
L’HOMME SANS MÉMOIRE (L’Uomo senza memoria) réalisé par Duccio Tessari, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 17 février 2026 chez Artus Films.
Acteurs : Senta Berger, Luc Merenda, Umberto Orsini, Anita Strindberg, Bruno Corazzari, Rosario Borelli, Manfred Freyberger, Tom Felleghy…
Scénario : Ernesto Gastaldi
Photographie : Giulio Albonico
Musique : Gianni Ferrio
Durée : 1h25
Date de sortie initiale : 1974
LE FILM
À la suite d’un accident, Edward est devenu amnésique. Après un long séjour en clinique, il retourne en Italie retrouver son épouse, Sara. Mais celle-ci a refait sa vie, le croyant mort. Petit à petit, elle est victime d’incidents étranges sans réelle explication, tandis que le passé trouble de voyou remonte à la surface dans la vie d’Edward. C’est alors que George intervient auprès de Sara, la menaçant de mort si son mari ne restitue pas une somme d’argent qu’il aurait gardée pour lui seul…

Duccio Tessari (1926-1994). Un cinéaste sur lequel l’auteur de ces mots revient toujours avec un immense plaisir. Cela avait déjà été le cas pour Le Retour de Ringo, Zorro, Un papillon aux ailes ensanglantées, La Mort remonte à hier soir et Un pistolet pour Ringo, nous n’aurons de cesse de remettre en avant le travail de cet artisan du cinéma italien, metteur en scène éclectique, dont la patte est reconnaissable quand on se penche sur son illustre filmographie. L’ancien assistant de Mario Bonnard et Sergio Leone sur Les Derniers jours de Pompéi – Gli ultimi giorni di Pompei (1959), de Vittorio Cottafavi (1960) sur Messaline, de Vittorio Sala sur La Reine des Amazones – La Regina delle Amazzoni (1960), et scénariste sur Pour une poignée de dollars – Per un pugno di dollari (1964) compte déjà une vingtaine de long-métrages quand il entreprend L’Homme sans mémoire – L’Uomo senza memoria. Connu aussi en France sous le titre La Trancheuse infernale, réalisé après l’imposant Big Guns : Les Grands Fusils – Tony Arzenta, avec Alain Delon, ce thriller surfe allègrement sur les gialli qui fleurissaient dans les salles de cinéma, non seulement de l’autre côté des Alpes, mais aussi dans celles du monde entier. Sur un scénario du prolifique Ernesto Gastaldi (La Queue du scorpion, Le Dernier jour de la colère, Mort suspecte d’une mineure), Duccio Tessari livre un véhicule de star à Luc Merenda, acteur français devenu une icône du poliziottesco et du giallo avec des titres emblématiques comme Torso et Rue de la violence – Milano trema: la polizia vuole giustizia de Sergio Martino. Avant de retrouver ce dernier pour Le Parfum du diable – La Città gioca d’azzardo et L’Accusé – La polizia accusa : il servizio segreto uccide, juste avant de collaborer à deux reprises avec l’éminent Fernandi Di Leo (Colère noire et Gli amici di Nick Hezard), l’acteur, qui a alors le vent en poupe signe une étonnante prestation dans L’Homme sans mémoire. Si le récit peut paraître quelque peu classique, les années n’ont en rien altéré son efficacité et cela grâce à une mise en scène stylisée propre à son auteur.



Edward, à la suite d’un accident, a perdu la mémoire. Amnésique, il retourne en Italie retrouver son épouse, Sara, mais il découvre qu’elle a refait sa vie sans lui, car elle a cru qu’il était mort. Il lui parle d’un télégramme qu’elle lui a envoyé, mais elle nie en être la commanditaire. Elle est désormais professeure de natation, s’occupe d’un petit garçon qu’elle a pris en affection et elle a un amant. Peu de temps après son arrivée, le chien de sa femme est retrouvé égorgé et Sara est renversée par une voiture. Un inconnu, George, lui rend visite et lui affirme que son mari est un trafiquant de drogues qui a volé une importante somme d’argent avant son accident. Si Edward ne la rend pas, il la tuera. Edward retrouve peu à peu la mémoire quand son passé obscur, lié à des affaires de drogue et de meurtres sordides, le rattrape.


Le point de départ est certes complètement improbable, mais une fois ce postulat accepté, le spectacle est garanti et le réalisateur ne laisse pas une seconde de répit à ses personnages, comme aux spectateurs. Duccio Tessari soigne chaque plan, avec son élégance coutumière et dirige de main de maître ses formidables comédiens. Si Luc Merenda (qui aurait fait un parfait Actarus dans une adaptation live de Goldorak) porte le film sur ses épaules, il est joliment accompagné, en particulier par la belle autrichienne Senta Berger. Suivant une carrière internationale, passant de Major Dundee de Sam Peckinpah au Secret du rapport Quiller – The Quiller Memorandum de Michael Anderson, en passant par Diaboliquement vôtre de Julien Duvivier (auquel on pense souvent devant L’Homme sans mémoire) et Casanova, un adolescent à Venise – Infanzia, vocazione e prime esperienze di Giacomo Casanova, veneziano de Luigi Comencini, la comédienne tient tout autant le rôle principal que son partenaire vedette. Mention spéciale aussi à Umberto Orsini (Les Bonnes causes, Les Damnés, César et Rosalie), dans le rôle de l’étrange Daniel, Bruno Corazzari (Le Grand silence, L’Étrange Vice de madame Wardh) dans celui du sans pitié George, sans oublier la fascinante Anita Strindberg, la même année que sa participation au génial L’Antéchrist – L’Anticristo d’Alberto de Martino.


L’Homme sans mémoire demeure un solide représentant du thriller paranoïaque italien, par ailleurs joliment photographié par Giulio Albonico, remarqué en 1969 pour son remarquable travail sur Les Cannibales – I cannibali de Liliana Cavani, et dont la musique de Gianni Ferrio (La Mort caresse à minuit, California) tourne longtemps dans la tête. Le final opposant le rasoir à la tronçonneuse est une fabuleuse trouvaille, tout comme celle dite des allumettes, tandis que le dernier acte multiplie les rebondissements.


Pas le temps de s’ennuyer devant L’Homme sans mémoire donc, un bel exercice de style qui ravira encore aujourd’hui les aficionados du cinéma d’exploitation, qui par certains côtés annoncent étrangement À propos d’Henry – Regarding Henry de Mike Nichols…



LE COMBO BLU-RAY + DVD
Après Un pistolet pour Ringo et Le Retour de Ringo, Artus Films revient à Duccio Tessari avec cette superbe édition Combo Blu-ray + DVD de L’Homme sans mémoire. Les deux disques reposent dans un Digipack à deux volets, illustrés avec élégance, le tout glissé dans un fourreau du même acabit. Le menu principal est fixe et musical. Notons que L’Homme sans mémoire était déjà sorti en DVD en France, sous les couleurs de Neo Publishing, qui inaugurait alors sa collection Giallo avec également La Queue du scorpion.


Le premier supplément est une longue, mais passionnante intervention d’Olivier Père sur L’Homme sans mémoire (42’). Comme à son habitude, le journaliste et critique de cinéma, directeur d’Arte France Cinéma et directeur des acquisitions pour Arte France propose une formidable analyse du film qui nous intéresse aujourd’hui, mais aussi un portrait très exhaustif de Duccio Tessari, « un cinéaste intéressant, même s’il n’a pas la même réputation que Lucio Fulci ou Sergio Corbucci ». Olivier Père met en avant son côté peut-être trop éclectique, qui l’a sans doute empêché d’être considéré comme un auteur. Après avoir passé en revue une très grande partie de son illustre filmographie, l’invité d’Artus Films en vient plus précisément à L’Homme sans mémoire, « qui est peut-être inférieur à d’autres de ses opus, mais qui reste d’un très bon niveau dans le genre ». Olivier Père rapproche le film de Seule dans la nuit de Terence Young ou de Mirage d’Edward Dmytryk, met en avant le côté divertissant et donc populaire de L’Homme sans mémoire, ainsi que l’influence du mélodrame et même du roman-photo, qui a eu une grande influence dans la culture pop en Italie. Les lieux du tournage, la musique de Gianni Ferrio et le casting sont aussi abordés.

L’autre analyse présente dans cette section est celle de Fabio Melelli, historien du cinéma que nous avions déjà croisé dans les bonus de l’édition collector du Moulin des supplices de Giorgio Ferroni et d’Un papillon aux ailes ensanglantées (21’). Passionnant du début à la fin, l’intervenant parvient à compléter très largement les propos précédents d’Olivier Père. Également l’auteur d’un livre consacré à Duccio Tessari (Kiss kiss…Bang bang. Il cinema di Duccio Tessari, chez Bloodbuster, 2013), Fabio Melleli explique pourquoi le réalisateur est avant tout un auteur important du cinéma italien, malheureusement trop souvent oublié des livres sur le septième art transalpin. Un cinéaste et scénariste qui aura abordé divers genres, avec une vision extrêmement personnelle et un style qui se distingue, un raffinement dans la mise en scène et une approche du récit jamais dépourvue d’humour et d’autodérision. La longue association de Duccio Tessari (aka L’Homme à l’oeillet rouge ») avec Giuliano Gemma, son travail dans le western, ce qu’il a apporté à ce genre en particulier, sa passion pour Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick et John Ford, son élégance, son travail à la télévision dès les années 1980, ses démêlés avec la censure (qui ont entraîné la quasi-disparition de certains de ses films) et bien d’autres sujets tout aussi riches sont au coeur de ce supplément de haute qualité.


L’éditeur a mis la main sur une interview (évidemment en français) de Luc Merenda, remontant à 2008, alors que le comédien était devenu antiquaire (20’). Celui-ci replace L’Homme sans mémoire dans sa carrière (« j’avais fait trois ou quatre gros succès »), évoque la magie du cinéma italien dans les années 1970, partage quelques souvenirs, parle de Duccio Tessari et de ses partenaires, des conditions de tournage à Portofino, des séquences de bagarres. Puis, Luc Merenda se penche sur la pérennité des films de genre et de leur redécouverte par de nouveaux cinéphiles.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce et un court Diaporama d’affiches et de photos d’exploitation du film.
L’Image et le son
L’élévation HD (1080p) pourrait sembler anecdotique pour un petit film de cet acabit. Pourtant, elle met en valeur les partis pris esthétiques de la photographie signée Giulio Albonico. Le piqué dépend des volontés artistiques originales et s’avère plus incisif sur toutes les lumineuses séquences tournées en extérieur. La copie est très propre, la restauration 2K est superbe, aucune poussière n’est à signaler, les contrastes sont concis, les noirs souvent denses, les couleurs éclatantes. La gestion du grain original est équilibrée mais tend à être plus appuyé sur les scènes sombres et nocturnes. Les arrière-plans sont stables, la profondeur de champ est indéniable et les détails d’une richesse incontestée. Un très beau Blu-ray.

Les mixages italien et français 2.0 sont propres, dynamiques et distillent parfaitement la musique de Gianni Ferrio. La piste italienne est la plus équilibrée du lot avec une homogénéité entre les dialogues et les bruitages, ainsi qu’un niveau des dialogues plus plaisant.



Crédits images : © Artus Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
