
LUNE DE MIEL réalisé par Patrick Jamain, disponible en Blu-ray chez Le Chat qui fume.
Acteurs : Nathalie Baye, John Shea, Richard Berry, Marla Lukofsky, Michel Beaune, Peter Donat, Alf Humphreys, Cec Linder…
Scénario : Patrick Jamain & Philippe Setbon
Photographie : Daniel Diot
Musique : Robert Charlebois
Durée : 1h39
Date de sortie initiale : 1985
LE FILM
Une femme d’origine française à Manhattan est sur le point d’être renvoyée vers son pays à cause de ses relations avec un trafiquant de drogue récemment arrêté. Elle décide de passer par une agence pour réaliser un mariage « en blanc » avec un étranger qu’elle est supposée ne jamais rencontrer. Mais son nouvel « époux » ne l’entend pas de cette oreille et prend les choses au sérieux…

Nous sommes au mitan des années 1980 et depuis le début de la décennie, Nathalie Baye a déjà remporté trois Césars. Deux de la meilleure actrice dans un second rôle pour Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard et Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre, sans oublier celui de la meilleure actrice pour La Balance de Bob Swaim. Les succès s’enchaînent, Beau-père de Bertrand Blier, Le Retour de Martin Guerre, J’ai épousé une ombre, Rive droite rive gauche…Et pourtant, rétrospectivement, c’est à partir de Lune de miel que la comédienne va entamer sa traversée du désert, qui durera jusqu’à 1999 et le triomphe inattendu de Vénus Beauté (Institut) de Tonie Marshall. Ainsi, Lune de miel restera le film qui a le mieux fonctionné jusqu’à ce comeback inespéré, pour lequel elle sera d’ailleurs à nouveau nommée aux Césars. Pour l’heure, Lune de miel, co-production franco-québécoise, est réalisée par Patrick Jamain (1944-2023). Ce dernier signe ici son second long-métrage, douze ans après son premier coup d’essai, le fort recommandable L’Affaire Crazy Capo (à redécouvrir séance tenante, dispo dans la collection Make My Day ! de Jean-Baptiste Thoret, n°77) et restera son ultime travail pour le cinéma, avant que Patrick Jamain bifurque définitivement vers la télévision (on lui plusieurs dizaines d’épisodes de Navarro), pour laquelle il officiera jusqu’à la fin des années 2000. Lune de miel est un thriller tourné en partie à New York, on ne compte plus le nombre de plans où l’on voit Nathalie Baye déambuler dans les rues de la Grosse Pomme et repose sur un scénario écrit par l’excellent Philippe Setbon (Détective de Jean-Luc Godard, Les Fauves de Jean-Louis Daniel). Cette histoire de nana paumée dans la Ville qui ne dort jamais permet à Nathalie Baye de jouer une partie du film en langue anglaise, ce qu’elle aura peu l’occasion de faire dans sa carrière, à part dans Arrête-moi si tu peux – Catch Me if You Can (2002) de Steven Spielberg et une poignée d’autres films au cours des années 1990. Le rôle avait été écrit pour une comédienne plus jeune, ce que Philippe Setbon a déclaré par la suite, et l’on comprend mieux les réactions qui peuvent paraître exagérées ou le comportement parfois incompréhensible du personnage de Cécile. Néanmoins, Nathalie Baye s’en tire bien et son face-à-face avec le flippant John Shea fonctionne du début à la fin. Excellemment mis en scène, Lune de miel, peu diffusé par la suite et difficilement trouvable, est une sacrée (re)découverte.



Cécile Carline tient absolument à rester à New York tant que son ami Michel, arrêté à la douane, puis condamné pour trafic de stupéfiants, y sera emprisonné. Son visa arrivant à expiration, un fonctionnaire lui propose de contracter un mariage blanc avec quelqu’un, lui assure-t-il, qu’elle ne verra jamais et dont elle se débarrassera sans problème le moment venu. C’est ainsi que Cécile devient l’épouse légitime de Zachary Seymour Freestamp, qu’elle n’a jamais rencontré. Cécile s’adapte peu à peu à sa nouvelle vie jusqu’au jour où un inconnu, dont elle comprend vite qu’il est son mari, lui rend visite. Prise au piège, puisqu’elle est légalement sa femme et qu’elle ne peut pas prévenir la police, elle réussit à le mettre dehors, du moins pour cette fois…


Elle croyait bien faire cette pauvre Cécile, tout cela pour venir en aide à l’homme qu’elle aime (Richard Berry, qui a peu de scènes, mais qui s’impose tout de même) et veut tout faire pour rester à Manhattan. Comme il y a une solution à tout, elle accepte cette étrange proposition de mariage blanc. Pour cela, elle passe par Novak qui lui présente plusieurs profils. Au hasard, elle tire celui d’un certain Zacharie S. Freestamp, qui devient bientôt son époux de papier… et qui se prendra un peu trop au jeu. Mais cet homme au passé trouble s’avère être un dangereux psychopathe et Cécile ne tardera pas à tomber dans un terrible engrenage. Patrick Jamain joue sur la tension qui va crescendo, en profitant de l’incroyable tronche de John Shea. Ce dernier, vu dans Missing de Costa-Gavras, où le réalisateur l’a sûrement repéré, reste célèbre aujourd’hui pour avoir incarné Lex Luthor dans la série Loïs et Clark, les nouvelles aventures de Superman. Si sa carrière au cinéma restera quelque peu obscure, en dehors d’une participation à Chérie, j’ai agrandi le bébé – Honey I Blew Up the Kid de Randal Kleiser, son rôle dans Lune de miel est certainement l’un de ses plus intéressants.


Certes, on se doute très rapidement que Zacharie S. Freestamp est loin d’avoir toute sa tête, mais le but est de savoir pourquoi et jusqu’où celui-ci peut aller. Si Cécile tente d’avancer malgré tout en prenant un boulot de serveuse, tout en allant voir Michel au parloir quand elle le peut, « Zack » s’incruste de plus en plus et une étrange relation s’installe entre les deux « époux ». Le revirement de Cécile envers Zack est d’ailleurs bien rapide pour être crédible. Peut-être est-ce sa solitude qui le pousse une nuit dans les bras de cet homme…Mais bon, ça passe et le récit enchaîne ensuite les rebondissements à mesure que le passé de Zack se dévoile.


Patrick Jamain dirige solidement ses acteurs, on peut aussi citer Michel Beaune (Le Guignolo, Flic ou voyou), qui tournera peu par la suite jusqu’à sa mort en 1990, profite de son décor « exotique » photographié avec une certaine élégance par Daniel Diot, chef opérateur du Temps des loups de Sergio Gobbi (chez qui Patrick Jamain avait fait ses classes comme assistant) et de Point de chute de Robert Hossein. En revanche, mauvais point pour la musique de Robert Charlebois, qui, co-production oblige, livre une partition pour ainsi dire à côté de la plaque et qui rappelle furieusement le thème du Clandestin, nanar de Greydon Clark.


Lune de miel saura attirer tout de même 715.000 spectateurs, ce qui n’est donc pas le bide que beaucoup ont pu longtemps penser. Sa sortie inespérée en Haute-Définition chez Le Chat qui fume, devrait, on l’espère, aider le film à ressortir de l’oubli dans lequel il était honteusement tombé.



LE BLU-RAY
Inédit dans les bacs français, du moins en DVD et Blu-ray, Lune de miel fait son apparition en Haute-Définition grâce aux bons soins du Chat qui fume. La jaquette, dont le très beau visuel s’inspire de celui de l’affiche originale d’exploitation, est glissée dans un élégant boîtier Scanavo. Le menu principal est animé et musical.


Déjà présent sur le Blu-ray de Mort un dimanche de pluie de Joël Santoni, le module intitulé Profession scénariste (25’), donne la parole au scénariste Philippe Setbon. Celui-ci se penche sur sa carrière, sur les étapes de son parcours, sur ses rencontres déterminantes. Il se souvient avoir habité rue Lafayette, en face d’un cinéma, où il observait les affiches et où il a d’ailleurs vu son premier film, Les 7 Mercenaires de John Sturges. Philippe Setbon parle aussi de sa boulimie de cinéma, de sa découverte de Sergio Leone sur les Grands Boulevards, de ses débuts comme scénariste de bandes dessinées et derrière la caméra, de son livre consacré à Charles Bronson (son idole), de sa rencontre (et de son amitié) avec Klaus Kinski, ainsi que de ses divers travaux dans le cinéma comme scénariste (Détective de Jean-Luc Godard, Parole de flic de José Pinheiro), mais aussi comme réalisateur, dont il conserve un goût amer après le grave échec de Mister Frost, indiquant que le métier a beaucoup changé et qu’il a préféré prendre sa retraite pendant qu’il était encore temps.

Philippe Setbon apparaît dans un second supplément, durant lequel il se focalise plus précisément sur Lune de miel (9’). Le scénariste indique d’emblée qu’un changement majeur est apparu avant le tournage. En effet, l’auteur avoue qu’il avait écrit le rôle principal pour une fille de 22 ans, alors que Nathalie Baye se rapprochait déjà de la quarantaine. « Cela explique pourquoi il est plus difficile de comprendre le comportement du personnage », tandis que le scénariste ajoute qu’il aurait bien voulu reprendre le scénario pour éviter ce problème. Philippe Setbon évoque aussi le tournage à New York, ainsi qu’au Canada, en studio en France, revient sur sa rencontre avec Nathalie Baye sur Détective, à qui il doit beaucoup selon lui, puisque la comédienne avait parlé de lui dans le magazine Première. Il aborde un projet de polar qu’ils avaient ensemble, mais qui ne s’est jamais concrétisé. Chose amusante, le scénariste déclare qu’il avait écrit le personnage de Zack en pensant à Jeff Goldblum, qu’il connaissait par la série Timide et sans complexe. Il dirigera l’acteur cinq ans plus tard dans Mister Frost. Enfin, Philippe Setbon s’attarde sur ce qu’il considère comme étant son « âge d’or », une époque où il bossait sans arrêt, puis fustige au passage la musique de Richard Charlebois (on ne va pas le contredire), ainsi que les choix faits par Patrick Jamain et le production de ne pas montrer le meurtre de la femme de Zack, « un choix fait par des personnes qui n’ont pas de culture de la série B ».
L’Image et le son
Il serait aujourd’hui difficile de faire mieux que cette édition HD (Encodage MPEG 4 / AVC – Format du film respecté 1.85, 1080p) qui respecte les volontés artistiques originales (dont le grain original) du chef opérateur Daniel Diot, tout en tirant intelligemment et admirablement partie de l’élévation en Haute définition. La clarté est très appréciable, notamment sur toutes les séquences en extérieur, la propreté du master est sidérante, ainsi que la stabilité, le relief, la gestion des contrastes. N’oublions pas la colorimétrie, pimpante, restituant à merveille les partis-pris esthétiques. On se délecte de découvrir ce thriller dans de telles conditions techniques !

Le mixage français DTS-HD Master Audio Mono instaure un bon confort acoustique, même si le pesant doublage de John Shea laisse souvent à désirer et nécessite qu’on se concentre un peu plus pour comprendre certaines répliques. Le reste des dialogues est clair, la propreté est de mise, les effets suffisamment riches, sans aucun souffle. Point de sous-titres français destinés au public sourd et malentendant. N’oubliez pas d’enclencher la piste de sous-titres français disponibles si vous avez du mal avec la langue anglaise, au moment – et uniquement sur ces passages – des quelques échanges dans la langue de Shakespeare.



Crédits images : © Le Chat qui fume / SND (Groupe M6) / TF1 Films Production / Studiocanal (France) / Corporation Image M&M LTEE (Canada)/ Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
