principalement dirigé vers des personnages fantastiques comme dans L’Homme des cavernes Caveman (1981) de Carl Gottlieb ou Legend (1985) de Ridley Scott. Son énergie cyclonique et son humour dévastateur marquent indéniablement les spectateurs dans Property.

Nous devons réaliser que ce sont les années 70. Rien n’est gratuit.

Même si une mélancolie plane sur tout le film, l’oeuvre de Penny Allen et Eric Alan Edwards fait penser à ce qu’on appelle vulgairement un feel-good movie, qui quelque part annonce Les Virtuoses et The Full Monty. Des personnages sortis de nulle part, de tous les jours, peu aidés par la vie, mais qui ne se plaignent pas et se contentent de ce qu’ils ont, tant qu’on ne leur cherche pas des ennuis. Alors, quand les vieux quartiers de Portland sont petit à petit rasés au bulldozer et les habitants menacés d’expulsion, une poignée d’entre eux décide de s’unir, de rassembler leurs économies, dans l’espoir de racheter leurs habitations. Mais même au sein de cette communauté, les inégalités demeurent, certains étant à peine capables de mettre une poignée de dollars dans ce pot commun, tandis que d’autres sortent miraculeusement 2500, 1000, 5000 et même plus de 10.000 dollars. Pourront-ils aller au bout de leur entreprise ?

L’individualisme et le collectif s’opposent dans Property, avec une lucidité, une acuité, avec un humour et une gravité merveilleusement équilibrés, toujours sur le fil entre la fiction et le documentaire. Ainsi, avant Gus Van Sant, Kelly Reichardt et Todd Haynes, Penny Allen prenait Portland comme décor naturel de son histoire, pour la première fois au cinéma d’ailleurs, qui à l’instar de San Francisco apparaissait comme un des centres névralgiques de la contre-culture américaine. On se pend rapidement d’affection pour cette dizaine de personnages, où le sentiment de troupe se fait ressentir tout du long, où chaque membre du groupe traîne un background, où le pathos est rejeté pour laisser place à une furieuse envie de (sur)vivre.

LE DVD

Property arrive en DVD chez Extralucid Films. Le disque repose dans un boîtier Amaray classique de couleur blanche, glissé dans un surétui cartonné. Très beau visuel. Le menu principal est animé et musical.

Le premier supplément de cette édition est une présentation du film par Véronique Le Bris (5’20). La journaliste, ancienne directrice de rédaction du magazine de cinéma Première et fondatrice de cine-woman.fr, webmagazine dédié aux femmes et au cinéma, revient sur la carrière de Penny Allen, sur ses débuts à la tête d’une troupe de théâtre, après avoir abandonné son métier de professeur de français. On apprend entre autres que Property est le premier long-métrage à avoir été tourné à Portland, ainsi que diverses informations sur le casting, sur la participation d’un certain Gus Van Sant, responsable du son sur ce film.

Installée dans son appartement parisien, Penny Allen prend ensuite la parole et aborde la genèse de Property, son travail avec les comédiens (certains avaient déjà collaboré avec elle et faisaient même partie de sa troupe de théâtre), ses intentions et ses partis-pris. Puis, la réalisatrice parle du montage du film, qui aura duré une année, avant de faire référence à cette distanciation brechtienne désirée, destinée à faire perdre leurs repères aux spectateurs, qui se demandent constamment si ce qu’ils regardent est une fiction ou un documentaire. Si l’entretien se déroule en anglais, nous pouvons entendre Penny Allen s’exprimer dans la langue de Molière en introduction et durant le générique de fin.

Extralucid Films a pu mettre la main sur le court-métrage de Penny Allen intitulé The Didier Connection (1976-13’). Un été pendant lequel une jeune professeur (Penny Allen elle-même) enseigne l’anglais à un petit garçon français de dix ans, habitant Mexico et venu à Portland pour passer l’été avec sa grand-mère et son oncle. Il a fallu trente-sept ans pour achever The Didier Connection, les rushes ayant été perdus, puis retrouvés dans un état déplorable à Portland dans un sous-sol moisi. En voix-off, Penny Allen donne quelques informations (en français) sur son film, indiquant que The Didier Connection a été tourné en 12,7mm (un demi-pouce). Ne manquez pas ce témoignage émouvant d’une complicité qui s’instaure entre une professeur et son élève, avec leurs bons comme les mauvais moments, et dont il se dégage une véritable émotion. A la fin, la réalisatrice dit n’avoir jamais revu Didier, qu’elle invite à lui faire signe si jamais il tombait sur cette vidéo.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Tourné en 16mm, puis gonflé en 35mm, Property connaît une varie résurrection en 2021. Mais il est difficile d’émettre un jugement sur le master proposé, qui bien que fort correct, semble revenir de loin. La copie paraît partiellement restaurée, le grain argentique est certes présent, mais aléatoire selon les séquences, l’image est de temps en temps vaporeuse voire trouble, la compression se fait parfois ressentir. La palette chromatique manque sérieusement d’éclat et les couleurs demeurent ternes et désuètes. Des griffures, rayures verticales, poussières, points noirs et poils en bord de cadre subsistent tout du long. Les séquences diurnes sont claires et l’ensemble stable.

La piste unique anglaise est dynamique, clair, malgré divers échanges plus sourds et étouffés. Dans l’ensemble, les dialogues solidement posés et les bruitages concrets. Quelques saturations. Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © Extralucid Films / Penny Allen / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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