Test DVD / Détour, réalisé par Edgar G. Ulmer

DÉTOUR (Detour), disponible le 25 mars 2020 en DVD chez Films sans Frontières.

Acteurs : Tom Neal, Ann Savage, Claudia Drake, Edmund MacDonald, Tim Ryan, Esther Howard, Pat Gleason…

Scénario : Martin Mooney & Martin Goldsmith, d’après le roman de Martin Goldsmith

Photographie : Benjamin H. Kline

Musique : Leo Erdody

Durée : 1h08

Année de sortie : 1945

LE FILM

Un pianiste de bar va, malgré lui, usurper l’identité d’un automobiliste qui l’a pris en stop mais qui meurt subitement. Le propriétaire de la voiture, que sa famille n’a pas revu depuis des années, était l’héritier d’un millionnaire agonisant…

Détour, ou tout simplement Detour (sans accent) en version originale, est un de ces films qui font l’unanimité depuis sa sortie, autrement dit depuis 75 ans, qui n’a eu de cesse d’être mis en avant par les historiens ou les experts du cinéma, à l’instar de Martin Scorsese et de David Lynch, ce dernier ayant rtoujours avoué s’en être inspiré pour Lost Highway et Mulholland Drive. Tourné en seulement six jours avec un budget restreint de 100.000 dollars (le film est d’ailleurs considéré comme le premier film indépendant de l’histoire du cinéma américain), Détour, adapté du roman Detour : An Extraordinary Tale de Martin Goldsmith (qui transpose lui-même son livre sorti en 1939), est l’une des plus grandes références de la série B, où l’on retrouve à la barre l’un des spécialistes en la matière, Edgar Georg Ulmer (1904-1972). Metteur en scène, scénariste, producteur et directeur de la photographie américain d’origine austro-hongroise, ancien comédien et décorateur, celui que l’on connaît plus communément sous le nom d’Edgar G. Ulmer est l’auteur de moult films chéris par les spectateurs. L’ancien assistant de F.W. Murnau, Robert Siodmak, Billy Wilder et Fred Zinnemann, vient de mettre en scène L’Ile des péchés oubliés (1943) et Barbe Bleue (1944) quand il entreprend Détour, qui restera son chef d’oeuvre, sélectionné par la Bibliothèque du Congrès parmi le premier groupe de cent films américains méritant un effort particulier de conservation. C’est dire l’importance de cet éminent film noir, sec, resserré sur une durée de 68 minutes, frontal, violent, où les archétypes s’inversent et où l’urgence du tournage se reflète constamment sur l’atmosphère et les personnages.

Un pianiste de bar, Al Roberts, décide de quitter New York, ainsi que sa situation, et part en stop rejoindre sa fiancée, partie tenter sa chance en tant qu’actrice en Californie. Sur la route, un inconnu en décapotable le prend. Ayant pris le volant, Al s’arrête pour remettre la capote sous la pluie et découvre que le propriétaire de la voiture, nommé Haskell, est mort dans son sommeil. Paniqué, il jette le corps, décide d’usurper son identité et reprend la route. En s’arrêtant à une station service, il fait signe à une auto-stoppeuse qu’il veut bien la prendre. Il s’agit de Vera, une femme fatale, qui reconnaît la voiture d’Haskell et menace de le dénoncer pour le meurtre présumé, à moins qu’il n’assume l’identité du mort pour toucher un héritage.

Yes. Fate, or some mysterious force, can put the finger on you or me for no good reason at all.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce pauvre Al n’est pas au bout de ses peines avec cette femme mystérieuse, que son destin a mis sur son chemin. Détour, c’est avant tout une mise en scène implacable, sans gras, une virtuosité de chaque instant, où chaque angle de caméra semble avoir été étudié dans un seul but dramatique, le tout relevé par la beauté immense du N&B de la photographie signée Benjamin H. Kline, prolifique chef opérateur qui aura principalement oeuvré avec les mêmes cinéastes (Fred F. Sears, Edward Sedgwick, William Berke). Puis, Détour c’est aussi la confrontation entre deux comédiens complètement méconnus, voire inconnus au bataillon encore aujourd’hui, Tom Neal et Ann Savage. Le premier, ancien boxeur, est impeccable dans la peau d’Al Roberts, homme maudit qui va se laisser entraîner dans une spirale infernale. Malheureusement, l’acteur restera tristement célèbre pour avoir commis un homicide « involontaire » sur sa troisième épouse, qui décède des suites de ses blessures par balle. Il sera emprisonné six ans et meurt quelques mois après sa libération en août 1972. Chose étonnante, son fils Tom Neal Jr. reprendra le même rôle que son père dans un remake de Détour, réalisé par Wade Williams en 1992. La femme fatale du film, c’est Ann Savage (1921-2008). Sa transformation à l’écran est incroyable dans Détour, surtout quand son personnage commence à s’animer et révèle sa véritable nature au pauvre Al, qui ne s’attendait sûrement pas à cela. Avec son langage fleuri (il faut voir comment Al est humilié !), son visage inquiétant qui change alors des canons en cours, son caractère trempé et ses yeux revolver, la comédienne explose l’écran et parvient même à voler la vedette à son partenaire.

La voix-off est abondante dans Détour, mais les dialogues agissent comme des uppercuts. Beaucoup considèrent d’ailleurs ces répliques comme étant un modèle du genre. D’emblée, le personnage d’Al, accoudé au comptoir d’un relais sans âme où les conducteurs de passage viennent prendre la tarte du jour accompagnée d’un café tiède tout en écoutant les tubes du moment sur un jukebox, exprime son mal-être et s’adresse aux spectateurs en indiquant qu’il va alors leur raconter comment il en est arrivé là. Détour utilise donc le flashback et renvoie quelques jours en arrière, quand Al et sa compagne Sue étaient employés dans un bastringue, elle au chant, lui au piano, tous les deux transformant « ce bagne en paradis ». Puis, tout commence quand Sue décide de traverser le pays pour devenir actrice à Hollywood, laissant Al, qui voulait l’épouser, seul à New York. Alors, quand ce dernier décide finalement de la rejoindre, il était loin de se douter que ce chemin vers la Californie allait devenir un chemin de croix.

On assiste avec autant de peur que de jubilation toutes les catastrophes et les événements qui vont jalonner le parcours d’Al. Détour « détourne » justement les pièges de la série B pour rivaliser purement et simplement avec les productions au budget beaucoup plus conséquent. Il en résulte un grand, un très grand, un immense, un gigantesque film-noir.

LE DVD

Détour avait déjà fait l’objet d’une sortie en DVD chez l’éditeur Synkronized en 2005, puis chez Bach Films l’année suivante. Depuis, étrangement, plus de nouvelles du film d’Edgar G. Ulmer, jusqu’en mars 2020 où Détour a refait surface, toujours en édition Standard, cette fois chez Films sans Frontières. Le visuel de la jaquette est joli et saura attirer l’oeil des fans de film noir. Le menu principal est fixe et muet.

Aucun supplément sur cette édition.

L’Image et le son

Films sans frontières nous permet de voir ou revoir Détour dans une très belle copie. Fort d’un master au format respecté 1.37 et d’une compression solide, ce DVD flatte souvent les rétines dès le générique d’ouverture. La restauration ne fait aucun doute, la stabilité est de mise, les contrastes d’une densité souvent impressionnante, les gris riches, les blancs lumineux et le grain original heureusement préservé. Le piqué est assez tranchant et les détails étonnent par leur précision notamment dans le rendu des textures.

Une piste unique anglaise en Mono 2.0 et aux sous-titres français non imposés. L’écoute est propre, sans trop de chuintement et l’ensemble fait également la part belle à l’accompagnement musical.

Crédits images : © Films sans Frontières / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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