Test 4K UHD / Bayan ko, réalisé par Lino Brocka

BAYAN KO (Bayan ko: Kapit sa patalim) réalisé par Lino Brocka, disponible en Combo Blu-ray + 4K UHD chez Le Chat qui fume.

Acteurs : Phillip Salvador, Gina Alajar, Claudia Zobel, Carmi Martin, Raul Aragon…

Scénario : Jose F. Lacaba

Photographie : Conrado Baltazar

Musique : Jess Santiago

Durée : 1h50

Date de sortie initiale : 1984

LE FILM

La femme de Tuning, ouvrier-imprimeur philippin, est enceinte et ils sont endettés. Dans cette situation, Tuning signe un engagement à ne participer à aucun mouvement social. Lorsque la grève éclate dans son entreprise, il ne s’engage pas aux côtés de ses compagnons. Aussi, le couple se retrouve seul et sans aide. C’est alors que Tuning participe à un cambriolage…

Il n’est jamais trop tard pour découvrir et réhabiliter un grand réalisateur. En France, on ne peut pas dire que Lino Brocka (1939-1991) soit le cinéaste philippin le plus populaire, même auprès des cinéphiles, contrairement à Brillante Mendoza (Serbis, Kinatay, Lola, Captive, John John), d’autant plus que seulement deux de ses films étaient sortis jusqu’à présent en DVD et Blu-ray, Manille (1975) et Insiang (1976). Pourtant, en vingt ans de carrière, Lino Brocka aura réalisé près de 70 longs-métrages et séries télévisées, tournant parfois six films en une seule année. Touchant pour ainsi dire à tous les genres, le metteur en scène n’hésitait pas à s’engouffrer dans le cinéma purement commercial, ce que la critique lui reprochait constamment, dans le but de pouvoir financer des projets beaucoup plus personnels et qui lui tenaient à coeur. C’est le cas de Bayan ko, en français « Ma patrie – Sur le fil du rasoir », réalisé en 1984, sorti en 1985 et écrit par Jose F. Lacaba, pamphlet virulent contre la dictature instaurée par Ferdinand Marcos, président des Philippines de 1965 à 1986 et Premier ministre de 1978 à 1981, qui avait déclaré la loi martiale en 1972. Personnalité publique, Lino Brocka s’est toujours placé en tant que farouche défenseur de la liberté individuelle, intervenant pour dénoncer le régime en place, allant même jusqu’à être emprisonné. On comprend mieux le feu qui anime Bayan ko, formidable drame psychologique teinté de thriller social, que l’on pourrait rapprocher de certains opus de Ken Loach. Si le film met un peu de temps à démarrer, sa dimension quasi-documentaire qui dévoile les conditions de travail des plus miséreux interpelle d’emblée, tandis que le récit prend petit à petit le spectateur à la gorge, pour ne plus le lâcher, jusqu’à l’explosion de violence finale et un regard caméra qui nous serre le bide encore longtemps après la projection.

À Manille, dans les années 1980, Turing Manalastas et son épouse Luz, ouvriers dans une imprimerie, vivent modestement dans la capitale des Philippines en proie à des mouvements sociaux. Enceinte, la jeune femme est contrainte au repos forcé, et le couple à des dépenses supplémentaires. Turing parvient à un arrangement avec son employeur, Monsieur Lim, à condition qu’il n’adhère pas au syndicat qui est en train de se monter dans l’imprimerie. Malgré cela, ne pouvant payer l’hôpital où Luz a accouché, Turing doit accepter à contrecoeur la proposition de Lando, un ami d’enfance, consistant à cambrioler la maison de Monsieur Lim.

Bayan ko débute par une grande manifestation contre le président Marcos, probablement tournée sans aucune autorisation, avec une caméra parfois dissimulée (on aperçoit comme un filtre apposé sur l’objectif), parfois non puisque certains contestataires regardent directement l’appareil en passant devant. C’est là que nous faisons la rencontre avec Turing (Phillip Salvador, formidable), qui croise l’une de ses connaissances, avec lequel il évoque son épouse Luz (Gina Alajar, bouleversante), dont on apprend qu’il vient d’avoir un enfant, mis en couveuse car né prématuré à l’âge de huit mois. Puis, un fondu enchaîné nous transporte un mois auparavant. Ce long flashback durera près d’une heure, au cours de laquelle nous ferons la rencontre de Turing et de son épouse, mais aussi et surtout de ses conditions précaires de travail. Turing, père et ouvrier modèles, et Luz ont vécu deux fausses couches en l’espace de quatre années. Et une troisième grossesse vient de se mettre en route. Le problème, c’est que le boulot régulier manque à l’appel et que les médicaments – destinés à empêcher une nouvelle perte du bébé en route – coûtent très cher. Turing se met d’accord avec son patron actuel, s’il désire bénéficier de son salaire fixe, il devra décliner toutes propositions d’intégrer un syndicat. Pour cela, il signe une attestation qui lui interdit de faire grève. Les relations avec ses collègues s’enveniment, puisque les tensions entre les employés et leur responsable s’exacerbent. C’est alors que Luz, après une dispute violente avec Turing, est sur le point d’accoucher, un mois avant la date prévue. Le bébé naît, mais nécessite des soins particuliers. Turing, ne pouvant pas payer cette naissance anticipée, comprend qu’il ne peut pas faire sortir son enfant et sa femme de la clinique privée où ils ont été pris en charge. Il décide de s’allier à une vieille connaissance, apportant son aide pour une effraction commise au domicile de son employeur.

Franchement, il est impossible de découvrir ce qui va se passer au cours de Bayan ko. La première partie peut même paraître longue et ennuyeuse. Les séquences s’enchaînent sans véritable rythme, on assiste comme qui dirait à des tranches de vie, pas inintéressantes en soi, les images sont même plutôt jolies, mais pas transcendantes non plus. Puis, progressivement, le climat s’alourdit, jusqu’à l’instauration des nouvelles règles au travail, interdisant aux employés de parler entre eux, à part dans le cadre du boulot. La grève est imminente (même si la loi du ministère du travail impose un mois de « négociations » avant d’être reconnue comme étant légale), mais Turing, ayant signé un pacte avec son supérieur, ne peut suivre le mouvement de masse, ce qui lui vaut d’être écarté par les autres. Lino Brocka filme des visages, ceux des individus qui se dressent contre le pouvoir dictatorial, qui chantent « Pourquoi un pays dont je suis si fier ne serait-il pas libre ? », prônant à la fois la liberté et l’indépendance, un chant né suite à l’assassinat de Benigno Aquino Jr. l’année précédente, qui avait osé s’opposer au président Marcos. L’intérêt collectif et l’histoire intime de Turing se croisent et s’entremêlent, dans une course contre-la-montre durant la seconde partie de Bayan ko.

Le réalisateur philippin emmène le spectateur là où il s’y attendait le moins, toujours sur le fil entre plusieurs genres de cinéma, tandis que l’action s’accélère et ne s’arrêtera plus jusqu’à la toute dernière image, inoubliable, du film. La scène du cambriolage apparaît comme un moment suspendu, installant un calme olympien pendant que la maison est vidée et que ses habitants dorment. Là aussi, Lino Brocka se permet une rupture au moment où les voleurs se ruent sur la bouffe dans le frigo bien rempli et prennent le temps de déguster une volaille. On pense alors au casse hilarant du Pigeon I Soliti Ignoti (1958) de Mario Monicelli, dans lequel les cambrioleurs arrêtaient les affaires en cours, pour déguster des pâtes aux pois chiche, n’écoutant que leur ventre criant famine, au risque de se faire pincer. Nourri de cinéma américain et européen, il y a fort à parier que Lino Brocka ait vu ce chef d’oeuvre et par ailleurs moteur de la comédie italienne, dont les thèmes n’étaient pas forcément éloignés de son cinéma.

Production franco-philippine, financée entre autres par Véra Belmont, Bayan ko, présenté au Festival de Cannes en 1984 (où il était arrivé clandestinement), apparaît pour les spécialistes comme étant l’un des films les plus représentatifs de l’art, de la maestria et de l’engagement du cinéaste Lino Brocka. On espère découvrir en France d’autres de ses œuvres, même ses plus commerciales, dans les années à venir.

LE COMBO ULTRA HD / BLU-RAY

On doit cette résurrection au Chat qui fume, qui à cette occasion a concocté un magnifique combo Blu-ray/4K UHD. Les deux disques, à la sérigraphie sobre, reposent dans un Digipack à trois volets où la couleur rouge domine au recto comme au verso. L’ensemble est glissé dans un fourreau cartonné au visuel aussi intrigant qu’élégant. Le menu principal est animé et musical. Édition limitée à 1000 exemplaires.

Nous avions déjà beaucoup apprécié les interventions de Bastian Meiresonne sur l’édition DVD de Hell’s Ground et le Blu-ray de La Vengeance d’un acteur. Premièrement, ne visionnez ce supplément d’une heure que si vous avez vu Bayan ko, puisque certaines scènes y sont analysées, ainsi que le final. Deuxièmement, une fois après avoir visionné le film, précipitez-vous sur cette présentation exceptionnelle une fois de plus réalisée par ce grand spécialiste du cinéma asiatique, directeur artistique, programmateur pour plusieurs festivals de cinéma et co-auteur du Dictionnaire du Cinéma Asiatique. Tout, vous saurez tout sur la vie et l’oeuvre de Lino Brocka. Impossible de résumer tout ce qui est dit au cours de ce module passionnant du début à la fin, qui replace Bayan ko au sein de la filmographie (divisée entre films commerciaux et projets personnels) conséquente du réalisateur, dont on ne connaît qu’une petite poignée dans nos contrées. Les grandes étapes de l’existence de Lino Brocka sont ainsi résumées avec un impressionnant lot d’informations, sur son enfance, ses études, ses références, ses débuts au cinéma, ses thèmes de prédilection, ses travaux au théâtre, la création de sa société de production, sa reconnaissance internationale…puis, on arrive à Bayan ko, sur lequel Bastian Meiresonne s’attarde plus en détails, en revenant notamment sur le contexte politique de la Philippine, qui donne ainsi de nombreuses et indispensables clés, pour (encore) mieux comprendre le film qui nous intéresse aujourd’hui. C’est là que vous apprendrez les positions politiques de Lino Brocka, héros de la classe populaire et farouche opposant au régime dictatorial instauré par le président Marcos, dont il dénonce également le train de vie luxueux de l’épouse. Bayan ko est aussi réalisé après l’assassinat de Benigno Aquino Jr., leader de l’opposition pendant la présidence de Ferdinand Marcos aux Philippines. Secrétaire général du parti libéral, emprisonné au début de la loi martiale en 1972, il s’exile aux Etats-Unis en 1980, où il continue son combat, avant de retourner dans son pays en août 1983. Mais il est tué de plusieurs balles à sa descente de l’avion à l’aéroport de Manille. Cet évènement résonne à plusieurs reprises dans Bayan ko, en particulier lors du final inattendu et d’une violence inouïe. Puis, Bastian Meiresonne revient sur les conditions de tournage et de production du film de Lino Brocka, sur sa présentation au Festival de Cannes en 1984 alors que le film avait échappé à la censure philippine et sorti du pays de façon clandestine grâce à la productrice Véra Belmont. Enfin, dans la dernière partie de son intervention, Bastian Meiresonne propose d’effeuiller les différentes couches du « millefeuille » que représente Bayan ko, en croisant à la fois le fond et la forme, en mettant autant les points faibles (« un mélodrame presque convenu, assez balourd, qui met un peu de temps à démarrer ») que les points forts (tout le reste en gros). L’invité du Chat qui fume clôt ce remarquable bonus en indiquant que « Bayan ko est un coup de poing dans la tronche, un film extrêmement important dans la carrière du réalisateur, un véritable génie, en espérant que ce supplément donnera envie aux cinéphiles de déchiffrer son œuvre ». On peut le rassurer, la mission est on ne peut plus accomplie.

L’éditeur présente ensuite deux documents d’archives. Le premier est une interview de Lino Brocka, enregistrée lors de la présentation de Bayan ko au Festival de Cannes en 1984 (2’), importé clandestinement bobine par bobine. Le cinéaste s’exprime sur la signification du titre (« Mon pays »), également celui de la chanson contestataire et emblématique de l’opposition au régime dictatorial de Marcos, qui reflète le désir des philippins d’être libres dans leur pays. Un film vu comme un cri, pour demander un changement de gouvernement et plus de justice.

Enfin, Le Chat qui fume a mis la main sur un entretien avec Véra Belmont, productrice de Bayan ko (8’), intervenant à l’occasion d’une diffusion télévisée du film de Lino Brocka. Celle-ci revient sur son arrivée dans le financement de Bayan ko (sur lequel elle s’est engagée sans avoir lu le scénario), sur le combat politique de Lino Brocka, sur la situation politico-sociale des Philippines et l’assassinat d’Aquino, sur les conditions de tournage. Puis à mi-temps, le réalisateur apparaît, interviewé par Yves Mourousi lors de son passage au Festival de Cannes en 1984, donnant quelques détails sur les prises de vue durant les manifestations qui ouvrent son film. Enfin, Véra Belmont aborde la façon dont les bobines ont été sorties clandestinement du pays, en vue de la présentation de Bayan ko à Cannes.

L’Image et le son

Scanné en 5K chez VDM, puis restauré en 4K par Le Chat qui fume en 2020 à partir des négatifs image et son entreposés en France, Bayan ko a subi un traitement royal pour que le film de Lino Brocka puisse être (re)découvert dans les plus belles conditions possibles dans nos contrées. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’immense beauté de l’édition UHD explose dès la première séquence, celle de la manifestation. Le cadre est d’une stabilité jamais prise en défaut, tout comme la propreté, absolument sublime. Le HDR, pour lequel l’éditeur a toujours émis quelques réserves, est pourtant présent et offre des couleurs plus affirmées – les teintes rouges surtout – sans doute que l’édition Blu-ray présente sur cette édition. Le grain argentique est fin, organique, suprêmement classe, le piqué est acéré, probablement de façon inédite ou comme lors de sa présentation au Festival de Cannes en 1984. Hormis quelques noirs sensiblement poreux sur les scènes sombres, et une définition plus chancelante sur les séquences vraisemblablement prises sur le vif lors de la manifestation, découvrir Bayan ko dans de si merveilleuses conditions était inespéré. C’est magnifique et par ailleurs une première mondiale pour ce long-métrage.

Une piste unique tagalog en DTS-HD Master Audio 2.0, accompagnée de sous-titres français ou anglais. Un confort acoustique indéniable, dynamique, avec même une ardeur inattendue, mettant notamment en valeur les percutantes ambiances naturelles. On plonge dans le quotidien des rues de Manille, le mixage suivant l’évolution du film, qui devient plus « intimiste » où le principal de l’action reste la plupart du temps axé sur dialogues.

Crédits images : © Le Chat qui fume / Captures du Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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