Test DVD / L’Évadée, réalisé par Arthur D. Ripley

L’ÉVADÉE (The Chase) réalisé par Arthur D. Ripley, disponible en DVD le 7 décembre 2021 chez Artus Films.

Acteurs : Robert Cummings, Michèle Morgan, Steve Cochran, Jack Holt, Lloyd Corrigan, Don Wilson…

Scénario : Philip Yordan, d’après le roman de Cornell Woolrich

Photographie : Franz Planer

Musique : Michel Michelet

Durée : 1h21

Date de sortie initiale : 1946

LE FILM

Chuck Scott, vétéran de guerre, tombe amoureux de Lorna, la femme d’un gangster. Ils décident de s’enfuir ensemble, provoquant la colère sadique du truand.

Il arrive parfois, souvent même, qu’un film dont on n’attendait pas forcément grand-chose, vous cueille au point de vous laisser une grande et insoupçonnée impression. C’est le cas de L’Évadée The Chase, réalisé en 1946 par un certain Arthur fD. Ripley, dans lequel Robert Cummings donne la réplique à notre Michèle Morgan nationale. C’est un petit thriller étrange, qui lorgne un peu vers le fantastique, en bifurquant à mi-chemin vers un rêve pour ainsi dire d’opium, le personnage principal, atteint de troubles du stress post-traumatique, se gavant de médicaments l’aidant à aller de l’avant. Mais c’était sans compter sur la propriété des calmants, qui entraînent Chuck Scott dans un cauchemar prémonitoire. Si à l’époque la structure avait pu troubler les spectateurs, au point d’en perdre certains, qui ne comprenaient pas pourquoi le récit prenait une autre dimension à mi-parcours, aujourd’hui les codes sont mieux assimilés par une audience abreuvée d’histoires du même acabit. Toutefois, L’Évadée demeure un film noir particulier et singulier, classique dans sa mise en scène, mais qui reste ponctué par quelques éléments originaux et encore très modernes. Une belle découverte donc.

Chuck Scott, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale démobilisé et sans le sou, trouve un portefeuille rempli de billets devant la vitrine d’un restaurant. Honnête, il décide de le rapporter à l’adresse indiquée sur la carte de visite du propriétaire, un certain Eddie Roman. Il découvre que cet homme est un gangster sadique et imprévisible. Pour le remercier, Eddie Roman engage Chuck comme chauffeur. Ce dernier tombe bientôt sous le charme de Lorna, la mélancolique épouse de son patron. Chuck décide d’aider cette jeune femme séquestrée à s’enfuir à Cuba.

L’Évadée est et restera probablement le film le plus célèbre d’Arthur D. Ripley (1897-1961), qui est d’ailleurs l’une de ses rares incursions au cinéma après I Met My Love Again (1938) avec Henry Fonda et Joan Bennett, Une voix dans la tempête (1944) avec Francis Lederer et Thunder Road (1958) avec Robert Mitchum. Habituellement metteur en scène de courts-métrages et de séries télévisées, il a aussi participé à la réalisation de moult films sans être crédité, à l’instar du sympathique Siren of Atlantis, officiellement de Gregg G. Tallas, mais auquel Arthur Ripley et même John Brahm auraient très largement apporté leur aide. Également scénariste prolifique depuis les années 1920, monteur et aussi directeur de la photographie, il aura donc appris son métier et ses nombreuses facettes, en même temps que le cinéma commençait à prendre son envol. L’Évadée rend compte du solide bagage technique du cinéaste, même si l’essentiel du film repose aussi et surtout sur le scénario écrit par Philip Yordan (1914-2003), d’après le roman Une peur noire -The Black Pass of fear de Cornell Woolrich, plus connu sous le nom de William Irish. Du moins ce que crédite le générique puisque Philip Yordan a longtemps servi de prête-nom pour des auteurs victimes du Maccarthysme. Fils d’émigrants polonais, ce dernier demeure un mystère pour les spécialistes du cinéma puisque le scénariste en apparence « prolifique » a longtemps fait travailler d’autres écrivains à sa place et certains scénaristes inscrits sur la tristement célèbre Liste Noire. Un prête-nom avoué certes, mais Philip Yordan n’hésitait pas non plus à s’attribuer certains succès qu’il n’avait pas écrits. Bertrand Tavernier, qui avait interviewé Philip Yordan déclarait d’ailleurs sur lui « j’ai rarement entendu autant de bobards de ma vie ».

Si on ne saura jamais vraiment quoi attribuer réellement à Philip Yordan, l’histoire de L’Évadée est un concentré de suspense et d’aventures, saupoudré d’humour noir et de romance, le tout formidablement interprété, en particulier par les deux salauds du film, Steve Cochran (New Mexico de Sam Peckinpah, Le Cri de Michelangelo Antonioni, L’Enfer est à lui de Raoul Walsh) et Peter Lorre, près de vingt ans après M le Maudit de Fritz Lang et installé à Hollywood depuis une quinzaine d’années. Les deux personnages, dont on peut penser qu’ils entretiennent une relation intime, volent quasiment la vedette au couple star, surtout à Robert Cummings, au charisme un peu lisse par rapport à ses deux partenaires, parfaits en truands suintants et ambigus. C’est aussi la grande période américaine pour Michèle Morgan, qui enchaînera les collaborations avec Lewis Milestone (My Life with Caroline), Robert Stevenson (Jeanne de Paris), Michael Curtiz (Passage pour Marseille) et Carol Reed (Première Désillusion). Lumineuse et troublante, elle est comme qui dirait l’astre autour duquel les hommes gravitent.

Le film est marqué par de remarquables trouvailles, à l’instar de cette installation à l’arrière de la voiture, permettant à Eddie Roman de prendre le contrôle de son véhicule, en laissant uniquement celui du volant à son chauffeur, dont il teste alors la fiabilité. Si la fin est quelque peu attendue, en mettant justement ce dispositif au centre de l’action, L’Évadée contient son lot de rebondissements et de fausse pistes, qui contenteront encore largement aujourd’hui les aficionados de film noir, tandis que les cinéphiles plus techniques seront étonnés par le montage, l’atmosphère oppressante et la narration, qui mine de rien contiennent les germes de ce qui fera l’identité d’autres cinéastes tels que David Lynch ou Roman Polanski.

LE DVD

Comme pour Le Livre Noir d’Anthony Mann, L’Évadée avait déjà fait l’objet d’une sortie en DVD chez Artus Films en mai 2012, dans la collection Les Grands Classiques du Film Noir. Le film d’Arthur Ripley ressort chez le même éditeur, cette fois dans la collection Les Classiques, qui prend la forme d’un boîtier Amaray de couleur noire, avec une nouvelle jaquette au visuel flamboyant. Le menu principal est fixe et musical.

Aucun supplément, alors que l’ancienne édition comprenait un court-métrage, un Diaporama de photos et d’affiches d’exploitation, des bandes-annonces et même un documentaire (sur l’écrivain William Irish et le réalisateur Arthur Ripley) réalisé par Stéphane Bourgoin.

L’Image et le son

Nouvelle édition, nouveau master et 16/9. En effet, la copie, stable, s’avère différente et surtout beaucoup mieux définie que celle du DVD de 2012, avec des noirs plus concis, un piqué plus affûté, des contrastes plus fermes et une propreté appréciable. Le cadre est présenté au format respecté 1.37 (1.33 sur l’ancienne édition), la clarté est revue à la hausse, mais il semblerait que le réducteur de bruit ait parfois trop lissé la texture argentique originale. Néanmoins, il s’agit indéniablement de la plus belle version de L’Évadée, encore très rare, proposée en France à ce jour.

C’est aussi globalement mieux en ce qui concerne le son sur ce DVD que sur l’ancienne édition 2012. Plus de clarté sans doute, un rendu musical moins chuintant et plus percutant aussi. Certaines séquences restent malgré tout encore marquées par un léger souffle ou par des dialogues plus couverts. Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © Artus Films / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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