Test Blu-ray / Fear and Desire, réalisé par Stanley Kubrick

FEAR AND DESIRE réalisé par Stanley Kubrick, disponible en DVD et combo Blu-ray + DVD le 7 décembre 2021 chez Elephant Films.

Acteurs : Frank Silvera, Paul Mazursky, Kenneth Harp, Stephen Coit, Virginia Leith…

Scénario : Howard Sackler

Photographie : Stanley Kubrick

Musique : Gerald Fried

Durée : 1h02

Date de sortie initiale: 1953

LE FILM

Dans une guerre abstraite en terre inconnue, une patrouille militaire de quatre hommes, le lieutenant Corby, le sergent Mac et deux soldats, Fletcher et Sidney, se retrouvent derrière les lignes ennemies après que leur avion se soit écrasé. Ils avancent dans la forêt, surprennent deux militaires ennemis et les massacrent. Puis ils rencontrent une jeune fille et, craignant qu’elle ne les dénonce, l’attachent à un arbre. Pendant que ses trois camarades vont vers la rivière construire un radeau qui, espèrent-ils, les ramènera chez eux, Sidney garde la jeune femme. Il se révèle alors avoir l’esprit dérangé, autant à cause des violences de la guerre que de son désir naissant envers la prisonnière…

Réalisé en 1953, Fear and Desire, qui avait failli s’intituler The Trap ou The Shape of Fear, est le premier long métrage réalisé par Stanley Kubrick, alors âgé de 25 ans, qui jusqu’à présent gagnait sa vie comme photographe pour le magazine Look. Juste avant, il avait signé deux courts-métrages, Day of the Fight (1951), qui racontait une journée dans la vie du boxeur Walter Cartier, de la messe du matin jusqu’au match du soir, et Flying Padre (1951), qui parlait d’un prêtre catholique du Nouveau-Mexique, qui, trouvant la superficie de sa paroisse trop importante, se déplaçait avec un avion appelé Spirit of St. Joseph. Tourné avec une poignée d’acteurs inconnus venus du théâtre, une équipe technique réduite et peu de moyens (on parle de 60.000 dollars au final), par ailleurs issus de la tirelire de l’oncle pharmacien du réalisateur et de l’assurance-vie de son père, Fear and Desire prend pour cadre les montagnes de San Gabriel près de Los Angeles et a nécessité cinq semaines de tournage. Également directeur de la photographie, ingénieur du son et monteur, Stanley Kubrick a longtemps cherché à acheter, dans le but de les détruire par la suite, toutes les copies de ce premier essai – ce qu’il pensait avoir fait d’ailleurs – qu’il jugeait trop amateur et qu’il comparait à un « dessin d’enfant sur une porte de frigo » doublé d’un « effort prétentieux et inepte ». D’abord tourné dans le but de devenir un film muet (en fait plus dans un souci d’économie qu’artistique), Fear and Desire devient finalement parlant, le réalisateur ayant été obligé de trouver un apport supplémentaire de 20.000 $ pour le doublage de son film en postsynchronisation. Renié par son auteur qui ne l’incluait jamais dans les rétrospectives qui lui étaient consacrées, Fear and Desire, qui a enfin pu être dévoilé au public au début des années 2010, impose pourtant le perfectionnisme de Stanley Kubrick, son sens du cadre, de la composition des plans avec un magnifique N&B et une importance accordée aux gros plans.

Le scénario du film se déroule lors d’une guerre imaginaire entre deux nations volontairement non identifiées. Le cadre de l’action est défini en introduction par un narrateur en voix off qui explique : « Il y a une guerre dans cette forêt. Pas une guerre qui a eu lieu, ni une guerre qui aura lieu, seulement une guerre. Et les ennemis qui luttent ici n’existent que si nous leur donnons un caractère humain. Cette forêt, et tout ce qui s’y passe maintenant, est donc en dehors de l’Histoire. […] Ces soldats que vous voyez parlent notre langue et sont de notre temps mais n’ont pas d’autre patrie que l’esprit. ». Un avion transportant quatre soldats (le lieutenant Corby, Mac, Sidney et Fletcher) s’est écrasé en forêt à une dizaine de kilomètres derrière les lignes de l’armée ennemie. Les quatre hommes, tous rescapés, cherchent donc à rejoindre leur camp en s’échappant de ce territoire hostile sans se faire abattre. Ils parviennent à atteindre une rivière et construisent un radeau pour se laisser porter par le courant qui devrait les ramener en territoire allié. Alors que les quatre soldats attendent la nuit pour mettre discrètement le radeau à flot, une jeune femme faisant de la pêche tombe nez-à-nez avec eux. Le dialogue est impossible du fait que les quatre militaires et la jeune femme ne parlent pas la même langue. Craignant que leur position soit révélée à l’armée ennemie par la jeune femme, le lieutenant décide de l’attacher à un arbre et de la faire surveiller par Sidney tandis que les trois autres soldats repartent inspecter les environs. Sidney se révèle avoir l’esprit dérangé à cause des violences de la guerre et surtout à cause de son désir envers la prisonnière. Il décide de détacher la captive en espérant qu’elle l’enserrera dans ses bras, mais la prisonnière profite de l’occasion pour essayer de s’enfuir.

Quand on découvre Fear and Desire sur grand écran en 2012, on ne sait pas sur quel pied danser. Fantasme de cinéphile – car introuvable en VHS et DVD – devenant réalité, on est tout d’abord enthousiasmé par la magnificence du cadre et de la photographie, avant de plonger difficilement dans « l’histoire ». Certes, il ne se passe pas grand-chose dans ce film d’à peine 1 heure, écrit par le poète Howard O. Sackler (Sauvez le Neptune !, Les Dents de la mer, 2e partie, Jack le magnifique), ancien camarade de classe de Stanley Kubrick à la William Howard Taft High School de New York, et finalement, seule la beauté des plans interpelle. Parmi le groupe de comédiens, on remarquera la présence de Paul Mazursky (Sidney dans le film de Stanley Kubrick), que l’on reverra dans Graine de violence Blackboard Jungle (1955) de Richard Brooks, qui deviendra à son tour metteur en scène avec Bob et Carole et Ted et Alice (1969), Tempête Tempest (1982) avec John Cassavetes, Gena Rowlands, Susan Sarandon et Vittorio Gassman, sans oublier Le Clochard de Beverly Hills Down and out in Beverly Hills (1986), remake de Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir.

L’usage de la voix-off est un peu redondant mais certains thèmes comme un groupe d’hommes pris dans un conflit armé (que l’on retrouvera dans Les Sentiers de la gloire, Full Metal Jacket) ici indéterminé avec deux contrées inconnues (qui arborent en réalité le même visage), la chorégraphie de la violence (omniprésente, explosive ou en sourdine), ainsi que les personnages (jamais, ou très rarement attachants), certains marqués par la folie, font lointainement écho à ceux qui jalonneront la filmographie d’un des plus grands metteurs en scène de l’histoire du cinéma. Aujourd’hui, on peut revoir Fear and Desire, à la fois fascinant et décevant, comme une véritable curiosité, un témoignage d’un artiste scrupuleux, qui ne pouvait supporter l’idée d’être associé à un « brouillon ».

LE BLU-RAY

Quasiment dix ans après une sortie DVD illégale chez Films sans Frontières (pléonasme), Fear and Desire apparaît en édition Standard, ainsi qu’en combo Blu-ray + DVD chez Elephant Films. Jaquette réversible, boîtier avec surétui. Le menu principal est fixe et musical.

En plus d’un lot de bandes-annonces, l’éditeur ajoute une présentation du film par Nachiketas Wignesan (30’). Grand complice d’Elephant Films, on a pu déjà le croiser sur moult titres comme Sherlock Junior, La Croisière du Navigator, Le Dernier Round et bien d’autres, le professeur d’Histoire du cinéma à l’Université de Paris III et Paris I, ainsi que dans des écoles de cinéma replace admirablement Fear and Desire dans la vie et la carrière de Stanley Kubrick. Une analyse pointue et intelligente, à la fois sur le fond et sur la forme, qui permettra à beaucoup de redécouvrir le premier long-métrage de Stanley Kubrick avec toutes les clés essentielles. Les spoilers sont de mise.

L’Image et le son

Fear and Desire a longtemps été considéré comme perdu, d’ailleurs Stanley Kubrick en était persuadé et s’en réjouissait. Cependant, le négatif original du film a été découvert à la fin des années 1980 dans un entrepôt de stockage de pellicules à Porto Rico, acquis par la bibliothèque du congrès de Washington en 1993. Le négatif est maintenant sous bonne garde à la bibliothèque nationale du centre audio-visuel de conservation à Culpeper, état de Virginie. De son côté Kodak possédait encore une copie du film dans ses archives. En 2012, la bibliothèque du Congrès de Washington, en association avec l’éditeur américain Kino Lorber, a sorti une version restaurée du long métrage. L’image de Fear and Desire n’avait alors jamais subi un tel dépoussiérage et le premier film de Stanley Kubrick ressuscite devant nos yeux. Le master N&B se révèle plutôt impressionnant, les contrastes sont riches, les noirs denses et les blancs lumineux. Si quelques fourmillements subsistent, les gros plans étonnent par leur précision et leur piqué. Les séquences en forêt sont du même acabit, les détails abondent, sans oublier le grain original respecté. Blu-ray au format 1080p.

Le mixage anglais en mono d’origine se révèle un peu couvert bien que le dépoussiérage demeure indéniable. La voix off est claire, aucun accroc acoustique n’est à déplorer, à part peut-être un sensible bruit de fond. Si l’ensemble se concentre essentiellement sur le report des voix au détriment des effets annexes, le tout reste soigné et suffisant. Les sous-titres français ne sont pas imposés.

Crédits images : © Elephant Films / Sabrina Piazzi / Kubrick.fr / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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