Test 4K UHD / Le Dernier Monde cannibale, réalisé par Ruggero Deodato

LE DERNIER MONDE CANNIBALE (Ultimo mondo cannibale) réalisé par Ruggero Deodato, disponible en Digibook 4K Ultra HD + Blu-ray + Livret le 16 janvier 2026 chez Sidonis Calysta.

Acteurs : Massimo Foschi, Me Me Lai, Ivan Rassimov, Sheik Razak Shikur, Judy Rosly…

Scénario : Renzo Genta, Tito Carpi & Gianfranco Clerici

Photographie : Marcello Masciocchi

Musique : Ubaldo Continiello

Durée : 1h33

Date de sortie initiale : 1977

LE FILM

Sur l’île de Mindanao, en 1975, trois hommes et une femme échouent en avion. Attaqués par les indigènes, deux d’entre eux sont tués. Rowland et Harper s’enfuient. Le premier disparaît dans les rapides, le second est fait prisonnier par une tribu d’anthropophages.

Il y a eu plusieurs étapes dans le cinéma d’épouvante faisant la part belle à l’anthropophagie. On peut remonter à 1963, année de la sortie d’Orgie sanglanteBlood Feast de Herschell Gordon Lewis (premier film gore de l’histoire), puis l’on passe directement à 1972 avec Au pays de l’exorcismeIl paese del sesso selvaggio, réalisé par Umberto Lenzi. Alors que ce dernier aurait dû enchaîner avec Le Dernier Monde cannibaleUltimo mondo cannibale, le producteur Giorgio Carlo Rossi (Qui l’a vue mourir ?), qui souhaitait collaborer de nouveau avec le cinéaste, décide finalement de passer les manettes à un metteur en scène moins gourmand en matière de lires, à savoir Ruggero Deodato. Celui-ci venait de signer le poliziottesco Deux Flics à abattre Uomini si nasce poliziotti si muore, et accepte de s’envoler pour la Malaisie, puis pour les Philippines, pour un tournage qui ne sera assurément pas de tout repos. Le Dernier Monde cannibale s’impose comme l’un des films d’épouvante cannibales italiens les plus réussis, une référence qui ne s’est jamais démentie, qui a su marquer les spectateurs du monde entier, mais aussi les réalisateurs, qui l’ont très souvent mentionné. Pour ce qui sera le premier opus de sa Trilogie Cannibale, qui sera suivi de Cannibal Holocaust (1980) et d’Amazonia, La Jungle Blanche – Inferno in diretta (1985), Ruggero Deodato joue avec le rythme et l’attente de son public, avant de lui offrir ce qu’il est venu chercher (à savoir un bon barbecue improvisé) dans le quasi-dernier acte de son film. Mais avant cela, Ultimo mondo cannibale agit comme une séance d’hypnose (toutes les scènes dans la caverne sont à tomber de beauté) et repose sur le jeu littéralement habité de Massimo Foschi (Holocaust 2000), présent dans toutes les scènes et qui passe presque les trois quarts du récit nu comme un ver. Si ça c’est pas se donner tout entier à son art tout de même…

L’île de Mindanao dans l’archipel des Philippines. Avec à son bord trois hommes et une femme, un petit avion de tourisme se pose en catastrophe dans la jungle. Attaqués par les indigènes, deux des passagers ne survivent pas. Les rescapés, Rowland et Harper, s’enfuient dans une nature aussi dense qu’hostile. Le premier disparaît dans les rapides, le second – un géologue – est fait prisonnier par une tribu de cannibales qui commencent par se livrer sur lui à des humiliations et tortures. Jeté dans une cavité sinistre, il attend la mort avant que l’aide inespérée d’une jeune femme du même peuple que celui qui se prépare à le dévorer ne lui redonne espoir…

Le Dernier Monde cannibale, ou Les Derniers Survivants chez nos amis québécois, reprend deux des acteurs d’Au pays de l’exorcisme, le célèbre Ivan Rassimov (Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé, Toutes les couleurs du vice, L’Étrange Vice de Mme Wardh) et Me Me Lai. Si le premier avait l’habitude de changer de tronche et d’allure de film en film, la seconde, comédienne née en Birmanie (que l’on reverra dans La Secte des cannibales d’Umberto Lenzi), s’est tournée vers la chirurgie plastique pour se refaire faire la poitrine depuis le film qui l’a rendue célèbre. Cela ajoute un effet nanar à l’ensemble et on a donc beaucoup de mal à croire à cette sauvageonne aux yeux soulignés de mascara, de gloss aux lèvres, les seins (très) visiblement siliconés. Pourtant, Le Dernier Monde cannibale ne manque évidemment pas de charme et on appréciera la beauté des décors naturels, excellemment filmés et par ailleurs photographiés par Marcello Masciocchi (Viva Django !, Un dollar entre les dents, Tropique du Cancer). Le scénario coécrit par Renzo Genta (Le Dernier jour de la colère), Tito Carpi (Tuez-les tous… et revenez seul!, La Prof donne des leçons particulières) et Gianfranco Clerici (La Longue Nuit de l’exorcisme) ne compile les rebondissements, la musique d’Ubaldo Continiello (Baiser macabre) participe à cette plongée cauchemardesque dans la jungle étouffante.

Mais ce que l’on retient avant tout du Dernier Monde cannibale, c’est bel et bien la prestation de Massimo Foschi, légende du théâtre italien et du doublage, puisqu’il est ni plus ni moins la voix de Dark Vador de l’autre côté des Alpes et même dernièrement du Président Snow dans la saga Hunger Games. Dans le film de Ruggero Deodato, il se trimballe il cazzo à l’air, sans rien perdre de son intensité dramatique. D’ailleurs, afin de renforcer son réalisme, un panneau en introduction indique que « les faits décrits, les cérémonies, les rituels sont tous réels et ont été vécus par le personnage », étant donné qu’ Ultimo mondo cannibale est supposé être inspiré par un fait divers réel. Le réalisateur expose d’emblée son décor, où « les faibles n’y survivent pas, tandis que les forts y parviennent à peine », on y parle d’exploitation des matières premières (le pétrole en l’occurrence), sujet où combien d’actualité, tandis que deux personnages passent directement de vie à trépas, dont une nana qui ne disait pas un mot depuis le début, mais qui aidait à remplir le cadre.

C’est bien simple, au bout de 25 minutes, Massimo Foschi se retrouve seul en piste, puis se voit capturer par la tribu qui donne son titre au film. S’ensuivent 45 minutes quasiment sans dialogues, durant lesquelles on ne s’ennuie pas une seconde, le spectateur observant cette tribu, en adoptant le point de vue de ce pauvre Robert, qui pour s’en sortir devra repasser par la case primitive, tout en comptant sur l’aide d’une étrange jeune femme qui semble fascinée par ce type venu d’ailleurs. Comme quoi il n’est pas bon de tomber amoureux de son steak et côtelettes prêtes à griller.

Entièrement restauré en 4K par l’intermédiaire du réalisateur Nicolas Winding Refn, copie présentée en séance de minuit à la Mostra de Venise, Le Dernier Monde cannibale reste une valeur sûre du survival, à ne pas mettre devant tous les yeux certes (notamment le vrai dépeçage d’un crocodile…), mais qui n’en reste pas moins un spectacle original, marqué par de superbes fulgurances visuelles et qui retourne l’estomac dans sa dernière partie. Un vrai rollercoaster donc.

LE DIGIBOOK

Édité chez ‎Neo Publishing il y a déjà plus de vingt ans, Le Dernier Monde cannibale fait peau neuve chez Sidonis Calysta, qui a créé à cette occasion un magnifique Digibook comprenant le Blu-ray, le disque 4K UHD et un livret de 52 pages, écrit par Marc Toullec. Menu principal animé et musical.

On y va pour les suppléments ? C’est parti ! On démarre sur les chapeaux de roues avec rien de moins qu’une présentation du Dernier Monde cannibale par Christophe Gans (1h12). Pas loin d’une heure et quart en compagnie de ce merveilleux passeur, cela ne se refuse évidemment pas et nous ne sommes pas déçus du voyage. Le réalisateur, dont le dernier Silent Hill, actuellement dans les salles, se fait lapider par la critique, se souvient de la première fois qu’il a vu le film (« qui m’a fasciné, estomaqué ») de Ruggero Deodato, au Brady, en 1978, en double-programme. Puis, Christophe Gans entreprend de retracer le parcours du réalisateur (notamment son travail comme assistant auprès des plus grands du septième art italien), ainsi que l’évolution du sous-genre du cinéma Bis consacré au cannibalisme, qui prend véritablement forme avec Le Pays du sexe sauvage (1972), aka Au pays de l’exorcisme d’Umberto Lenzi, auquel Le Dernier Monde cannibale reste lié. Ce dernier avait été pensé comme une suite directe du premier, avant que Lenzi se retire, n’ayant pu se mettre d’accord avec la production sur son salaire. Christophe Gans explique ce qui a pu attirer Ruggero Deodato sur ce projet, en particulier la fascination de ce dernier pour la disparition en 1961 de Michael C. Rockefeller en Nouvelle-Guinée, qui aurait été dévoré par des cannibales. Sujet qui rejoint aussi celui du crash de la cordillère des Andes en 1972. Les conditions (difficiles, voire cauchemardesques) de tournage sont abordées, le scandale provoqué par le sacrifice d’animaux filmé (scènes réclamées par les distributeurs) est évoqué, le casting passé au peigne fin…On apprend aussi que deux versions du film ont été tournées, une avec les acteurs dénudés, l’autre où les personnages restent habillés. Tout cela n’est qu’une goutte d’eau, car Christophe Gans, extrêmement prolixe, évoque encore bien d’autres sujets, que nous vous laissons découvrir une fois que vous aurez cette édition entre les mains.

L’autre gros morceau de cette interactivité est l’intervention de Nicolas Winding Refn à la Mostra de Venise en 2023, venu présenter Le Dernier Monde cannibale en séance de minuit (1h06). Ayant soutenu financièrement la restauration 4K du film de Ruggero Deodato (d’ailleurs, ce nouveau master s’ouvre sur un ronflant « Nicolas Winding Refn présente » grrrr), le réalisateur de Drive ne peut s’empêcher de parler de lui. Si l’on accepte le fait que le film l’ait traumatisé et participé à son envie de faire lui-même du cinéma « choc », ce concentré de narcissisme fatigue très vite. Finalement, on en « apprend » plus sur la façon avec laquelle NWR conçoit le cinéma, accepte l’émergence de l’intelligence artificielle dans le septième art et même le fait qu’un spectateur regarde un film sur son smartphone, plutôt que sur Ruggero Deodato (mort en 2022), pourtant le sujet annoncé de cette masterclass. Heureusement, Manlio Gomarasca, modérateur, donne pas mal d’infos sur le tournage du Dernier Monde cannibale.

On termine par une interview de Ruggero Deodato (28’). Le réalisateur a été interviewé en deux temps, dont une partie en langue française, il y a une vingtaine d’années. Celui-ci revenait sur son parcours (il avait abandonné ses études d’ingénieur pour se lancer dans le cinéma), évoquait ses rencontres déterminantes (Renzo Rossellini notamment), ainsi que ses longues années comme assistant auprès des plus grands, chacun lui ayant appris quelque chose de primordial (« le réalisme avec Rossellini, la cruauté avec Sergio Corbucci, l’élégance avec Bolognini, le génie de l’image avec Freda, le stakhanovisme avec Margheriti »). Ruggero Deodato parle aussi de la représentation de la cruauté et de la violence au cinéma, des difficultés de tournage du Dernier Monde cannibale, de ses collaborations avec Pino Donaggio, Riz Ortolani et Claudio Simonetti, tout an ajoutant que « la société actuelle est bien mal en point » et que « le renouveau du cinéma italien viendra du peuple, plutôt que l’élite ».

La section Bonus se clôt sur deux bandes-annonces.

L’Image et le son

Restauration 4K chez Augustus Color de Minerva Pictures et Midnight Factory à partir du scan 4K du négatif original 35 mm. L’étalonnage des couleurs a entre autres été supervisé par Lamberto Bava, présent auprès de Ruggero Deodato sur le tournage. La bande-son a été extraite d’une copie positive d’époque. La qualité de ce nouveau et superbe master restauré UHD (format respecté 2.35) est plutôt exceptionnelle et le film de Ruggero Deodato renaît littéralement devant nos yeux ébahis. Les contrastes affichent d’emblée une gestion solide, la copie est stable, d’une propreté quasi-immaculée, le piqué souvent impressionnant sur les gros plans et les détails fourmillent surtout sur les costumes (ou les corps nus il est vrai) et les plans diurnes en extérieur qui sont à couper le souffle. Alors certes, tout n’est pas parfait, quelques flous sporadiques font leur apparition (sûrement imputables aux conditions de tournage), une ou deux séquences sont plus altérées (notamment les stockshots, très visibles et qui dénotent par rapport au reste), mais ces menus accrocs sont bien trop anecdotiques compte tenu de la clarté, des noirs concis, des blancs scintillants ou éthérés, du grain cinéma respecté, de la colorimétrie qui retrouve une nouvelle fraîcheur et du relief inattendu. Un lifting de premier ordre que ne renierait par un certain Jack L. Version intégrale non censurée.

Trois mixages au choix. La langue anglaise se distingue par sa dynamique, son absence de souffle et sa richesse sur les effets annexes, ainsi que sur le naturel des voix, quand bien même les dialogues restent rares dans Le Dernier Monde cannibale. Ce mixage s’en tire mieux que la version française, certes claire, mais au doublage qui vaut son pesant et qui calfeutre souvent les ambiances sonores. Les puristes se tourneront vers la piste italienne, qui ne manque par d’ardeur (surtout dans la restitution de la musique), mais où les voix prennent parfois aussi le dessus.

Crédits images : © Sidonis Calysta / Paramount Pictures / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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