Test Blu-ray / L’Enfer des anges, réalisé par Christian-Jaque

L’ENFER DES ANGES réalisé par Christian-Jaque, disponible en combo DVD/Blu-ray le 21 octobre 2020 chez Pathé.

Acteurs : Louise Carletti, Jean Claudio, Lucien Gallas, Serge Grave, Marcel Mouloudji, Félix Claude, Berthe Tissen, Robert Rollis, Sylvia Bataille, Bernard Blier…

Scénario : Pierre Véry, Pierre Laroche, Pierre Ramelot

Photographie : Otto Heller

Musique : Henri Verdun

Durée : 1h34

Année de sortie : 1941

LE FILM

Lucette, une jeune fille évadée d’une maison de redressement, rencontre un jeune garçon battu ayant perdu la mémoire. Elle le prénomme Lucien et s’attache à lui. Tous les deux cherchent à s’intégrer tant bien que mal à la population misérable d’un bidonville de l’est parisien.

Chef d’oeuvre incontournable du cinéma français de la fin des années 1930, Les Disparus de Saint-Agil, réalisé par Christian-Jaque (1904-1994), est adapté du roman éponyme de Pierre Véry publié en 1935. L’oeuvre de l’écrivain demeure l’une de ses plus grandes réussites avec Goupi-Mains rouges et L’Assassinat du Père-Noël, également transposés avec succès au cinéma. Rétrospectivement, Les Disparus de Saint-Agil rend compte de l’état d’esprit de la société française, plus particulièrement du point de vue innocent des enfants, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Après ce succès, le cinéaste enchaîne trois longs métrages, Ernest le rebelle (1938) et Raphaël le tatoué (1938) avec Fernandel, puis Le Grand Elan (1939) avec Charpin. Puis, l’idée lui vient de refaire un film avec des enfants après avoir découvert les enquêtes d’Alexis Danan, journaliste alors en vogue au début des années 1940 dont les écrits sont entre autres publiés dans Paris-Soir. Engagé dans la défense des droits des enfants, Alexis Danan révèle la misère sociale en France, plus particulièrement le sort réservé aux plus jeunes, les victimes innocentes de la société dont il reste l’un des plus fervents défenseurs. Bouleversé par ces découvertes et ces articles, Christian-Jaque y voit là l’occasion de traiter ce sujet qui lui tient également à coeur. Pour cela, il décide de s’entourer de la même équipe que Les Disparus de Saint-Agil à savoir Pierre Véry, chargé ici du scénario, Henri Verdun à la musique, mais surtout en reprenant une partie des enfants qui tenaient la vedette dans le film précédent. Seulement le désir de Christian-Jaque est de s’éloigner de l’ambiance quasi-fantastique, qu’il avait adopté pour aborder le point de vue d’adolescents pensionnaires d’un internat dans Les Disparus de Saint-Agil, pour évoquer frontalement la situation de l’enfance meurtrie. Un carton l’indique en introduction « ce film expose dans sa cruelle vérité la détresse de l’enfance abandonnée, sans guide, sans défense, sans tendresse dans la vie ». En résulte un film d’une noirceur incroyable, pessimiste en diable. L’Enfer des anges est aussi et surtout un chef d’oeuvre bouleversant et désenchanté, magnifiquement photographié et merveilleusement interprété, notamment par la sublime Louise Carletti, déesse qui survit tant bien que mal dans les taudis qui entourent la capitale.

Après avoir été abandonné par son père, alcoolique et remarié avec une véritable mégère, Lucien rencontre Lucette, qui le réconforte. Livrés à eux-mêmes, les deux adolescents vont de mésaventure en mésaventure dans le Paris d’avant-guerre. Dans les rues glauques et mal famées, ils croisent nombre de personnages misérables. Finalement, ils sont recueillis par un brave type, honnête et droit, qui se promet de leur offrir un avenir digne de ce nom. Leur protecteur doit d’abord surmonter la malchance chronique qui lui colle aux semelles. Mais il ne manque pas de volonté. Unis par une affection profonde, indestructible, tous trois tentent de se construire une nouvelle vie…

Tourner avec des enfants est, sans jeu de mots, enfantin ! Les gosses jouent avec leur âme, qui est ingénue. La vie ne les a pas encore corrompus. Christian-Jaque

De son vrai nom Christian-Albert-François Maudet, Christian-Jaque a déjà près d’une trentaine de longs et moyens métrages à son actif quand il réalise L’Enfer des anges, assurément l’un de ses plus grands films et à voir comme étant l’antithèse des Disparus de Saint-Agil. Cette perspective est d’autant plus troublante qu’on y retrouve les jeunes Jean Claudio, Serge Grave, Marcel Mouloudji, Félix Claude et Robert Rollis qui composaient le casting des Disparus de Saint-Agil, surtout les trois premiers qui interprétaient Mathieu Sorgue, Baume et Philippe Macroy. Christian-Jaque conçoit L’Enfer des anges comme étant la face cachée de son précédent film avec des enfants. Cette oeuvre est étonnamment violente, crue, sombre. Le cinéaste y montre par exemple un père s’en prenant à son fils, n’hésitant pas à s’armer d’un fer à repasser pour l’assommer, avant de l’abandonner dans un terrain vague pourri, pensant que sa progéniture est morte. Une société qui ne respecte pas le monde de l’enfance est vouée à l’extinction. L’extraordinaire photographie souvent crépusculaire et expressionniste de L’Enfer des anges, faite d’ombres portées et de recoins obscurs, est signée Otto Heller, chef opérateur britannique d’origine tchèque, dont le travail sur Le Corsaire rougeThe Crimson Pirate (1952) de Robert Siodmak, Tueurs de damesThe Ladykillers (1955) d’Alexander Mackendrick et Ipcress – Danger immédiatThe Ipcress File (1965) de Sidney J. Furie demeure dans la mémoire des cinéphiles. Le directeur de la photographie ne rend pas les bidonvilles attractifs, mais met en valeur la lumière qui émane des visages de ses habitants, jeunes et plus âgés, notamment celui de Louise Carletti, future maman d’Ariane du Club Dorothée, qui illumine le film par sa beauté et de son talent.

La jeune comédienne de 17 ans était déjà apparue dans Les Gens du voyage (1937) de Jacques Feyder et Terre de feu (1938) de Marcel L’Herbier, mais c’est avec L’Enfer des anges qu’elle accède au premier rôle, contrairement aux Disparus de Saint-Agil, dont l’intrigue n’était composée que de rôles masculins. Son personnage de Lucette devient la lueur d’espoir des taudis, le phare qui pourrait guider certains à se sortir d’une déchéance non désirée. Son suicide à la fin du film, et ce en dépit d’un épilogue « optimiste » imposé à Christian-Jaque par le gouvernement de Vichy après avoir été censuré par le gouvernement Daladier car soupçonné d’idéologie communiste (le dénouement original a été tourné, mais refusé, à l’instar de La Belle équipe de Julien Duvivier) est un contresens aussi absurde qu’invraisemblable. Cet acte fatal allait dans le sens des intentions du réalisateur, à savoir que l’avenir reste et demeurera bouché pour la plupart des démunis.

La mise en scène de Christian-Jaque n’est en rien figée et insuffle un rythme toujours aussi soutenu aujourd’hui grâce à des travellings particulièrement brillants,tandis que les dialogues percutants de Pierre Laroche agissent et surprennent comme des uppercuts. Loin du climat singulier, entre féerie et cauchemar éveillé des Disparus de Saint-Agil, L’Enfer des anges, qui sortira en 1941, est une représentation contemporaine de cette Cour des Miracles qui n’a eu de cesse de fleurir à Paris et dans sa banlieue, sans effets gratuits ni pathos, dont l’aspect parfois visionnaire quant à la société moderne laisse pantois, tout en flattant les sens des amateurs de grand cinéma.

LE BLU-RAY

Après L’Assassinat du Père-Noël et Les Disparus de Saint-Agil, Pathé poursuit son travail de restauration de l’œuvre de Christian-Jaque avec cette édition collector DVD + Blu-ray de L’Enfer des anges. Les deux disques reposent dans un superbe Digipack dans la collection Version restaurée par Pathé, glissé dans un fourreau cartonné du plus bel effet. Le menu principal est très élégant, animé et musical, auquel il manque seulement le titre du film…

Un module rétrospectif de 45 minutes croise les propos de Noël Véry, fils du romancier Pierre Véry, auteur des Disparus de Saint-Agil et surtout pionnier du steadicam en France (Subway, Ripoux contre ripoux), de Didier Griselain (spécialiste du cinéma français des années 1930-60) et de Philippe Roger (maître de conférences en études cinématographiques). Chacun aborde, dissèque et analyse L’Enfer des anges, tout en le replaçant dans l’impressionnante carrière de Christian-Jaque, dont il est fait un beau tour d’horizon. Forcément, Noël Véry évoque un peu plus le travail de son père et sa collaboration avec le réalisateur, mais les arguments avancés de part et d’autre sont absolument passionnants et se complètement parfaitement. La genèse de L’Enfer des anges, le thème de l’enfance maltraitée, les articles d’Alexis Danan qui ont inspiré Christian-Jaque sur ce sujet, les partis pris et les intentions du cinéaste, les grandes différences avec Les Disparus de Saint-Agil, le casting, les dialogues de Pierre Laroche, la photographie de Otto Heller, ce à quoi a contribué la sortie de L’Enfer des anges (la fermeture des bagnes d’enfants par exemple) et enfin le refus de la fin pessimiste (qui a entraîné la coupe d’autres séquences jugées trop désespérées) voulue par le réalisateur, puis l’annulation – en raison de l’entrée en guerre – du premier Festival de Cannes qui devait avoir lieu en septembre 1939 où le film devait concourir, tous ces sujets sont inscrits au programme, que nous vous conseillons largement de visionner si comme nous, vous avez le coup de foudre pour ce film magnifique.

La fin alternative évoquée dans le module précédent est disponible dans le supplément suivant (8’30). Ajoutons que celle-ci s’accompagne également de différents extraits qui correspondaient à des scènes et des séquences de la version alternative prévue par le scénariste et le metteur en scène, non retenue lors de sa première exploitation en 1941, en raison d’un épilogue trop pessimiste. On y voit entre autres une scène explicite durant laquelle l’employeur de Lucette profitait de sa faiblesse, pour abuser de la jeune fille, après que celle-ci lui ait demandé de lui avancer 500 francs sur sa paye. On comprend mieux pourquoi Lucette repousse la main tendue du Père La loupe un peu plus tard dans le film. Enfin, contrairement au happy-end exploité dans les salles, Lucette succombe ici à sa noyade, puis Jean (Lucien Gallas) devait finalement quitter la Cité après avoir trouvé un emploi dans une ville des Yvelines, où il s’y rendait en emmenant avec lui le jeune Lucien, dans l’espoir de commencer une nouvelle vie. Pour ces deux dernières scènes, les éléments sonores n’ont pas pu être retrouvés et sont donc présentés avec des sous-titres français, tirés des documents scénaristiques d’époque.

Enfin, l’éditeur propose trois extraits des journaux d’actualités Pathé, centrés sur les îlots insalubres (42 secondes) en voie de disparition dans le 18e arrondissement de Paris suite à un programme d’assainissement, sur la lutte contre les taudis (1’), autrement dit « la plaie sociale qui gangrène Paris », mais dont les habitants sont expulsés « vers Orly où ils pourront espérer une vie saine et joyeuse », et enfin un gros plan sur le lancement prévu du premier Festival de Cannes (6’). A ce sujet, le Festival, qui sera finalement annulé, devait s’ouvrir le jour où finalement l’Allemagne envahit la Pologne le 1er septembre 1939. Ce document d’archives montrait que tous les éléments étaient réunis pour accueillir du beau monde sur la Croisette et dans les environs de Cannes, où l’on peut croiser Simone Simon, Annabella, Tino Rossi, Eric von Stroheim et tout le gratin…

L’Image et le son

Longtemps tombé dans l’oubli, L’Enfer des anges renaît littéralement de ses cendres grâce à Pathé, ainsi qu’aux travaux de restauration de titan réalisés au sein de l’Image Retrouvée (Paris-Bologne) d’après les négatifs originaux image et son, ainsi que d’un marron Safety. Difficile de faire mieux que cette restauration 4K ! avec son master au format 1.33 respecté et d’une compression solide comme un roc, ce Blu-ray en met plein les yeux dès l’introduction avec une définition étincelante du N&B qui laisse souvent pantois. Les contrastes sont d’une densité impressionnante, les noirs profonds, les blancs lumineux et le grain original préservé. Les très nombreuses séquences sombres sont tout aussi soignées que les scènes plus claires, le piqué est tranchant, la stabilité de mise, les détails étonnent par leur précision et la profondeur de champ permet d’apprécier la composition des plans de Christian-Jaque et la photo du chef opérateur Otto Heller. On ne peut qu’applaudir devant la beauté de la copie !

La piste mono bénéficie d’un encodage en DTS HD-Master Audio. L’écoute se révèle fluide, équilibrée, limpide. Aucun craquement intempestif ne vient perturber l’oreille des spectateurs, les ambiances sont précises. Si certains échanges manquent de punch, les dialogues sont dans l’ensemble clairs, dynamiques, même sans souffle parasite. Les sous-titres anglais et français destinés au public sourd et malentendant sont également disponibles, ainsi qu’une piste Audiovision.

Crédits images : © Pathé / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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