Test Blu-ray / River of Grass, réalisé par Kelly Reichardt

RIVER OF GRASS réalisé par Kelly Reichardt, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 7 octobre 2020 chez Extralucid Films.

Acteurs : Lisa Donaldson, Larry Fessenden, Dick Russell, Stan Kaplan, Michael Buscemi, Lisa Robb, Tom Laverack, Bert Yaeger, Mary Glenn…

Scénario : Jesse Hartman & Kelly Reichardt

Photographie : Jim Denault

Musique : John Hill

Durée : 1h13

Année de sortie : 1994

LE FILM

Derrière les Everglades, la ” rivière d’herbe “, vit Cozy, seule, dans un mariage sans passion, ignorant ses enfants. Elle rêve de devenir danseuse, acrobate, gymnaste. Une nuit dans un bar, elle rencontre Lee, un jeune homme sans emploi qui vient de récupérer une arme à feu.

De Kelly Reichardt (née en 1964), on connaissait entre autres Old Joy (2006), chef-d’oeuvre naturaliste, film méditatif et philosophique qui révélait l’immense talent et la sensibilité de la cinéaste, puis Wendy & Lucy, influencé par le néo-réalisme italien et le cinéma allemand, un autre petit bijou indépendant qui reposait entièrement sur les épaules de Michelle Williams, qui signait l’une des plus poignantes performances de l’année 2008. Trois ans plus tard, débarquait La Dernière piste, dans lequel la réalisatrice usait du genre du western en privilégiant l’authentique au spectaculaire, en prenant le temps d’instaurer une tension palpable à travers un réalisme presque documentaire sur le quotidien des pionniers, tout en exploitant habilement le cadre restreint du format 1.33 et ses extraordinaires décors. 2013 était l’année de Night Moves, sans doute le film le plus « accessible » et grand public, grâce à ses comédiens, Jesse Eisenberg, Dakota Fanning et Peter Sarsgaard. Dans Certaines femmesCertain Women (2016), Kelly Reichardt adaptait trois nouvelles de Maile Meloy et s’offrait un casting royal composé de Kristen Stewart, Michelle Williams et Laura Dern. Alors que son prochain long-métrage intitulé First Cow, récompensé par le Prix du Jury au Festival du cinéma américain de Deauville en 2020, se fait toujours attendre (notamment en raison des conditions sanitaires), il est désormais possible de (re)découvrir le tout premier film de Kelly Reichardt, River of Grass, mis en scène en 1994. Et déjà, la réalisatrice y explorait certains thèmes qui resteront symboliques de sa filmographie, à savoir l’espoir de personnages marginaux d’un avenir meilleur qui laisse place aux désillusions, l’illusion de rêve américain et la remise en question de certains idéaux.

Porté par le jeu intense de l’inconnue Lisa Donaldson et génialement filmé dans la partie peu ragoûtante de la Floride du Sud, ses rues désertes et l’immensité de la nature sauvage américaine réduisant l’homme à l’état de lilliputien (comme dans Old Joy), ce drame existentiel joue avec les codes du thriller et les retourne pour déjouer constamment l’attente des spectateurs. La cinéaste se focalise surtout sur le trouble, la tension, la paranoïa et la folie qui s’emparent des personnages après un acte répréhensible, qui aurait entraîné la mort d’un innocent. La réalisatrice et son scénariste Jesse Hartman, qui venaient de tourner un clip pour le groupe de métal alternatif Helmet, restent honnêtes et fidèles envers leurs personnages, ne les condamnent pas, ne les excusent pas non plus. A l’instar de l’interprétation de Jesse Eisenberg dans Night Moves, celle de Larry Fessenden impressionne par sa retenue, mais n’en demeure pas moins intense de violence contenue. Avec sa superbe photo de Jim Denault (Boys Don’t Cry) et sur montage au cordeau, cette oeuvre épurée (1h13 montre en main), tournée avec peu de moyens, une équipe réduite dans de véritables décors naturels, River of Grass est comme qui dirait un faux road movie qui ne va pas d’un point A à un point B, du moins durant tout le film, mais ne cesse de tourner autour du point A. Cela n’empêche pas les personnages de vivre un récit initiatique, dans lequel Kelly Reichardt fait déjà preuve d’une singularité, de poésie et de délicatesse, qui seront sa marque de fabrique, comme son sens de l’épure, sans esbroufe.

Native de Miami, elle filme les terres qu’elle connaît, tout en s’inspirant, toutes proportions gardées, de son vécu et de son quotidien, puisqu’à l’instar de Cozy, son père était officier de police et sa mère employée à l’Agence fédérale de lutte anti-drogue. Son œil de photographe (sa première passion) capture (sans autorisation, ce qui a valu de multiples incidents et altercations avec la police durant le tournage) les coins reculés de la Floride, loin des paysages clinquants ou luxuriants vantés habituellement par les publicités ou par le cinéma. C’est là que les protagonistes s’enlisent, s’ennuient, semblent s’engluer dans l’asphalte quand ils essayent de bouger. Et quand un évènement imprévu se produit, ceux-ci ne peuvent même pas espérer en tirer profit pour prendre la poudre d’escampette, comme si une force les maintenait à leur point de départ, sans leur laisser l’espoir d’aller de l’avant, tels des Bonnie & Clyde de Prisunic ou des Sailor et Lula avec cellulite et dentition gâtée. A travers River of Grass, Kelly Reichardt se souvient avoir mis près de vingt ans pour s’échapper de Miami. Comme si elle voulait définitivement boucler la boucle, elle revient sur les terres de son enfance et de son adolescence, et met beaucoup de sa propre personnalité dans le personnage de Cozy, interprétée par Lisa Bowman, formidable actrice non professionnelle, qui était à la fois serveuse et artiste.

Auréolée de trois nominations aux Independent Spirit Awards ainsi que le Prix du grand jury au festival de Sundance, Kelly Reichardt ne reviendra pourtant au cinéma qu’en 2006. En attendant, ce “road movie sans route, une histoire d’amour sans amour, une aventure criminelle sans crime” comme la réalisatrice résume elle-même son film, reste une vraie, une belle et insolite curiosité, à découvrir absolument pour y dénicher déjà tout ce qui fera de la filmographie de Kelly Reichardt l’une des plus belles du cinéma indépendant américain.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

Après Vierges de Keren Ben Rafael et avant Slacker de Richard Linklater, nous passons en revue aujourd’hui River of Grass de Kelly Reichardt, deuxième titre de la collection Extramonde disponible chez Extralucid Films. Les deux disques sont disponibles dans un boîtier Amaray de couleur blanche, tandis que la jaquette reprend le visuel de l’affiche d’exploitation. L’ensemble est glissé dans un surétui cartonné. Le menu principal est animé et musical. A noter que cette édition a été réalisée en partenariat avec le Centre Pompidou.

Prolongez votre projection par l’intervention de Judith Revault d’Allonnes (22’), chargée de programmation cinéma au Centre Pompidou depuis 2000, auteure de l’ouvrage Kelly Reichardt, l’Amérique retraversée (De l’Incidence), premier livre en français consacré à la cinéaste, qui sera (normalement) disponible à la vente en janvier 2021, composé d’un essai, de plusieurs entretiens et de nombreux documents de travail inédits. Une sortie qui coïncidera avec la rétrospective intégrale des films de Kelly Reichardt qui se tiendra au Centre Pompidou, du 23 janvier au 7 février 2021, en présence de la cinéaste. Dans cette présentation, l’invitée d’Extralucid Films revient longuement sur les débuts de la carrière de Kelly Reichardt, sur son premier long-métrage River of Grass, tout en le mettant en perspective avec le reste de sa filmographie. Comme le mentionne la quatrième de couverture de l’ouvrage susmentionné, « Kelly Reichardt déplace le regard sur les États-Unis, leur présent comme leur histoire, en revisitant le cinéma US, road-movie, thriller et western ». La genèse de River of Grass, les éléments autobiographiques, les intentions de la réalisatrice (« partir du film noir, pour en évider tous les codes et les poncifs »), les personnages (“des bons à rien sympathiques”), les thèmes (ou comment l’environnement façonne les protagonistes), les conditions de tournage (19 jours, sans autorisation et avec un budget microscopique) sont abordés, tout comme les difficultés rencontrées par Kelly Reichardt pour trouver les financements de son second long-métrage, qui ne se tournera que douze ans plus tard. Judith Revault d’Allonnes indique également qu’en dehors des plateaux, Kelly Reichardt est aussi enseignante et clôt sa brillante analyse en disant que « River of Grass commence à analyser le rapport de l’Amérique à ses mythes, la cinéaste démarrant ici sa retraversée de l’histoire du cinéma en l’abordant sous un angle et un point de vue différents ».

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

River of Grass est présenté en Haute-Définition, dans son format original 1.37. Tourné avec peu de moyens, le premier long-métrage de Kelly Reichardt bénéficie d’un master propre (très bonne restauration 2K réalisée à partir du négatif 16mm original) et clair, correspondant à la découverte du film dans les salles en septembre 2019. Essentiellement filmé avec des éclairages naturels, la colorimétrie se révèle lumineuse avec de multiples teintes bleues, de la voiture en passant par les vêtements des personnages, la mer et surtout le ciel immaculé omniprésent. La définition est souvent exemplaire, le piqué aussi aléatoire qu’inhérent aux conditions des prises de vue. La texture argentique est palpable et cet aspect brut renforce l’intimité avec les personnages, tout en respectant les volontés artistiques de la réalisatrice.

Le mixage unique anglais DTS-HD Master Audio 2.0 proposé est de fort bonne facture avec des dialogues clairs et suffisamment d’ambiances pour souligner quelques épisodes de l’errance du « couple infernal ». Amplement suffisante, cette piste sonore ne fait évidemment pas d’esbroufe et remplit aisément son contrat en préservant le côté intimiste de l’histoire.

Crédits images : © Extralucid Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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