Test Blu-ray / La Double vie de Véronique, réalisé par Krzysztof Kieślowski

LA DOUBLE VIE DE VÉRONIQUE réalisé par Krzysztof Kieślowski, disponible en DVD et Combo Blu-ray + 4K UHD le 7 décembre 2021 chez Potemkine Films.

Acteurs : Irène Jacob, Halina Gryglaszewska, Kalina Jedrusik, Aleksander Bardini, Wladyslaw Kowalski, Jerzy Gudejko, Janusz Sterninski, Philippe Volter…

Scénario : Krzysztof Kieślowski & Krzysztof Piesiewicz

Photographie : Slawomir Idziak

Musique : Zbigniew Preisner

Durée : 1h37

Date de sortie initiale : 1991

LE FILM

«  J’ai l’impression que je ne suis pas seule » chuchote Weronika à son père, un soir, dans une petite ville de Pologne. La jeune fille chante avec une voix étrange, presque irréelle. Plus tard, elle aperçoit sur la place du Marché de Cracovie celle qui pourrait être son double : Véronique. Mais un accident de coeur foudroie Weronika lors d’un concert. En France, Véronique éprouve une douleur violente. Elle sent comme une absence. Puis des signes étranges surviennent : appels nocturnes, courriers et même une énigmatique cassette d’indices sonores…

Quel film merveilleux ! Une histoire d’amour, sur les trésors précieux de l’existence, sur le destin, la fatalité. Krzysztof Kieślowski (1941-1996) atteint le sublime avec La Double vie de Véronique. Le cinéaste polonais nous fait pénétrer dans la sphère intime de Véronique / Weronika, ou l’histoire d’une vie qui continue, quittant un être pour se perpétuer dans le corps et l’âme d’un autre. Kieslowski prend la main du spectateur et l’entraîne dans un univers charnel, rempli de désirs où l’être humain doit se fier aux signes et aux moindres détails qui jonchent son parcours. Hypnotique par sa fascinante musique signée Zbigniew Preisner, La Double vie de Véronique est construit autour des sensations, des impressions, avec une virtuosité et une pureté des images de chaque instant, rarement atteintes au cinéma. Comment ne pas tomber amoureux d’Irène Jacob ? La jeune comédienne récompensée par le prix d’interprétation à Cannes en 1991 élève le film vers l’irrationnel, incarne la fragilité à l’état pur, comme celle du cristal. Radieuse, lumineuse, elle devient alors fantasme intouchable, toujours auréolée d’une aura quasi-surnaturelle. Jamais les mystères de l’âme humaine n’auront été aussi troublants et l’on sort du film bouleversé, convaincu qu’un être sur Terre nous ressemble physiquement, psychologiquement. Beaucoup de sentiments passent par le non-dit et l’atmosphère érotico-sensuelle, qui nous font aimer le cinéma. Comment résumer la plus belle scène du film, où Weronika rend son dernier souffle durant l’envolée lyrique du récital, au même moment où Véronique se perd dans un orgasme ? Où l’on ressent une âme s’envoler vers un autre corps…La Double vie de Véronique est un film touché par la grâce, une expérience unique, une époustouflante ode à la vie, riche en symboles, sur la quête de soi. Un chef d’oeuvre absolu et sophistiqué sur les coïncidences, les intuitions, les connexions immatérielles et pourtant réelles entre les individus. Intemporel, envoûtant, furieusement poétique et mélancolique.

Il y a 20 ans dans deux villes différentes (en France et en Pologne) naquirent deux petites filles pareilles. Elles n’ont rien en commun, ni père, ni mère, ni grands parents, et leurs familles ne se sont jamais connues. Pourtant elles sont identiques : toutes deux gauchères, aiment marcher les pieds nus, et le contact d’un anneau d’or sur leurs paupières. Et surtout, toutes deux ont une voix magnifique, sublime, un sens musical absolu, et la même malformation cardiaque difficilement détectable. L’une profitera des expériences et de la sagesse de l’autre sans le savoir. Comme si chaque fois que la première se blessait avec un objet la seconde évitait le contact de ce même objet…

Difficile de se pencher sur La Double vie de Véronique, étant donné que deux spectateurs n’y verront, ou plutôt ne ressentiront pas la même chose, à la fois devant l’étrangeté des images, de sa photo singulière – signée Sławomir Idziak, chef opérateur de Trois couleurs : Bleu, Bienvenue à Gattaca et La Chute du faucon noir – plongeant les personnages dans des tons verts et dorés, et bien sûr de son récit qui pourra sembler insondable pour certains. Partagé entre la Pologne et la France, le film, aussi bien que le cinéaste lui-même à ce moment précis de sa vie, narre l’histoire de deux femmes. Alors que Weronika vit à Cracovie, Véronique, elle, vit à Clermont-Ferrand. Sans qu’elles se connaissent, la mort de l’une, qui s’évanouit et s’éteint durant son premier concert de choriste, semble changer sensiblement la vie de l’autre Véronique. Chacune a cette impression « de ne pas être seule au monde ». Pourtant, elles ne se connaissent pas, n’ont aucun parent en commun et mènent une existence différente à 1800 kilomètres de distance. Mais les deux femmes se ressemblent comme deux gouttes d’eau, brune aux yeux verts, leurs lèvres se pincent quand elles sont traversées par l’émotion et le plaisir.

L’ancien étudiant et diplômé de la prestigieuse école de cinéma de Łódź ne donnera aucune explication. D’ailleurs, le réalisateur s’y reprendra une bonne dizaine de fois pour trouver le montage qui lui conviendra, y revenant sans cesse chaque fois qu’il trouvait son film trop explicite. La Double vie de Véronique est ce qu’on peut appeler un film parfait. Par sa mise en scène que l’on pourrait qualifier de mathématiques, sans jamais tomber dans l’artificialité, mais uniquement pensée dans un but dramatique, émotionnel et sensoriel, sur laquelle s’accordent à la fois les partis-pris esthétiques qui reflètent l’indicible de Sławomir Idziak et la composition angélique de Zbigniew Preisner. Cette réunion de talents, pour ne pas dire de génies, sans oublier celui de sa comédienne principale (après la défection d’Andie MacDowell et de Juliette Binoche), conduisent à un miracle de cinéma. Car on peut voir et revoir La Double vie de Véronique encore et toujours et découvrir chaque fois un film différent.

Porté par une critique élogieuse, La Double vie de Véronique sera accueilli de façon triomphale au Festival de Cannes, où il est récompensé par le Prix d’interprétation féminine, le prix du Jury oecuménique et le Prix FIPRESCI, tandis que près de 600.000 spectateurs viendront se perdre dans le conte vertigineux de Krzysztof Kieślowski, qui laissait définitivement tomber le réalisme qui caractérisait alors ses précédents ouvrages. Vous l’aurez compris, pour l’auteur de ces mots il s’agit ni plus ni moins d’un des plus grands films du monde.

LE COMBO BLU-RAY + 4K UHD

Il faut remonter à février 2006 pour retrouver la toute première édition double DVD de La Double vie de Véronique, précédemment sortie chez MK2. Le film de Krzysztof Kieślowski ressort en DVD single en octobre 2007. Puis…plus signe de vie de Véronique et Weronika ! Décembre 2021, ce chef d’oeuvre du cinéma ressort enfin en DVD et combo Blu-ray + 4K UHD, entièrement restauré 4K chez Potemkine Films. Magnifique visuel. Le menu principal est animé et musical.

Nous commençons l’interactivité avec une présentation du film réalisée par Annette Insdorf (8’50). L’historienne américaine du cinéma, née en 1950 de parents polonais et rescapés des camps de concentration, signe une très bonne introduction à La Double vie de Véronique, expliquant que les cinéphiles passionnés par le cinéma de Krzysztof Kieślowski n’ont cessé de se multiplier depuis la mort prématurée du cinéaste en 1996, à l’âge de 54 ans. Elle revient sur la vision humaniste du cinéaste (« un narrateur cinématographique accompli »), la richesse esthétique de ses images et de ses bandes-sonores, les spéculations philosophiques et spirituelles de son film de transition, mis en scène après la chute du communisme. Annette Insdorf évoque « les liens spirituels qui traversent les frontières […] les fils qui relient les êtres dans ce film magnifiquement réflexif ». Enfin, la musique de Zbigniew Preisner est abordée, ainsi qu’une autre partie des thèmes et les partis-pris de La Double vie de Véronique (le double, la multiplication des reflets).

A l’occasion de la sortie de cette réédition 4K, l’éditeur est allé à la rencontre de la magnifique Irène Jacob (24’). La comédienne replace La Double vie de Véronique dans sa carrière et explique qu’elle avait vu Brève histoire d’amour et Tu ne tueras point au cinéma, avant de rencontrer Krzysztof Kieślowski, avec lequel elle n’aurait « jamais pu imaginer jouer sous sa direction trois ans plus tard ». Elle se souvient de cette séance d’improvisation sur une thématique donnée par le réalisateur, avant d’obtenir le premier rôle pour ce qui deviendra La Double vie de Véronique, qui s’intitulait encore La Choriste. Puis, Irène Jacob en vient plus précisément sur sa préparation pour le rôle de Weronika (10 jours en « immersion » dans une famille polonaise après la levée du rideau de fer) et celui de Véronique, des attitudes différentes trouvées en collaboration avec le metteur en scène (tous les gestes, comme celui des lèvres pincées, étaient écrits). Elle parle ensuite de la narration « particulière » du film, du fait que beaucoup de scènes tournées n’aient pas été conservées au montage final (une dizaine de montages différents ont existé), de ce film qui a « une place à sa part » dans l’oeuvre de Krzysztof Kieślowski, des thèmes (un film sur la solitude, sur l’intuition, qui échappe au temps et aux frontières), des partis-pris, de la musique, tout en partageant ses souvenirs liés au tournage et à la façon dont elle a été dirigée. Un très beau moment à ne rater sous aucun prétexte.

On passe à un entretien dense et passionné avec Zbigniew Preisner (17’30), enregistré à Cracovie. Sur certains lieux de tournage, dont la place du Marché où Weronika aperçoit Véronique, le compositeur revient longuement sur ses diverses collaborations avec Krzysztof Kieślowski, sur les répétitions avec Irène Jacob dans un cabaret qu’il fréquentait depuis toujours, où « nous avions décidé d’être libres, le seul endroit où le communisme n’existait pas » déclare Zbigniew Preisner en parlant de l’Histoire de son pays et de sa jeunesse au temps du Rideau de fer. Évidemment, le musicien se souvient de la création des différents thèmes du film, ainsi que de la séquence du concerto.

Journaliste et écrivain, spécialiste français de Krzysztof Kieślowski, auteur de La Double vie de Véronique, au coeur du film de Kieslowski, paru en 2006, Alain Martin revient en détails sur ce titre-charnière dans la carrière du cinéaste polonais (22’). Vous saurez tout ou presque sur le tournage et la production de La Double vie de Véronique, qui se sont déroulés en Pologne et en France, avec deux équipes, le cinéaste passant alors pour la première fois en Europe de l’Ouest après le triomphe cannois du Décalogue en 1988. Alain Martin aborde la collaboration du réalisateur avec Zbigniew Preisner (la musique ayant été enregistrée avant les prises de vue), le travail sur le son, la photographie spécifique verte-dorée de Slawomir Idziak (avec ses filtres fabriqués spécialement par des maîtres verriers), avant d’analyser plus en profondeur le film et ses thématiques, notamment ce qui relie Weronika et Véronique. Enfin, Alain Martin parle de l’épilogue – déjà évoqué par Irène Jacob au cours de son interview – ajouté pour l’exploitation américaine de La Double vie de Véronique, où le personnage rejoignait son père, avant de se jeter dans ses bras.

Potemkine reprend le formidable documentaire de Luc Lagier intitulé 1966-1988, Kieslowski, cinéaste polonais, réalisé en 2005, disponible sur l’ancien DVD collector (31’). Ce film très documenté et richement illustré, par des photographies et divers extraits de films, entreprend de retracer les vingt années de la carrière polonaise de Krzysztof Kieślowski, jusqu’à sa révélation internationale au Festival de Cannes en 1988 avec Le Décalogue, qui allait déboucher à ses œuvres françaises. Cet essai passionnant décortique sous tous les angles, le fond comme la forme, l’oeuvre pessimiste et critique de ce cinéaste, fondamentalement lié à l’Histoire de la Pologne. Portrait d’homme et d’artiste, 1966-1988, Kieslowski, cinéaste polonais retrace donc les travaux dans le documentaire puis dans la fiction (à partir de 1975) du metteur en scène, représentant du cinéma de « l’inquiétude morale », et suit son évolution, jusqu’à la dernière partie de sa carrière, symbolisée par une « réalité parallèle, invisible et mystique ».

L’Image et le son

Seule l’édition Blu-ray a été confiée par Potemkine Films, qui nous présente La Double vie de véronique en version intégralement restaurée 4K par MK2, les travaux ayant été réalisés par le laboratoire Hiventy, à partir du négatif original. Le directeur de la photographie Sławomir Idziak, fidèle collaborateur de Krzysztof Kieślowski (La Cicatrice, Tu ne tueras point, Trois couleurs : Bleu) et par ailleurs chef opérateur sur Le Roi Arthur d’Antoine Fuqua et Harry Potter et l’Ordre du Phénix de David Yates, a lui-même supervisé le nouvel étalonnage. Si nous ne bénéficions donc pas du disque 4K UHD, force est de constater que ce Blu-ray en met déjà plein la vue et pour tout dire, nous n’avions probablement jamais vu La Double vie de Véronique dans des conditions techniques aussi démentielles. Les teintes vertes, dorées, rouges, chaudes, spécifiques, qui participent à l’identité poétique de ce chef d’oeuvre sont absolument resplendissantes, tout comme les contrastes, ébouriffants. La texture argentique flatte les rétines, à la fois organique, fine, suprêmement élégante et équilibrée, le piqué est ciselé, les détails abondent et certains apparaissent sans doute pour la première fois sur un écran autre que celui du cinéma. Les gros plans sont merveilleux, d’une beauté à couper le souffle, à l’instar de celui sur l’oeil de Weronika/Véronique effleuré avec un anneau en or. Voilà sans nul doute le plus bel écrin rêvé pour La Double vie de Véronique.

La Double vie de Véronique bénéficie d’un remixage DTS-HD Master Audio 5.1. Cette séduisante option acoustique permet à l’enivrante composition de Zbigniew Preisner d’environner le spectateur pour mieux le plonger dans l’atmosphère du film à l’instar de la séquence du concerto à la 25è minute. Les effets latéraux ajoutés ne tombent jamais dans la gratuité, ni dans l’artificialité. De plus, les dialogues ne sont jamais noyés et demeurent solides, la balance frontale assurant de son côté le spectacle acoustique, riche et dynamique. Mais que les puristes se rassurent, un excellent mixage DTS-HD Master Audio 2.0 est également disponible. Cette piste se révèle d’ailleurs plus percutante et propre que son homologue. Elle est pour nous la plus conseillée du lot. Rappelons que le premier acte du film est entièrement en polonais sous-titré français, ce qui pourrait en décontenancer certains. L’éditeur joint aussi une piste Audiodescription, ainsi que les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.

Crédits images : © Potemkine Films / MK2 / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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