Test Blu-ray / Slacker, réalisé par Richard Linklater

SLACKER réalisé par Richard Linklater, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 4 novembre 2020 chez Extralucid Films.

Acteurs : Richard Linklater, Rudy Basquez, Jean Caffeine, Jan Hockey, Stephan Hockey, Mark James, Samuel Dietert, Bob Boyd, Terrence Kirk, Keith McCormack…

Scénario : Richard Linklater

Photographie : Lee Daniel

Durée : 1h37

Année de sortie : 1990

LE FILM

Quelques heures à Austin, Texas, un jour d’été en 1989. La caméra suit un passant puis l’autre, voyageant à travers les rues de la ville et multipliant de curieuses rencontres : jeunes excentriques, velléitaires et complotistes, personnages originaux et anticonformistes.

Richard Linklater est un des réalisateurs les plus prolifiques et éclectiques du cinéma contemporain. On lui doit notamment un des plus beaux triptyques de ces 25 dernières années Before Sunrise Before SunsetBefore Midnight (1995-2004-2013) et dernièrement Boyhood, oeuvre exceptionnelle tournée par intermittence sur une période de douze ans, de 2002 à 2013, avec la même distribution et la même équipe technique. Après Everybody Wants Some !! que l’on pouvait voir comme une suite spirituelle à Génération rebelle (Dazed and Confused, 1993), le cinéaste était parvenu en 2017 à une forme de maturité avec Last Flag Flying : La Dernière Tournée, qui semblait représenter un adieu définitif à la jeunesse et à l’innocence pour ce grand enfant qui vient d’ailleurs de fêter ses 60 bougies en cette curieuse année 2020. Il est donc peut-être temps de revenir là où tout a commencé pour Richard Linklater, autrement dit à la fin des années 1980. Après un court-métrage documentaire intitulé Woodshock (1985), il tente le format long avec It’s Impossible to Learn to Plow by Reading Books (1988), tourné en Super 8 et qui ne sera jamais distribué. Sur ce film, le cinéaste est quasiment seul en piste derrière la caméra puisqu’il occupe tous les postes de production. Mais le véritable premier long-métrage de Richard Linklater, qui condense tout ce qui composera sa longue et diverse filmographie à venir, est Slacker. Tourné avec 23.000 dollars dans les rues d’Austin avec uniquement des acteurs non professionnels, des gens de passage, des amis et sans doute des membres de la famille du réalisateur, Slacker, qui signifie « bon à rien » est aujourd’hui considéré comme un film culte, une ode à la fainéantise, qui a comme particularité de passer d’un personnage à l’autre, qui se passent comme qui dirait le témoin, puisque la caméra s’amuse à jongler d’un protagoniste à l’autre, qui la plupart du temps n’ont aucun lien entre eux à part d’être présent quelque part et au même moment. Si l’intérêt est somme toute relatif, la griffe Linklater, qui apparaît dans son propre film et donne le départ de cette vadrouille de 24 heures dans une petite bourgade du Texas, est déjà reconnaissable à travers quelques motifs. Impossible de ne pas penser aux plans-séquences qui rythment la trilogie Before avec ses très longues plages de dialogues. Si le procédé n’est pas encore au point dans Slacker, surtout au niveau des répliques qui peuvent souvent n’inspirer qu’un ennui poli, le rapport au temps (sujet alors récurrent chez le cinéaste, tout comme le questionnement sur la notion de grandir et sur la façon de devenir un adulte), celui qui se déroule pendant que l’on parle, celui qu’on a pas vu passer et qui est désormais loin derrière nous, et peut-être celui qui nous reste, est au coeur de Slacker. C’est une découverte pour les cinéphiles que nous sommes, puisqu’il s’agit d’une œuvre comme qui dirait matricielle du cinéma de Richard Linklater.

Dans Slacker, tout le monde a un avis sur tout, et tente de s’expliquer avec une ou plusieurs personnes, même s’il semble que chacun soit quelque peu paumé dans son propre univers. Richard Linklater donne le la dès la première séquence, quand son personnage engage une conversation avec un chauffeur de taxi. Enfin conversation c’est vite dit, puisque ledit chauffeur n’ouvrira jamais la bouche, même quand le jeune homme qu’il vient d’aller chercher à la gare routière lui demande son avis sur ce qu’il vient de dire. Il n’a peut-être rien à répondre à ce mec, à savoir dans quelle réalité vit-on ? Est-ce un rêve ? Rêve-t-on qu’il s’agit d’une autre réalité ou dans ce cas n’est-ce pas le rêve d’un rêve ? Et donc qu’est-ce que la réalité ? La scène s’éternise, ici dans le bon sens, avec le cinéaste qui exécute un numéro plutôt amusant avec des répliques tordantes. Après ? Ce personnage disparaît et laisse la place tour à tour à un type qui écrase sa mère avec sa voiture, un autre – un complotiste – donne son avis sur le réchauffement de la planète et la calotte polaire qui fond à vue d’oeil, tout en donnant des statistiques à un autre type qui ne comprend rien à ce qu’il est en train de lui raconter. Plus tard, une nana essaye de se faire un peu d’argent en revendant un frottis vaginal de Madonna (sur lequel quelques poils pubiens peuvent attester de son origine), un obsédé par l’assassinat de JFK essaye de convertir une jeune femme à la bibliothèque et lui indique qu’il est en train d’écrire son propre ouvrage sur le sujet et pour lequel il hésite entre les titres « Anthologie de la couardise » ou « Conspirations à gogo ». En fait, rares sont les intervenants dont on saura les prénoms et les personnages apparaissent au générique sous les appellations Should Have Stayed at Bus Station (pour Richard Linklater), Roadkill, Jogger, Grocery Grabber of Death’s Bounty, Walking to Coffee Shop, Looking for Missing Friend, Been on the Moon Since the 50’s, Ultimate Loser, Wants to Leave Country, Old Anarchist (et sa fille), et bien d’autres. Au total, près de cent personnages apparaissent même brièvement dans Slacker.

Austin, ou ParanoCity pourrait-on dire, est une ville animée uniquement par ses badauds qui ont l’air de foncer on ne sait où, d’ailleurs eux-mêmes ne semblent pas le savoir, comme s’ils n’avaient rien d’autre à faire de la journée et qu’ils avaient fait exactement la même chose le jour précédent. Selon le sujet de discussion de tous ces glandeurs, le temps passe plus ou moins vite, mais le spectateur peut souvent le trouver long, surtout que les dialogues, comme la plupart du temps chez Richard Linklater, sont trèèèèèèès abondants et l’enjeu dramatique vraiment limité ici. Il n’empêche que le réalisateur met en place les fondations sur lesquelles il bâtira quelques joyaux dont la sensibilité, la délicatesse et la nostalgie feront de lui l’un des metteurs en scène du cinéma indépendant américain les plus adulés en Europe, au même titre que Wes Anderson.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

Et de 3 ! Nous vous en parlions depuis quelques jours, Slacker est le troisième film à rejoindre la collection ExtraMonde de l’éditeur Extralucid Films, après Vierges de Keren Ben Rafael et River of Grass de Kelly Reichardt. Comme pour ces deux titres, l’édition combo Blu-ray + DVD de Slacker se compose deux disques disponibles dans un boîtier Amaray de couleur blanche, tandis que la jaquette reprend le sublime visuel de l’affiche de la ressortie du film en janvier 2020. L’ensemble est glissé dans un surétui cartonné. Le menu principal est animé et musical. Cette édition a été réalisée en partenariat avec le Centre Pompidou.

A noter que Slacker est aussi disponible en Édition Collector Blu-ray + DVD + Livre (152 pages), une édition limitée en format A4. Le livret contient la feuille de route du film, la retranscription du scénario, les biographies des acteurs, l’histoire tumultueuse du montage du film, des extraits des carnets de notes de Richard Linklater…

A l’occasion de la rétrospective exceptionnelle de ses films organisée par le centre Pompidou de novembre 2019 à janvier 2020, Richard Linklater est entre autres revenu sur Slacker, qui allait ressortir sur les écrans. Durant un peu plus de vingt minutes, le réalisateur, toujours disponible et d’une grande gentillesse, aborde la genèse de son premier « vrai » long-métrage dans lequel il a pu vraiment s’exprimer, avant d’en analyser longuement les thèmes et la forme (« la caméra devait bouger sans arrêt, mais d’une façon spécifique et étudiée »). Richard Linklater détaille son concept cinématographique, la structure de Slacker, la gestion de l’espace et du temps en une journée, les transitions entre les divers personnages. Puis, il en vient à « la communication humaine verbale » qui a pris une place importante dans son cinéma, avant de parler de ce qu’il a mis en place ici et qui allait s’avérer être la base de tout ce qu’il allait faire par la suite. Les conditions de tournage, les liens entre Slacker et Waking Life (2001), les partis-pris et ses intentions (« représenter le côté totalement aléatoire de la vie, ainsi que le temps qui s’écoule »), le succès du film (il s’étonne toujours que Slacker ait pu trouver un public) et ses références (la Nouvelle vague française et plus largement le cinéma européen) sont ensuite des sujets posément passés en revue de façon passionnante.

L’éditeur propose ensuite quelques extraits de la masterclass de Richard Linklater réalisée au Centre Pompidou le 30 novembre 2019 (21’). Ce supplément n’est qu’un résumé trop court (en gros quand il parle de la trilogie Before, de Boyhood, de la rotoscopie, de son parcours) de ce grand moment, dont vous pourrez retrouver l’intégralité (plus de deux heures) sur YouTube en cliquant sur ce lien https://www.youtube.com/watch?v=MG0Fx-EAEOQ .

Dans le cadre d’une collection initiée par le centre Pompidou, qui passe désormais commande à chaque cinéaste invité d’un film de forme libre, avec lequel il répond à cette question à la fois rétrospective, introspective, et tournée vers l’avenir, ses désirs et ses projets, Richard Linklater s’est vu proposer de réaliser un court-métrage (21’), intitulé Où en êtes-vous Richard Linklater ?. Ou comment le cinéaste (dans son propre rôle) parvient à parler de son prochain film, tout en nourrissant ses oiseaux, ses cochons, ses chèvres et ses ânes, avant d’aller passer un test de personnalité…

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce de la ressortie.

L’Image et le son

Autant le dire tout de suite, vous vous doutez bien que ce n’est pas avec le master HD de Slacker que vous épaterez la galerie si vous désirez faire une démonstration de votre matos à des potes. Le film de Richard Linklater a été tourné avec différents supports, 8 mm, Super 8, Vidéo, 16 mm Arriflex, le tout ayant été gonflé en 35 mm pour sa sortie dans les salles. N’attendez donc pas une image sublime et des couleurs exceptionnelles. Néanmoins, (re)voir Slacker en Blu-ray (au format 1080p), dans un nouveau master restauré (vraisemblablement à partir d’un interpositif 16 mm) est assez dingue. La copie est immaculée (adieu les saletés, débris, rayures, déformations et scintillements divers), stable, le piqué est forcément et totalement aléatoire, ainsi que la gestion des contrastes (surtout sur les scènes sombres au grain grumeleux), mais l’ensemble se tient comme par miracle et les partis-pris sont entièrement respectés. C’est brut de décoffrage, la clarté et la profondeur sont bonnes, et c’est au final plutôt joli à regarder.

La piste anglaise DTS-HD Master Audio Mono 2.0 de Slacker instaure un confort acoustique largement suffisant. Aucun souffle n’est à déplorer, ni aucune saturation. Les dialogues sont plutôt vifs, toujours bien détachés. L’ensemble est aéré, fluide et assez dynamique. Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © Extralucid Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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