Test Blu-ray / Le Parfum d’Yvonne, réalisé par Patrice Leconte

LE PARFUM D’YVONNE réalisé Patrice Leconte, disponible en DVD et Blu-ray le 3 mai 2022 chez Rimini Editions.

Acteurs : Jean-Pierre Marielle, Hippolyte Girardot, Sandra Majani, Richard Bohringer, Paul Guers, Corinne Marchand, Philippe Magnan, Claude Derepp…

Scénario : Patrice Leconte, d’après le roman Villa triste de Patrick Modiano

Photographie : Eduardo Serra

Musique : Pascal Estève

Durée : 1h26

Date de sortie initiale : 1994

LE FILM

À la fin des années 50, un jeune homme qui prétend être un comte d’origine russe, tombe amoureux d’une sublime jeune femme, toujours accompagnée d’un dogue allemand et d’un vieil excentrique. Tout le monde semble avoir quelque chose à cacher…

Tango aura permis à Patrice Leconte de se remettre en selle après l’échec du Mari de la coiffeuse (350.000 entrées) sorti trois ans plus tôt. Mais la première et vraie déculottée arrivera l’année suivante pour le cinéaste avec Le Parfum d’Yvonne. Pourtant, cette fois encore rétrospectivement, le douzième long-métrage du réalisateur demeure un petit trésor caché, que l’on redécouvre totalement quand on se concentre plus attentivement sur sa filmographie, à l’instar du Nouveau Monde d’Alain Corneau ou Un, deux, trois, soleil de Bertrand Blier, par ailleurs tournés quasiment au même moment, au milieu des années 1990. Adaptation personnelle du roman Villa triste de Patrick Modiano, publié en 1975, Le Parfum d’Yvonne est et restera probablement l’un des opus les plus méconnus de Patrice Leconte, seulement vu par 160.000 spectateurs à sa sortie en mars 1994, devant s’incliner face à Sister Act, acte 2, L’Affaire Pélican d’Alan J. Pakua, La Cité de la peur d’Alain Berberian et Philiadelphia de Jonathan Demme. Rarement diffusé à la télévision, ce drame éthéré, psychologique et même existentiel, teinté d’érotisme, possède de très nombreux atouts dans sa musette et mérite donc toute l’attention du cinéphile averti, qui saura l’apprécier à sa juste valeur, puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’une des plus grandes réussites plastiques de Patrice Leconte.

En plein été 1958, Victor Chmara, un réfractaire qui compte ainsi échapper à la conscription et à la guerre d’Algérie, séjourne pour quelque temps sur les rives du lac Léman. Alors qu’il végète avec application, il rencontre dans un luxueux palace une jeune starlette, Yvonne, dont il s’éprend et qui devient bientôt sa maîtresse. Quand elle n’est pas en compagnie de Victor, Yvonne s’affiche souvent avec René Meinthe, un vieil homosexuel dont la dernière distraction est de singer du mieux possible le vieux personnage qu’il devient. Victor, qui veut devenir écrivain, et Yvonne, qui rêve de grands rôles, projettent de s’envoler un jour pour Hollywood…

« Il y a des saisons cher monsieur, où la soie sauvage n’en fait qu’à sa tête… »

Yvonne, c’est Sandra Majani, ancien mannequin et feu follet du cinéma français, qui tentait alors une reconversion en tant qu’actrice, apparue seulement précédemment dans Alberto Express d’Arthur Joffé, Lune froide de Patrick Bouchitey et déjà dans Tango de Patrice Leconte dans le rôle de la belle serveuse de l’hôtel. Attiré par le charisme de cette jeune comédienne en herbe néerlandaise, Patrice Leconte lui confie le rôle principal du Parfum d’Yvonne, titre par ailleurs qu’il a toujours rejeté, lui préférant celui du roman original, mais devant s’y résoudre devant la décision du producteur Thierry de Ganay, qui avait produit Le Mari de la coiffeuse. Astre, ou plutôt une comète dans le panorama cinématographique hexagonal, elle illumine Le Parfum d’Yvonne de sa présence, de sa sensibilité, de sa sensualité et de son indéniable talent, imprime la pellicule à chaque plan, Patrice Leconte la mettant systématiquement en valeur, comme il n’aura cessé de le faire au cours de sa carrière avec ses acteurs, épaulé en cela par son complice, le directeur de la photographie Eduardo Serra (Une promesse, La Fleur du mal, Rien ne va plus, Grosse fatigue, Marche à l’ombre). Comme un écrin ouaté et duveteux, Sandra Majani apparaît comme une pierre précieuse à l’état brut, doucement polie et sculptée par un cinéaste artisan, usant de ses outils pour révéler avec délicatesse un diamant inattendu dont la beauté éclate aux yeux des spectateurs. Après l’échec critique et commercial du film, Sandra Majani disparaîtra totalement de la circulation, mais remercions Patrice Leconte de l’avoir révélé et même immortalisé.

« On ne plaisante pas avec la mélancolie ! »

Face à elle, Hippolyte Girardot, campe un formidable Victor Chmara, personnage trouble et insondable, qui renvoie directement à la nature stylistique et dramatique de Patrick Modiano, dont on ne saura quasiment rien, mais dont l’existence oisive sera perturbée par l’arrivée d’Yvonne. La même année que Les Patriotes d’Éric Rochant, à l’aube de ses 40 ans, le comédien trouve incontestablement l’un de ses rôles les plus complexes et s’en acquitte merveilleusement. Juste avant Les Grands ducs, qu’il avait en ligne de mire, Patrice Leconte dirigeait pour la première fois l’immense Jean-Pierre Marielle, par ailleurs déjà présent au générique d’Un, deux, trois, soleil que nous évoquions plus haut. Que dire, si ce n’est qu’il est admirable dans la peau du docteur René Meinthe, vieil homme extravagant, se nommant lui-même la reine des Belges, homosexuel sexagénaire, qui accompagne Yvonne dans ses déplacements, tout en traînant un mal de vivre, ou plutôt de vieillir. Ces trois solitaires, alors en villégiature sur les bords du lac Léman, vont faire ensemble un bout de chemin. Peu à peu, le comte va découvrir la singularité de ces êtres, et recevoir en particulier bien des mises en garde au sujet de la jeune femme qu’il souhaite épouser et emmener en Amérique pour y faire éclater son talent d’actrice. Pourquoi le mystérieux Victor Chmara se cache-t-il sous cette identité, et de quoi a-t-il peur ? De quoi vit Yvonne, femme lumineuse flanquée d’un dogue allemand ? Pourquoi est-il important pour elle de gagner la Coupe Houlignant d’élégance automobile ? Autant de questions, dont nous n’aurons sans doute pas de réponse.

Patrice Leconte a su conserver les zones d’ombre chères à Patrick Modiano et s’approprie le roman en prolongeant certaines thématiques mises en place par Le Mari de la coiffeuse comme l’amour absolu, en allant encore plus loin dans la représentation de l’érotisme, de la sensualité et du romantisme au cinéma. Les corps nus n’ont jamais été aussi exposés face à la caméra du réalisateur, aussi libres, pour ainsi dire caressés, désirés, renvoyant à l’osmose entre Victor et Yvonne, profitant de leur jeunesse, alors que Meinthe ne cesse de s’exprimer sur le temps qui passe, qui a passé d’ailleurs, sur un monde qui n’a plus rien à lui offrir ou dans lequel « une vieille tante » n’a plus sa place. C’est cette élégance omniprésente d’une passion qui se consume inexorablement, comme dans Le Mari de la coiffeuse, qui prend aux tripes, s’adresse au ressenti, au vécu, au fantasme du spectateur. Le temps passant n’a fait que mettre en relief les très grandes qualités de ce « petit film » de Patrice Leconte, qui à l’instar du film en Super 8 qui clôt cette histoire, prend l’aspect d’une bobine perdue renfermant une richesse insoupçonnée. Deux ans plus tard, Patrice Leconte prendra sa revanche (même s’il rejetterait sûrement ce mot) au box-office et vis-à-vis de la critique, avec Ridicule, qui sera récompensé par quatre César, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur.

LE BLU-RAY

Le Parfum d’Yvonne avait déjà connu une première édition DVD en 2000 chez M6 Vidéo, notamment en double-face, la B comprenant le film Les Grands ducs. 2004, le film ressort en single chez Lancaster. Depuis ? Plus aucune nouvelle ! 2022, Le Parfum d’Yvonne fait un comeback remarqué chez Rimini Editions, dans une nouvelle édition Standard et pour la première fois en Haute-Définition, comme pour Le Mari de la coiffeuse et Les Grands ducs. La jaquette est glissée dans un boîtier classique de couleur bleue, reposant un surétui cartonné liseré vert. Le menu principal est animé et musical.

On commence par l’interview inédite de Patrice Leconte, réalisée à l’occasion de cette sortie dans les bacs (12’). Le cinéaste s’exprime sur l’échec du Parfum d’Yvonne (« même si ce n’est pas le film qui s’est le plus ramassé ! »), sa première collaboration avec « l’irremplaçable » Jean-Pierre Marielle, le casting, les lieux de tournage, l’adaptation du roman de Patrick Modiano, le titre du film (imposé par le producteur, qui n’aimait pas celui du livre), l’affiche d’exploitation (« calamiteuse, éteinte, sinistre, affreuse, sans aucune grâce, qui ne donne pas du tout envie d’aller voir le film, qui lui est lumineux, amoureux, sensuel… »), le tournage des scènes érotiques…avant d’indiquer qu’il aime bien ce film, malgré ses défauts.

Rimini Editions reprend aussi le brillant commentaire audio déjà présenté sur le DVD M6 Vidéo, enregistré en 2000. N’hésitez surtout pas à vous faire une projo en compagnie de Patrice Leconte, toujours très prolixe, franc du collier, sensible et drôle, passionnant quand il revient sur son travail. C’est encore une fois le cas ici. Le cinéaste décortique chaque séquence, du début à la fin, dévoilant les petits secrets de fabrication (comme la scène du générique), revient sur l’adaptation du roman de Patrick Modiano, le changement de titre par rapport au livre, le casting, ses intentions (« j’avais envie de faire un film lumineux, sensuel, esthétique, beau à voir […] c’est d’ailleurs sa limite car un peu esthétisant et creux »), ses erreurs et difficultés (« comment mettre en scène trois personnes à table sans être banal ? […] mon travail n’est pas formidable… »), la musique « lyrique et pleine de mystère » de Pascal Estève, les séquences érotiques…Patrice Leconte clôt ce commentaire en indiquant « Je redoutais de revoir Le Parfum d’Yvonne, j’avais peur d’y voir que des défauts…ça été le cas, j’en ai même découvert des nouveaux…mais je l’aime bien, je lui trouve beaucoup de charme ».

L’Image et le son

S’il n’est pas dénué de légers défauts, force est de constater que nous n’avions jamais vu Le Parfum d’Yvonne dans une telle copie. La texture argentique de la superbe photographie signée Eduardo Serra est heureusement conservée et excellemment restituée, ce Blu-ray au format 1080p possède aussi d’autres qualités. Les détails sont plaisants aux quatre coins du cadre, les séquences diurnes n’ont jamais été aussi belles et lumineuses. C’est propre, clair et ce sont surtout les couleurs qui retrouvent une pêche qu’on ne soupçonnait pas. Ce n’est pas le transfert du siècle, mais le cinéphile complétiste et fan du travail de Patrice Leconte sera heureux de posséder Le Parfum d’Yvonne dans ces conditions.

La piste DTS-HD Master Audio 2.0 propose un confort acoustique solide et homogène, une fluidité rarement prise en défaut, avec des dialogues solides, des ambiances précises et la musique de Pascal Estève (Confidences trop intimes, L’Homme du train, La Veuve de Saint-Pierre) est très habilement restituée. Pas de sous-titres français destinés aux spectateurs sourds et malentendants.

Crédits images : © Rimini Editions / Lambart Productions / TF1 Films Production / Zoulou Films / CEC Rhônes-Alpes / M6 Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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