Test DVD / Happy End, réalisé par Oldrich Lipský

HAPPY END (Stastny konec) réalisé par Oldrich Lipský, disponible en DVD le 24 août 2022 chez Malavida Films.

Acteurs : Vladimír Mensík, Jaroslava Obermaierová, Josef Abrhám, Bohus Záhorský, Stella Zázvorková, Jaroslav Stercl, Helena Ruzicková, Josef Hlinomaz…

Scénario : Oldrich Lipský & Milos Macourek

Photographie : Vladimír Novotný

Musique : Vlastimil Hála

Durée : 1h09

Date de sortie initiale: 1967

LE FILM

Sapeur-pompier et sauveteur à ses heures perdues, Bedrich Frydrych manie à merveille son couteau de boucher. Il découvre que sa femme, Julie, a une liaison avec un drôle d’oiseau, un certain Ptácek. Bien décidé à y couper court, Bedrich se retrouve condamné pour un double homicide, mais au pied de la guillotine, il décide que sa mort sera une nouvelle naissance… Rembobinez !?

Amis cinéphiles, arrêtez tout, séance tenante ! Car nous tenons ici un chef d’oeuvre dingue, un joyau, un tour de force comme il en arrive finalement rarement au cinéma. Happy EndStastny konec est une comédie noire sortie en 1967, réalisée par Oldrich Lipský (1924-1986), acteur et metteur en scène de pièces satiriques, qui a pour particularité d’être raconté…à rebours ! Autrement dit, les personnages marchent à reculons, un décapité – notre personnage principal et narrateur – (re)trouve sa tête et naît ce jour-là, quand il a une quarantaine d’années et entreprend de dépeindre l’histoire de sa vie en commençant au moment où la guillotine a fait son office. En fait, Happy End démarre plus précisément par le générique de fin, il faut bien être rigoureux d’emblée, ou en dernier lieu c’est selon. Puis, une voix, celle du phénoménal Vladimír Mensík (habitué des seconds rôles, qui accède enfin en tête d’affiche), que les plus pointus auront peut-être vu dans Un jour, un chat Az prijde kocour (1963) de Vojtech Jasny ou dans Les Amours d’une blonde Lásky jedné plavovlásky (1965) de Miloš Forman, indique calmement « les histoires d’amour sont toujours les mêmes, elles comment bien et finissent mal…mon histoire est complètement différente ! ». Et en effet, nous n’avons pour ainsi dire jamais vu ça, y compris chez le ronflant (euphémisme) Christopher Nolan avec Memento (Zzz) et Tenet (Zzz Zzzz Zzz…) ou chez Gaspar Noé (Irréversible), ou bien encore dans Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais (1967) et donc dans son remake inavoué Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) de Michel Gondry, sans oublier le superbe 5×2 (2004) de François Ozon et le somnifère de David Fincher, L’Étrange Histoire de Benjamin Button The Curious Case of Benjamin Button (2008), auxquels on ne peut forcément s’empêcher de penser. Mais Oldrich Lipský, que l’on pourrait rapprocher de Dino Risi, va plus loin, beaucoup plus loin que tous ces cinéastes réunis, car si les déplacements, les événements vont « en arrière », l’action se déroule bel et bien au présent. Ou quand le non-sens a du sens, puisque le génie du film provient du fait que l’intrigue se tient et que tout est fluide, même quand les répliques sont aussi déclamées (intelligiblement) en remontant le temps. Bien sûr, les premières secondes peuvent décontenancer, durée nécessaire pour que le cerveau, incroyablement trituré et mis à contribution (soyons honnêtes, cela devient rare), se mette dans les rails des partis-pris narratifs. Une fois calé, votre bonheur n’en sera que plus grand et ce de façon ininterrompue pendant 1h10. Excessivement drôle et constamment inventif, maîtrisé de Z à A, Happy End est un cadeau, un trésor pour les amoureux du septième art. Une chose est sûre, vous ne l’oublierez jamais.

Si l’on devait analyser un peu plus la psyché du personnage principal, on serait tenté de dire que tout le film se déroule en réalité dans la tête du dénommé Bedrich Frydrych, quand celui-ci est sur le point de perdre la tête, au sens propre comme au figuré d’ailleurs, sans doute même quand celle-ci a déjà rencontré la lame aiguisée, glisse et roule sur le sol ensanglanté. Comme un dernier éclair de conscience, avant de sombrer définitivement dans le noir inconnu. On peut penser à cela. Après, Happy End est aussi et surtout une comédie jubilatoire, qui manie l’humour le plus sombre avec une rare et virtuose dextérité. Il faut le voir pour le croire quand Bedrich Frydrych (accusé du double meurtre de son épouse et de l’amant de celle-ci), annonce qu’on lui a donné (ou livré, puisque celle-ci est disposée dans une valise) une femme comme qui dirait à monter soi-même, en kit, bref découpée en morceaux. Là, le cinéaste ne recule devant rien et montre Bedrich « reconstituer » pièce par pièce celle avec qu’il « va partager » son existence. Rien de gore, mais la séquence demeure impressionnante et les éléments dérangeants passent comme une lettre à la poste. Il en est de même quand Bedrich découvre l’infidélité de sa femme, quand son rival « débarque » par la fenêtre du septième étage, là où il aurait évidemment été poussé dans le sens « réinversé » si vous suivez bien.

Et des idées comme celles-ci, il y en a à la pelle dans Happy End, sans discontinuer, à l’instar des différents repas (le thé et les petits gâteaux qui sont « restitués »), le fait de voler la nourriture aux animaux du zoo, de « donner vie » aux vaches à l’abattoir, une petite fille qui « remplit » ses biberons de bon lait bien frais, la « naissance » du beau-père, le fait de rendre à sa femme sa « virginité », les filles qui s’habillent chaudement au cabaret, un lapin qui disparaît du chapeau d’un magicien, ou bien encore quand une tentative de suicide devient celle d’un assassinat…

Dit, ou plutôt écrit ainsi, cela ne veut strictement rien dire. Peut-être, car Happy End, coécrit par Oldrich Lipský et son fidèle scénariste Milos Macourek, tourné pendant le Printemps de Prague et récompensé par le Prix du Meilleur Film au Festival de Sitges en 1969 ne s’explique pas, il se vit. C’est une expérience inédite, unique, qui vous retourne la tête et les sens, vous sort de votre zone de confort, vous emmène sur un territoire encore inexploré, vous procure un plaisir immense, tout en rendant un fabuleux et savoureux hommage au burlesque muet. Vous cherchez un des films les plus fous de toute l’histoire du cinéma ? Vous l’avez trouvé.

LE DVD

Happy End fait partie d’une nouvelle vague de films tchèques éditée par Malavida, constituée également d’Ecce homo Homolka (1970) de Jaroslav Papousek et de Fin août à l’hôtel Ozone (1967) de Jan Schmidt. Une magnifique collection, dont chaque objet prend la forme d’un Digipack à deux volets, aux visuels parfaitement reconnaissables et soignés. Celui de Happy End est baigné de couleur verte. Beaucoup d’éléments à lire sur le packaging, notamment une présentation du réalisateur et quelques notes sur le film lui-même. N’oublions pas le livret de 12 pages, comprenant un texte et des analyses de Jean-Gaspard Páleníček, écrivain, poète, dramaturge, pianiste, compositeur, comédien, metteur en scène, commissaire d’expositions et traducteur des écrivains tchèques, qui revient entre autres sur la carrière d’Oldrich Lipský, l’histoire du cinéma tchèque, les conditions de tournage, les intentions, les partis-pris et les thèmes de Happy End, sans oublier une biographie de Vladimír Mensík. Le menu principal est fixe et musical. Tirage limité à 1000 exemplaires.

Aucun supplément…Dommage…

L’Image et le son

L’éditeur annonce un master restauré. Des points noirs, des tâches, des griffures, des fils en bord de cadre et des rayures subsistent néanmoins tout du long. Des défauts tantôt appuyés, tantôt discrets. La copie est cependant stable, la patine argentique conservée et bien équilibrée, le piqué agréable. Happy End se caractérise par un filtré doré du début à la fin, une magnifique photographie signée Vladimír Novotný, l’un des deux chefs opérateurs du superbe Spalicek L’Année Tchèque (1947), sorti en avril 2021 chez Artus Films et dont nous vous avions parlé. Une volonté artistique qui rappelle celle de la version dorée de Reflets dans un œil d’or Reflections in a Golden Eye de John Huston, sorti la même année que Happy End et qui participe aussi à la singularité du film. Des partis-pris excellemment restitués à travers ce DVD.

De nouveaux sous-titres ont apparemment été réalisés pour la sortie de Happy End en DVD, mais sont incrustés à l’image. De ce fait, ils sont donc inamovibles. L’écoute est quant à elle propre et dynamique, la voix-off bien posée et l’environnement musical appréciable.

Crédits images : © Malavida / Filmové studio Barrandov / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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