Test Blu-ray / Europe 51, réalisé par Roberto Rossellini

EUROPE 51 (Europa ’51) réalisé par Roberto Rossellini, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 10 mars 2021 chez Tamasa Diffusion.

Acteurs : Ingrid Bergman, Alexander Knox, Ettore Giannini, Giulietta Masina, Teresa Pellati, Marcella Rovena, Tina Perna, Sandro Franchina…

Scénario : Roberto Rossellini, Sandro De Feo, Mario Pannunzio, Ivo Perilli & Brunello Rondi

Photographie : Aldo Tonti

Musique : Renzo Rossellini

Durée : 1h54

Date de sortie initiale : 1952

LE FILM

Une jeune femme riche et futile est bouleversée par le suicide de son enfant, dont elle se sent responsable. Son drame personnel lui fait découvrir la misère et les souffrances des autres, à qui elle se dévouera désormais.

Alors qu’il vit la période de sa vie la plus mouvementée (divorce difficile, attente d’un enfant), Roberto Rossellini signe en 1950 son film le plus paisible, Les 11 Fioretti de François d’Assise – Francesco, giullare di Dio, qui délivre un véritable message de paix, d’amour et d’entraide tout en repoussant les limites du néoréalisme en mettant en scène de véritables moines franciscains. Lorsqu’il évoque Les 11 Fioretti de François d’Assise, Martin Scorsese déclare « Je n’ai jamais vu de film qui lui soit vraiment comparable et je ne m’attends pas à en voir un de toute ma vie », tandis que François Truffaut disait qu’il s’agissait du « plus beau film du monde ». Inspiré de courts récits évoquant les nombreux épisodes de la vie de François d’Assise (les « fioretti »), le film de Roberto Rossellini renouvelle le néoréalisme et laisse une grande place à la vie quotidienne de ces moines refusant tout matérialisme et profitant du plus beau cadeau accordé par Dieu : la vie et l’aide aux plus démunis en leur enseignant que la souffrance mène à la plénitude et à la joie. Tout miracle est donc banni du film de Roberto Rossellini qui préfère montrer des hommes bâtissant leur petite chapelle de leurs mains, priant, venant en aide aux pauvres, mangeant ou marchant avec allégresse dans la campagne environnante, le tout ponctué avec humour et poésie. Dans le film, François est un homme comme les autres, qui se démarque à peine du reste de ses fidèles. Les personnages effleurent la terre et semblent peu soumis aux lois de la gravité mais demeurent des hommes « terrestres » prêchant l’Evangile. Oeuvre de l’innocence et de l’épure, ce film est un tournant dans l’oeuvre et dans l’existence de son auteur, puisque dans un climat personnel quelque peu chaotique, le cinéaste va réaliser son film le plus apaisé et le plus fantaisiste de toute sa carrière. C’est de ce film que découlera tout simplement Europe 51 – Europa ’51, la seconde de ses cinq collaborations avec celle qui partage désormais sa vie, Ingrid Bergman. Deux ans après Stromboli – Stromboli terra di Dio et deux ans avant Voyage en Italie – Viaggio in Italia, la trilogie dite de la « solitude », Roberto Rossellini et la comédienne présentent une radiographie implacable de l’Italie post-Deuxième Guerre mondiale, doublée du portrait d’une femme bourgeoise qui décide de changer de vie après le suicide de son fils. Si Europe 51 n’est sans doute pas le film le plus célèbre de son auteur, du moins celui auquel on pense d’emblée en évoquant sa grande filmographie, il demeure en revanche l’un des plus riches, aussi bien sur le fond que sur la forme et s’avère peut-être le chef d’oeuvre caché de Roberto Rossellini.

Irene, interprétée par Ingrid Bergman, est une Américaine qui a épousé le patron de la filiale italienne d’une grande société américaine, George Girard, personnage qu’interprète Alexander Knox. Ils forment un couple modèle de la grande bourgeoisie qui prospère dans la Rome de l’après-guerre. Au cours d’une réception mondaine, leur fils, Michele, n’a de cesse d’attirer l’attention de sa mère, mais celle-ci est toute à ses hôtes. Michele se jette alors dans la cage d’escalier. Son suicide est manqué mais sa hanche, cassée. À l’hôpital, Irene promet de ne plus quitter Michele et d’être plus attentive, mais l’enfant meurt brusquement d’une embolie.Pendant dix jours, la mère reste alitée, puis elle tâche de reprendre sa place. Elle se tourne vers un cousin de son mari, Andrea Casatti, personnage interprété par Ettore Giannini. Il est communiste et l’aide à sortir de sa peine et de son milieu. Il lui fait visiter les quartiers les plus pauvres de Rome, ce qui la conduit à sacrifier son temps à leurs habitants. Elle verse de l’argent à un garçon pour son traitement médical. Elle aide une mère qui élève seule ses six enfants à trouver un emploi. Amenée à remplacer celle-ci pour deux journées, elle connaît l’expérience bouleversante du travail anonyme en usine. Elle veille une jeune prostituée mourant de la tuberculose.Son action sociale l’accapare au point qu’elle néglige ses obligations sociales et délaisse son foyer. Son mari en arrive à se persuader qu’elle a une relation adultère avec Andrea. C’est la séparation de corps. Au cours d’une de ses « missions » dans un foyer miséreux, Irène est amenée à intervenir auprès du fils de la maison, voleur en fuite venu menacé ses parents de son revolver. Elle réussit par une sorte de force intérieure et de grâce persuasive à le faire partir tout en retenant son arme et en lui conseillant de se rendre à la police. Elle est elle-même arrêtée et accusée de complicité de délit de fuite. Alors qu’elle se retrouve en prison et que la presse invente une liaison qu’elle aurait eu avec le fuyard, son mari industriel et les autorités décident de la placer dans un hôpital psychiatrique pour étouffer le scandale.

Europe 51 est un film dense, passionnant, extraordinaire, une critique sociale frontale qui parle ouvertement de sujets tabous (le suicide d’un enfant, événement final d’Allemagne année zéro et trauma personnel du réalisateur qui avait perdu son fils cinq ans auparavant), qui présente la face cachée de l’Italie vue à travers les yeux d’une femme riche, dont le regard auparavant voilé l’empêchait de voir la réalité en face, a désormais changé depuis la disparition de son fils, qui s’est donné la mort par manque affectif. Ce revirement soudain, dû au deuil impossible auquel elle est confrontée, fait qu’elle est traitée pour folie après avoir décidé de se dévouer aux plus démunis. Drame bouleversant et percutant, Europa ’51, produit par le trio Rossellini-De Laurentiss-Ponti, s’appuie sur un scénario coécrit avec Ivo Perilli (Riz amer de Giuseppe De Santis) et Brunello Rondi (Huit et demi de Federico Fellini) qui compile tous les questionnements politico-sociaux de l’Italie en pleine reconstruction, tout en montrant ce qu’habituellement on préfère mettre de côté, les quartiers les plus pauvres de l’agglomération romaine, ainsi que les hôpitaux psychiatriques. Récompensé par le Grand Prix International à la Mostra de Venise en 1952, Europe 51 a subi divers changements de dialogues, plusieurs coupes (la mention de la grève organisée par un syndicat a par exemple été supprimée, ainsi que l’évocation du chômage d’un personnage) et divers montages ont été exploités à travers le monde. Aborder la question de la sainteté dans la société d’après-guerre, le rejet du luxe et du confort d’une vie bourgeoise pour l’amour des pauvres (à l’instar de François d’Assise), tout en critiquant ouvertement la modernité, les principes catholiques et/ou communistes n’étaient pas du goût de tout le monde, en premier lieu du gouvernement italien.

Europa ’51 c’est un chemin de Croix, une Passion, où le personnage d’Ingrid Bergman, qui avait incarné Jeanne d’Arc chez Victor Fleming en 1948 et qui allait l’interpréter de nouveau sous la direction de son époux dans Jeanne au bûcher – Giovanna d’Arco al rogo en 1954, est condamnée par les siens, trahie par son époux, avant d’être punie. L’épure est encore le parti pris principal d’Europe 51, la caméra ne lâchant quasiment pas une seconde Irène, durant son périple, quand elle découvrira les conditions de vie des italiens entassés (parfois à six ou à douze dans un studio) dans les banlieues sordides. C’est cette femme que Roberto Rossellini décide de suivre et d’utiliser comme vecteur inattendu pour mettre ses concitoyens face à une dure réalité, et dont il désire montrer le chemin vers la rédemption. Ingrid Bergman enflamme l’écran par sa présence, son charisme extraordinaire, son corps longiligne calfeutré dans un long manteau noir qui traverse l’écran comme une entité surréaliste et quasi-fantastique, impression parfois renforcée par la magnifique photographie du chef opérateur Aldo Tonti, dont certaines volontés artistiques renvoient même parfois au documentaire quand le cinéaste montre le fonctionnement d’une usine (évidemment loin d’être idyllique) ou bien comment vit une prostituée.

Échec public et commercial à sa sortie, Europa ’51 est un constat accablant de l’Italie au début des années 1950, sans doute l’un des témoignages les plus intelligents et saisissant d’un pays qui allait se préparer doucement, mais sûrement à connaître une très forte croissance économique, creusant de ce fait encore plus les inégalités sociales. Un film précurseur.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

Europe 51 avait déjà connu les honneurs d’une sortie en DVD chez Tamasa Diffusion, en DVD, en avril 2013. Une édition désormais difficile à trouver à prix décent. Huit ans plus tard, le film de Roberto Rossellini refait surface, toujours chez Tamasa, mais cette fois sous la forme d’un très beau combo Blu-ray + DVD, auquel est joint un livret de 20 pages constitué du regard de Jean Gili et du dossier de presse original. Le menu principal est fixe et musical.

Ne manquez surtout pas la longue et précieuse intervention (43’30) d’Elena Dagrada, enseignante à l’Université de Milan et auteure de Le varianti trasparenti. – I film con Ingrid Bergman di Roberto Rossellini, Edizioni Universitarie di Lettere – Economia – Diritto, Milano, 2005, qui revient sur tous les aspects d’Europe 51 dans le bonus intitulé « Le film aux X versions ». L’invitée de Tamasa replace dans son contexte le film qui nous intéresse aujourd’hui, autrement dit la seconde collaboration d’Ingrid Bergman avec Roberto Rossellini, avec la genèse du film (qui devait se dérouler à Paris dans la première version), la situation politique (la montée des deux extrêmes) et économique de l’Italie au début des années 1950 qui devait refléter le dilemme du personnage principal, les figures religieuses d’Europe 51. Le film est aussi symbolique de l’anticonformisme du cinéaste lui-même, qui ne voulait pas se « ranger » et suivre le sillon tracé par les voies dominantes. Même chose pour Irene dans Europe 51, ce qui la conduit à être enfermée. Ensuite, Elena Dagrada passe en revue les différences entre les montages apparus depuis la présentation du film à la Mostra de Venise en septembre 1952, qui était la version la plus complète et celle qui est désormais présentée par Tamasa dans cette édition. Des montages qui diffèrent, selon le pays ou le bon vouloir du sous-secrétaire d’État à la Présidence du conseil des ministres, le démocrate-chrétien et tristement célèbre Giulio – Il Divo – Andreotti, oeuvrant contre le néo-réalisme.

Le livret inclus à cette édition est également très intéressant, l’érudit Jean A. Gili revenant entre autres sur la rencontre d’Ingrid Bergman et de Roberto Rossellini, ainsi que sur Europe 51, ses thèmes et la psychologie de son personnage principal. La suite du livret reprend le dossier de presse (allemand) original avec un texte de Roberto Rossellini qui s’exprime sur ses intentions, ainsi qu’un texte d’Alberto Moravia sur la philosophe humaniste Simone Weil, dans le cadre d’une étude sur Europe 51 publiée dans L’Europea.

L’Image et le son

La restauration numérique d’Europe 51 a été réalisée à partir de la copie positive authentique de première génération conservée par les Archives historiques d’art contemporain de la Biennale de Venise, à la Cinémathèque de Bologne. Cette copie correspond à la première version du film, présentée lors de la 17e Mostra de Venise. La restauration 2K a été effectuée par L’Immagine Ritrovata, à Bologne, en 2015, avec l’accord de Cristaldi Film. N’attendez donc pas un master HD somptueux, mais de très bonne qualité. Certaines rayures verticales et quelques fils en bord de cadre subsistent, ainsi que divers plans flous, mais découvrir Europe 51, la version la plus complète d’ailleurs, dans ces conditions tient sans doute du miracle. Nous saluerons le soin apporté aux contrastes de la merveilleuse photographie du grand Aldo Tonti, mythique chef opérateur Amants diaboliques – Ossessione de Luchino Visconti, des Nuits de Cabiria – Le notti di Cabiria de Federico Fellini, de Barabbas de Richard Fleischer ou bien encore de Reflets dans un œil d’or – Reflections in a Golden Eye de John Huston. Le N&B est très beau, élégant, même si le piqué n’est sans doute pas aussi affûté qu’après une restauration réalisée à partir d’un négatif original. Néanmoins, le confort de visionnage est éloquent, la copie stable (contrairement au DVD sorti en 2013), en dépit de détails forcément amoindris.

Comme pour l’image, le son a subi aussi un dépoussiérage bienvenu. Résultat : aucun souci acoustique constaté sur ce mixage italien DTS-HD Master Audio 2.0, peut-être un léger souffle, mais rien de bien important. Le confort phonique de cette piste unique est total, les dialogues sont clairs et nets, même si les voix des comédiens, enregistrées en postsynchronisation, peuvent parfois apparaître en léger décalage avec le mouvement des lèvres. La composition de Renzo Rossellini est joliment délivrée.

Crédits images : © Tamasa Diffusion / Sabrina Piazzi / 1952 Studiocanal – Cristaldi Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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