Test Blu-ray / Papa est en voyage d’affaires, réalisé par Emir Kusturica

PAPA EST EN VOYAGE D’AFFAIRES (Otac na sluzbenom putu) réalisé par Emir Kusturica, disponible en DVD & Blu-ray depuis le 15 décembre 2025 chez Malavida Films.

Acteurs : Miki Manojlovic, Mira Furlan, Mustafa Nadarevic, Moreno D’e Bartolli, Amer Kapetanovic, Mirjana Karanovic, Predrag Lakovic, Pavle Vuisic…

Scénario : Abdulah Sidran & Emir Kusturica

Photographie : Vilko Filac

Musique : Zoran Simjanovic

Durée : 2h16

Date de sortie initiale: 1985

LE FILM

Sarajevo. Juin 1950, peu après la rupture Tito-Staline qui crée des tensions dans la société yougoslave. Mesa, un mari volage, mais attaché à sa famille et amoureux de sa femme Sena, est dénoncé pour une plaisanterie par une maîtresse délaissée et envoyé par son propre beau-frère en camp de travail. Pour les protéger, sa femme Sena dit à leurs enfants que Papa est en voyage d’affaires. À défaut de retour, une visite sur « son lieu de travail » est bientôt possible…

Aux côtés de Francis Ford Coppola (Apocalypse Now et Conversation secrète), Bille August (Pelle le Conquérant et Les Meilleures intentions), Shohei Imamura (La Ballade de Narayama et L’Anguille), les frères Dardenne (Rosetta et L’Enfant), Michael Haneke (La Pianiste et Le Ruban Blanc), Ken Loach (Le Vent se lève et Moi, Daniel Blake) et Ruben Östlund (The Square et Sans filtre), Emir Kusturica, fait partie de ces réalisateurs récompensés à deux reprises par la convoitée Palme d’Or. Dix ans avant Underground, le réalisateur yougoslave, alors âgé de 30 ans, devait être consacré pour la première fois pour Papa est en voyage d’affaires, alors que concourraient face à lui Birdy d’Alan Parker, Le Baiser de la femme araignée d’Héctor Babenco, Pale Rider, le cavalier solitaire de Clint Eastwood, Adieu Bonaparte de Youssef Chahine, Une nuit de réflexion de Nicolas Roeg, sans compter la présence de Jean-Luc Godard, Ted Kotcheff, Mario Monicelli, Dino Risi, Peter Bogdanovich, Paul Schrader, Claude Chabrol, André Téchiné…du beau monde quoi. Papa est en voyage d’affaires n’est que le second long-métrage du metteur en scène, sorti quatre ans après son premier coup d’essai, Te souviens-tu de Dolly Bell ?, lauréat du Lion d’or de la première œuvre à la Mostra de Venise en 1981, doublé du Prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique. Autant dire qu’Emir Kusturica a toujours été porté par la critique et habitué des prix. Il y a comme un parfum de cinéma italien dans Papa est en voyage d’affaires, avec cette radiographie d’une famille perdue dans la Yougoslavie communiste des années 1950, après la rupture avec l’URSS. Indéniablement, il nous manque certains codes, certaines références, culturelles, sociales, politiques, pour apprécier encore aujourd’hui pleinement ce film qui pourtant fait toujours le bonheur de la critique, surtout française, et des cinéphiles les plus pointus. S’il n’est évidemment pas déplaisant dans toute sa première partie, l’intérêt du film s’émousse dès que le père quitte son « lieu de travail ». Demeurent les acteurs, tous formidables et une belle reconstitution, mais on ne peut nier que l’ennui s’installe assez souvent, d’autant plus que le rythme est très lent. Papa est en voyage d’affaires reste une curiosité quand on se penche sur les films « palmés », mais se révèle trop hermétique sur de nombreux aspects.

Mesa, père du jeune Malik, entretient une liaison. Sa maîtresse, lasse d’attendre qu’il divorce, cède aux avances du beau-frère de Mesa. Au cours d’une discussion, elle rapporte à ce dernier les paroles politiquement ambiguës de son amant à propos d’un dessin de presse représentant Karl Marx travaillant devant l’effigie de Staline. Le beau-frère dénonce alors son rival. À la suite de l’arrestation du père, tous les membres de la famille présentent au petit Malik l’envoi en camp de travail comme un long voyage d’affaires. De son côté, alors que son grand frère passe son temps au cinéma, Malik, le plus jeune, se « réfugie » dans le somnambulisme tandis que toute la famille vit dans l’incertitude…

Papa est en voyage d’affaires avance ainsi, par petites vignettes plus ou moins inspirées. Emir Kusturica s’avère heureusement un solide directeur d’acteurs, soigne chacun de ses plans et peut aussi compter sur son directeur de la photographie Vilko Filac, qu’il retrouvera pour Le Temps des gitans (1988) et Arizona Dream (1991). Même si le spectateur français ne peut avoir de points d’appui sur la véracité historique du film, on se laisse porter par la beauté des images, des décors soignés, par la vie qui anime chaque séquence, ce qui sera l’une des marques de fabrique du cinéaste. Mais quand on évoque Papa est en voyage d’affaires, on pense surtout à l’interprétation de Miki Manojlovic, une présence et un charisme qui rappellent chez nous ceux de l’imposant Simon Abkarian. Celui qui deviendra l’acteur fétiche d’Emir Kusturica (avec lequel il a déjà tourné à cinq reprises), que l’on a par ailleurs vu dans Un week-end sur deux de Nicole Garcia, Les Amants criminels de François Ozon et Mortel Transfert de Jean-Jacques Beineix, s’impose sans difficulté dans Papa est en voyage d’affaires, quand bien même son personnage reste peu attachant. Mention spéciale au petit Moreno D’E Bartolli, dont le récit adopte le point de vue, impeccable et naturel dans le rôle du petit Malik et qui signe ici sa seule incursion au cinéma.

Emir Kusturica s’autorise quelques échappées poétiques et lyriques, là aussi l’une de ses signatures, à l’instar des envolées somnambules du petit garçon, qui lui permettent de s’évader d’un quotidien marqué par l’absence de son père. Mais une fois les retrouvailles faites, le récit ralentit, pour ne pas dire s’arrête et le réalisateur peine à relancer la machine, d’autant plus que nous ne sommes qu’à mi-parcours et que le film dure encore plus d’une heure. Pas étonnant que les amateurs de cinéma se souviennent principalement de la première partie et du final, mais il est difficile de résumer, voir de trouver l’élément qui pourra à nouveau retenir l’attention du spectateur. Tout cela est peut-être trop sage, surtout quand on sait comment Kusturica se lâchera plus tard.

En l’état, Papa est en voyage d’affaires marque le premier grand succès du cinéaste dans nos contrées, avec 570.000 entrées, une histoire d’amour qui ne se démentira pas jusqu’en 2004, ses derniers films ayant eu du mal à reconquérir le public par la suite.

LE BLU-RAY

Les sorties en Haute-Définition sont rares chez Malavida. En décembre 2025, l’éditeur a néanmoins sorti tour à tour Anna de Pierre Koralnik, Bushman de David Schickele et Le Conte des Contes de Yuri Norstein, mais aussi Papa est en voyage d’affaires d’Emir Kusturica. Il faut remonter à 2007 pour trouver une édition DVD de ce deuxième long-métrage, chez Films sans Frontières. Autant dire que nous ne savons pas si l’éditeur possédait déjà les droits, quand on connaît les problèmes juridiques rencontrés par Galeshka Moravioff. Toujours est-il que Papa est en voyage d’affaires revient dans les bacs en édition Standard et pour la première fois en Blu-ray. La jaquette au visuel peu reluisant (on aurait vraiment aimé celui de l’affiche originale d’exploitation) est glissée dans un boîtier classique de couleur bleue. À l’intérieur, Malavida propose un livret de huit pages, qui reprend un article signé Eric Derobert, paru dans Positif en 1985, ainsi qu’un autre texte, imputable cette fois à Sylvie Rollet, paru dans L’avant-Scène cinéma dix ans plus tard, consacrés à Papa est en voyage d’affaires. Le menu principal est fixe et musical.

L’éditeur propose une rencontre avec Miki Manojlovic, enregistrée au 25è Festival d’Arras en novembre 2024 (34’). Le comédien, qui parle parfaitement français, revient dans notre langue sur sa carrière et bien sûr sur ses différentes collaborations avec Emir Kusturica. Le parcours de l’acteur, ses premiers pas au théâtre et au cinéma, sa rencontre avec le réalisateur de Papa est en voyage d’affaires et les conditions de tournage de leurs associations sont passés au peigne fin. Un beau moment, marqué par de longs extraits de leurs deux premiers films en commun.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

L’éditeur annonce une restauration 4K réalisée par Impex Films. Pourtant, l’aspect n’est guère reluisant, mais l’image originale était déjà marquée par des contrastes durs et un manque de luminosité. La propreté de la copie est indéniable (quelques poussières subsistent tout de même, tout comme des fils en bord de cadre), ainsi que sa stabilité (rares sont les décrochages), mais les détails manquent à l’appel. Et là où l’on tique (euphémisme) le plus, c’est devant l’absence quasi-totale de la texture argentique, un aspect lisse qui entraîne aussi un aspect cireux aux comédiens. Une grande déception donc pour celles et ceux qui attendaient la ressortie de Papa est en voyage d’affaires dans de bonnes conditions.

Pas de version française sur ce titre. En revanche, la piste serbo-croate Dual Mono s’en tire beaucoup mieux que l’image, avec une belle et nette restitution des dialogues, de la musique et des effets annexes. Aucun souffle, dynamique, claire, voilà un beau mixage. Notons tout de même que les sous-titres français sont inamovibles et pour cause, ceux-ci sont incrustés à l’image !

Crédits images : © Malavida / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.