Test DVD / Enquête sur un monde solitaire, réalisé par Maxime Kermagoret

ENQUÊTE SUR UN MONDE SOLITAIRE réalisé par Maxime Kermagoret, disponible en DVD aux Éditions L’Harmattan.

Intervenants : Marine Rosset, Jean-Yves Péron, Josette Bahuon, Sylvain Le Meur, Isabelle Cavil, Patricia Arhuro, Fabien Le Guernevé, Nadine Thouvenin, Christophe Hautot…

Montage : Maxime Kermagoret

Musique : Maxime Kermagoret

Durée : 3h21 + 3h16

Date de sortie initiale : 2021

LE FILM

Enquête sur un monde solitaire prend la forme d’une immense fresque sociologique sur l’isolement, qui se décline ici à tous les cas possibles ou presque : numérique, géographique, scolaire, familial, sexuel, économique, médical, générationnel… Qu’il soit rural, urbain ou insulaire. Les rencontres se sont déroulées entre mai 2018 et février 2020, principalement dans le Morbihan et le Finistère, pour des heures de confessions sur les naufrages de l’existence, mais aussi sur l’abnégation et le courage des aidants. Cet héroïsme modeste qui permet à une société de ne pas craquer totalement…

Nous avions découvert le cinéaste lorientais Maxime Kermagoret avec L’Eau douce qui coule dans mes veines, son second long métrage, après Destruction Massive. Produit en toute indépendance, tourné principalement avec une équipe bénévole, mais animé par un vrai désir de cinéma, ce drame psychologique en N&B s’avérait un difficile et complexe portrait de femme interprété par Elodie Vagalumni, une oeuvre souvent percutante, qui démontrait la maturité de son auteur-metteur en scène. Dans ce film, Céline, le personnage principal s’enfonçait dans la solitude (thème déjà central), à la recherche d’un emploi, n’éprouvait plus rien et tentait même de se suicider. Après cet échec, elle se voyait proposer de faire la lecture à un homme en train de vivre ses derniers jours. À son chevet, lisant de la poésie, Céline commençait à renaître. Nous voici rendu à Enquête sur un monde solitaire, film-documentaire fleuve de plus de six heures, divisé en deux volumes, le premier d’une durée de 3h21, 3h16 pour le deuxième. Un titanesque travail d’investigation, de rencontres, d’échanges, de partages, enregistrées pendant près de trois années, durant lesquelles Maxime Kermagoret s’est entretenu avec près de 80 personnes, entre les « aidants », autrement dit les acteurs de diverses associations caritatives (indispensables, les besoins étant toujours plus grands), mais aussi celles et ceux rongés par un mal, la solitude donc, mais qu’est-ce que la solitude ? Car si celle-ci était une feuille, ses nervures représenteraient différentes formes. À l’origine, le réalisateur devait se rendre sur l’île de Groix, dans le Morbihan, pour traiter de l’isolement géographique de ses quelques 2000 habitants. Très vite, Maxime Kermagoret décide d’étendre son récit à d’autres « formes » d’isolement. On peut aussi parler d’abandon, d’éloignement, de confinement (le tournage a d’ailleurs pris fin juste avant la première paralysie française des suites du COVID-19), de délaissement, d’enfermement, d’exclusion, de quarantaine, de réclusion, de retranchement, de séparation…La dépression, la violence faite aux femmes (ou les hommes victimes de violences physiques), le mal-logement, les (toutes) petites retraites, l’environnement professionnel, la phobie scolaire, les travailleurs pauvres, les mères en situation monoparentale et bien d’autres sujets sont abordés au cours de ce film passionnant, parfois dur forcément, mais parcouru par une chaleur humaine particulièrement contagieuse, un humanisme jamais forcé, sans aucun pathos, frontal, mais primordial, qui interpelle, qui laissera divers stigmates chez certains spectateurs et s’inscrira durablement dans nos mémoires.

« La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont leurs héros ; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres ». Cette citation des Misérables de Victor Hugo ouvre les quasi-400 minutes d’Enquête sur un monde solitaire. Sans un seul temps mort, mais en instaurant celui nécessaire pour laisser la parole de se libérer chez certains, Maxime Kermagoret alterne ainsi le micro tendu aux associations, Les Compagnons Bâtisseurs et Idées Détournées (situées à Lorient), le Foyer Culturel des jeunes de Caudan, l’Association Défis, l’Association Kassiopée, le Foyer d’Accueil Médicalisé Les Lavandières, l’Atelier du Soleil, et bien d’autres qui sont à découvrir ici. Les bénévoles et les bénéficiaires s’entrecroisent, pose des mots sur des maux, se livrent à coeur ouvert, fustigent l’action ou plutôt l’inaction du gouvernement, qui ne prend pas en compte les associations dans leur plan de lutte contre la pauvreté et la prise en main des oubliés du quotidien, par des héros de l’ombre mis en lumière par le cinéaste. Un coup de projecteur planté à Lorient, Lanester, Larmor-Plage, Pleomeur, Guidel, Caudan, Pont-Aven, Concarneau, Vannes, Quimper, Brest, dans la région parisienne et même au-delà de l’océan Atlantique…ces hommes et ces femmes marginalisés, involontairement ou non d’ailleurs, de tout âge, à la ville, à la campagne, s’expriment sans fard.

S’il faut un temps d’adaptation pour certains, la confiance s’installe progressivement et les langues se délient, les entrailles s’ouvrent. Tourné essentiellement dans un très beau N&B (la couleur arrive 50 minutes avant la fin), Enquête sur un monde solitaire, n’est en aucun cas mortifère ou plombant, celles et ceux qui acceptent de témoigner, mais préfèrent rester dans l’ombre, sont élégamment dissimulés. On pourra reprocher, c’était déjà le cas sur L’Eau douce qui coule dans mes veines, un usage parfois lourd de la musique, bien trop présente, ainsi que des commentaires en off qui peuvent souvent appesantir inutilement le propos, ceux de Corinne Baron, psychanalyste jungienne, praticienne anti-stress, conseillère en développement personnel, formée à la Méditation de Pleine Conscience, sans oublier quelques digressions stylistiques un peu arty dirons-nous, à l’instar des clignotements d’images et une séquence d’effets stroboscopiques qui sont par ailleurs annoncés en avant-programme, afin d’avertir les spectateurs les plus sensibles à ce genre de tics.

Mais on oublie rapidement ces légers bémols, car on est avant tout aussi bien bouleversé que captivé par tous les intervenants, parmi lesquels Marine Rosset, que l’auteur de ces mots connaissait via Facebook, dépressive chronique, reconnue comme handicapée. Amie du réalisateur, née en 1973, Marine, passionnée de cinéma et de Mylène Farmer foudroie par sa force et son hyper-sensibilité quand elle évoque le mal qui ronge son corps et son âme depuis toujours, utilisant parfois un couteau pour se taillader la peau, afin d’en faire sortir la souffrance qui l’étouffe. Agoraphobe, elle explique que les réseaux sociaux ont pu l’aider à communiquer un peu plus et même rencontrer certains internautes devenus des amis. Maxime Kermagoret dédie son film à son amie Marine Rosset, disparue en juillet 2020 à l’âge de 46 ans.

On ressort lessivés d’Enquête sur un monde solitaire, esquintés aussi sans doute, mais la conscience éveillée (des visages, des voix et de nombreuses images resteront), indubitablement informés, sensibilisés, attentifs…mission accomplie donc pour le cinéaste.

LE DVD

Après une diffusion en direct sur YouTube en septembre 2021, Enquête sur un monde solitaire bénéficie d’une sortie en DVD aux Éditions L’Harmattan en 2 DVD (plus précisément DVD-R, ce qui doit être signalé). Chaque partie du film est divisée en deux disques, glissés dans deux boîtiers Amaray classiques de couleur noire. Mauvais point : le premier et le troisième disque coupent systématiquement en plein milieu d’une réplique. Pas de menu principal, aucun sous-titres pour le public sourd et malentendant. L’achat des deux volumes se fait via le site de l’éditeur, par exemple pour la première partie cela se passe ici, le film étant d’ailleurs aussi proposé en VOD.

Aucun supplément. Une interview du réalisateur n’aurait pas été de trop.

L’Image et le son

Des moirages, une définition aléatoire, tout comme le piqué plus ou moins acéré ou émoussé selon l’éclairage ou les conditions de tournage. Mais le N&B s’en tire bien mieux que nous l’espérions, les quelques scènes en couleur ne déméritent pas, la clarté est omniprésente, les noirs denses. Un confort de visionnage maintenu du début à la fin. Format 1.85:1 respecté (16/9ème compatible 4/3).

Rien à signaler quant à l’acoustique. C’est propre, clair, intelligible. Ne manquent que les sous-titres français, comme nous l’indiquions plus haut. Son Stéréo.

Crédits images : © L’Harmattan / Maxime Kermagoret / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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