Test Blu-ray / Personne n’a entendu crier, réalisé par Eloy de la Iglesia

PERSONNE N’A ENTENDU CRIER (Nadie oyó gritar) réalisé par Eloy de la Iglesia, disponible en Combo Blu-ray + DVD le 3 mars 2026 chez Artus Films.

Acteurs : Carmen Sevilla, Vicente Parra, María Asquerino, Antonio Casas, Goyo Lebrero, Felipe Solano, Ramón Lillo, Antonio del Real, Tony Isbert…

Scénario : Antonio Fos, Gabriel Moreno Burgos & Eloy de la Iglesia

Photographie : Francisco Fraile

Musique : Fernando García Morcillo

Durée : 1h28

Date de sortie initiale : 1973

LE FILM

Elisa, une jolie escort girl de luxe vit seule dans son appartement d’un immeuble moderne, avec un couple comme seuls voisins. Un matin, elle voit par hasard le mari, Miguel, en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. L’assassin va alors l’obliger à l’aider pour faire disparaître le cadavre, la faisant ainsi passer du statut de témoin à celui de complice. Une relation trouble naît entre eux.

Nous nous sommes déjà penchés sur les films les plus célèbres du réalisateur Eloy de la Iglesia (1944-2006), Colegas, L’Enfer de la drogue El Pico, El Pico 2, Navajeros, Le Député et ce grâce au travail éditorial exceptionnel d’Artus Films. Quel plaisir de découvrir des œuvres dites de jeunesse, à l’instar de Personne n’a entendu crier Nadie oyó gritar (1973), son sixième long-métrage. Partagé entre le drame (Un goût amer, Le Ring) et le thriller (Le Plafond de verreEl techo de cristal), y compris le film d’horreur (La Semaine d’un assassinLa Semana del asasino), le cinéaste est cette fois encore influencé par le genre et lorgne du côté d’Alfred Hitchcock pour Personne n’a entendu crier. À cette occasion, il retrouve la magnifique Carmen Sevilla (1931-2023), qu’il avait déjà dirigé dans Le Plafond de verre. Longtemps considérée comme une actrice de seconde zone, qui ne devait son succès qu’à sa beauté et à son succès dans la chanson, ainsi que comme danseuse, la comédienne est pourtant superbe, inquiétante, déroutante et ambiguë dans cette histoire de cadavre encombrant. Elle est ici loin (euphémisme) des personnages qu’elle campait dans La Belle de Cadix, Andalousie et dans Violettes impériales aux côtés de Luis Mariano vingt ans auparavant ! Devenue un peu plus rare sur les écrans dans les années 1960, Carmen Sevilla revient en force au début de la décennie suivante, au point où Charlton Heston lui offre le rôle d’Octavia dans son Antoine et Cléopâtre en 1972. Mais c’est bel et bien Eloy de la Iglesia qui lui offre ses meilleurs rôles de composition. Dans Personne n’a entendu crier, elle campe une femme quelque peu obscure, qui vit sa vie comme escort, rejoignant un client fidèle à Londres, elle-même ayant une liaison avec un homme beaucoup plus jeune qu’elle, qu’elle entretient aussi. Jusqu’au jour où elle prend sur le fait son voisin, en train de se débarrasser du corps de sa femme dans la cage d’ascenseur de leur immeuble. Prise au piège, elle doit se plier aux exigences du meurtrier, qui lui demande de l’aider pour déplacer le cadavre…Entre les deux va s’installer un jeu du chat et de la souris…Eloy de la Iglesia signe un thriller quasi-inclassable, où se mêle une passion inattendue, une esthétique de roman photos qui contraste avec la violence et le sang qui parcourt les veines de ce « giallo ibérique » chaudement recommandé.

Elisa est une belle femme d’un peu plus de trente ans qui finance son train de vie confortable en entretenant des relations avec des hommes âgés. Óscar, un homme riche qui lui a fourni un appartement, une voiture et de l’argent en échange d’un week-end par mois passé avec lui, la convoque à Londres. Au dernier moment, Elisa, apparemment lassée de ce train de vie, décide d’annuler son vol, provoquant la colère d’Óscar. L’immeuble où réside Elisa à Madrid, un complexe moderne, est pratiquement vide le week-end. À l’exception de ses voisins d’à côté, il n’y a que des bureaux et un concierge malentendant. Seule dans son appartement, Elisa prend une douche pour se détendre. Mais elle commence à entendre des bruits suspects. Elle sort pour enquêter et trouve son voisin Miguel en train de jeter le corps assassiné de sa femme, Nuria, dans la cage d’ascenseur. Elisa retourne précipitamment dans son appartement et ferme la porte. Miguel parvient à couper sa ligne téléphonique et Elisa, incapable d’appeler la police, voit son voisin, armé d’un pistolet, entrer dans l’appartement par une fenêtre. Au lieu de la tuer, Miguel décide de lui épargner la vie si elle accepte de devenir sa complice. À contrecœur, Elisa se voit contrainte, pour sauver sa vie, d’aider Miguel. Ils parviennent tous deux à récupérer le corps de Nuria dans la cage d’ascenseur, l’enveloppent dans un rideau de douche et le mettent dans le coffre de la voiture d’Elisa. Elisa possède une maison de vacances et un bateau sur le lac de San Juan, près de Madrid. Miguel décide que le lac est le meilleur endroit et le plus sûr pour se débarrasser du cadavre…

Ce que j’ai fait n’est pas si horrible que vous le pensez !

Eloy de la Iglesia connaît ses classiques et notamment les opus de sieur Hitchcock, dont l’ombre plane constamment sur le récit. D’ailleurs, chose amusante, le réalisateur fera lui aussi une petite apparition au moment où le « couple » débarque à l’hôpital. Après un premier acte, qui correspond pile poil à la première demi-heure du film, durant lequel les personnages sont installés et les enjeux posés, le second commence avec un quasi-huis clos dans la voiture d’Elisa, dans le coffre de laquelle Miguel a placé le corps de son épouse. Là-dessus le cinéaste joue avec les nerfs de ses protagonistes et donc ceux des spectateurs, en plaçant quelques obstacles sur leur route. Ainsi, Eloy de la Iglesia rend le public complice de leur fuite. Cela est d’autant plus trouble qu’Elisa commence à se prendre au jeu.

La scène où la police les arrête en raison d’un accident est le parfait exemple où le réalisateur s’attarde sur les regards, s’amuse à étirer la séquence, comme si l’issue était incertaine pour le tandem, tandis que le spectateur – malgré lui – craint qu’ils se fassent prendre. En l’absence d’ambulances, la police leur demande de transporter un couple gravement blessé à l’hôpital le plus proche. C’est là qu’un lien étrange commence à se nouer entre Elisa et Miguel, d’autant plus que le second commence à se confier à sa voisine sur la raison de son crime. Il lui avoue que ses rêves de devenir un écrivain à succès ne se sont jamais réalisés. À la place, il a épousé une femme riche, qui ne l’aimait pas et le maltraitait, et avec laquelle il n’était pas heureux. Elisa, femme seule, comprend cette solitude et surtout le fait d’être entretenu…

Si le troisième et dernier acte, sans compter le twist final que même M. Night Shyamalan n’aurait pas vu venir, n’est peut-être pas aussi réussi que le reste et demeure parfois un peu verbeux, Personne n’a entendu crier reste tout de même une sacrée réussite, faite de tension et d’un savoureux humour noir, où règne aussi constamment une tension sexuelle. Carmen Sevilla et Vicente Parra (Cannibal Man – La Semaine d’un assassin) crèvent l’écran et les amateurs de westerns spaghetti reconnaîtront la tronche d’Antonio Casas (Mort ou vif…de préférence mort, Texas, Un pistolet pour Ringo) dans le rôle d’Óscar, présent dans la partie londonienne. Si rétrospectivement Personne n’a entendu crier s’avère plus « anecdotique », il n’en demeure pas moins un formidable spectacle qui ne manque sûrement pas d’ambition formelle et qui démontrait alors que le metteur en scène avait su digérer ses références, pour les faire siennes et les napper d’un aspect politique, ici lié à l’opposition des classes sociales sous le régime franquiste. Assurément un très grand auteur et cinéaste.

LE COMBO BLU-RAY + DVD

Si vous suivez notre page, vous savez que nous sommes particulièrement fans du travail d’Eloy de la Iglesia. Nous ne remercierons jamais assez Artus Films pour la découverte de ce cinéaste. Ainsi, après Colegas, L’Enfer de la drogueEl Pico, El Pico 2, Navajeros et Le Député, nous nous penchons aujourd’hui sur Personne n’a entendu crier, qui se voir proposer en Combo Blu-ray + DVD. Un magnifique objet (le visuel est certainement l’un des plus beaux présentés par l’éditeur), qui prend la forme d’un Digipack à deux volets où reposent les deux galettes. Le tout est glissé dans un fourreau cartonné. Le menu principal est fixe et musical.

Si vous désirez en savoir plus sur Eloy de la Iglesia, précipitez vous sur le coffret Artus Films sorti en septembre 2023. Sur ce Blu-ray, nous ne disposons que d’une présentation du film par Marcos Uzal (26’). Le critique et journaliste officiant aux Cahiers du Cinéma revient longuement sur le sixième long-métrage d’Eloi de la Iglesia, qui apparaît dans la première partie de la carrière du cinéaste et peut se voir comme le troisième volet d’une trilogie constituée du Plafond de verre et de La Semaine de l’assassin, histoires où se créé un rapport presque empathique avec un tueur. Le casting, les contraintes de tournage (la partie londonienne semble avoir été imposée au réalisateur par le producteur), l’ombre d’Hitchcock qui plane sur le film, la dimension politique du crime, les thèmes (la complexité des rapports humains), ainsi que le twist imprévisible (attention aux spoilers donc) sont aussi les points abordés.

L’Image et le son

Artus Films présente une restauration 2K de Personne n’a entendu crier. Une copie propre, quasi-dépourvue de poussières. La texture argentique est présente, organique, équilibrée et élégante, peut-être plus appuyée durant la scène de l’hôpital, les contrastes solides restituent les beaux partis-pris de la photo et la stabilité est de mise. Le piqué est également acéré et les détails abondent aux quatre coins du cadre, sur les décors, les matières, mais aussi sur les visages souvent capturés en gros plan. Un service princier, qui en dehors de quelques légers couacs offre au film d’Eloy de la Iglesia une vraie résurrection.

Pas de doublage français pour ce titre. La version espagnole est claire et équilibrée, les dialogues sont propres, très légèrement marqués par un souffle. Belle place de la musique signée Fernando García Morcillo (Cannibal Man – La Semaine de l’assassin, La Furie des Apaches, Les Maîtresses du Dr Jekyll).

Crédits images : © Artus Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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