Test Blu-ray / Liens d’amour et de sang – Beatrice Cenci, réalisé par Lucio Fulci

LIENS D’AMOUR ET DE SANG (Beatrice Cenci) réalisé par Lucio Fulci, disponible en Édition Collector Blu-ray + DVD + Livre le 31 mai 2020 chez Artus Films.

Acteurs : Tomás Milián, Adrienne La Russa, Georges Wilson, Mavie, Antonio Casagrande, Ignazio Spalla…

Scénario : Lucio Fulci, Roberto Gianviti

Photographie : Erico Menczer

Musique : Angelo Francesco Lavagnino, Silvano Spadaccino

Durée : 1h29

Année de sortie : 1969

LE FILM

À Rome en 1599, la jeune Béatrice attend dans une cellule le moment de son exécution. Son crime est d’avoir commandité l’assassinat de son père, Francesco Cenci, noble tyrannique et incestueux. La sentence provoque l’ire du peuple qui voit en la « Belle parricide » la martyre d’une société arrogante et hypocrite. Mais derrière l’icône se cache un personnage complexe qui a su manipuler les sentiments du serviteur Olimpio pour arriver à ses fins.

Quand Lucio Fulci (1927-1996) s’empare d’une icône de l’histoire italienne. Surnommée La Belle parricide, Beatrice Cenci (1577-1599) était une jeune femme noble, vivant sous le joug d’un père tyrannique, Francesco Cenci, aristocrate violent, plusieurs fois rappelé à l’ordre par le Vatican en raison de son comportement disons pas très catholique. Fondamentalement immoral, ce mari et père régnait en maître dans sa luxueuse demeure, sur sa famille et sur ses serviteurs. Après avoir abusé de sa fille Beatrice, Francesco Cenci est assassiné par cette dernière, avec l’aide de sa belle-mère, de sa famille et de leurs vassaux, dont l’un était devenu l’amant de Beatrice. Ce meurtre sordide et de vengeance, d’abord déguisé en accident, conduira Beatrice et les siens dans les cachots du Vatican, où ils seront torturés, questionnés, reconnus coupables, avant d’être exécutés en place publique, malgré les protestations du peuple de Rome, au courant des agissements de Francesco Cenci. Depuis, Beatrice est devenue le symbole de la résistance contre l’aristocratie et l’Eglise omnipotentes. Cette histoire a largement inspiré la littérature, on retrouve d’ailleurs le personnage de Beatrice Cenci dans les Chroniques italiennes de Stendhal ou chez Alexandre Dumas père dans sa nouvelle Les Cenci. Le cinéma s’est également très tôt intéressé à ce récit puisqu’Albert Capellani réalise Beatrice Cenci dès 1908. Suivront deux autres adaptations éponymes, une en 1909 par Mario Caserini et une en 1941 par Guido Brignone. Le légendaire Riccardo Freda s’empare du mythe de Beatrice Cenci pour Le Château des amants maudits en 1956. Alors qu’il vient de terminer Perversion StoryUne sull’altra, Lucio Fulci désire revenir à ce fait divers, afin d’en relater les faits le plus précisément possible, sans omettre les tortures que Beatrice et ceux qui l’ont aidé à assassiner son père ont subies de la part de l’Église. Relativement peu connu dans l’oeuvre de Lucio Fulci, ou plutôt dissimulé entre Perversion Story et Le Venin de la peur, Liens d’amour et de sang, titre français, reste un fabuleux tour de force, un drame historique imprégné des obsessions et des motifs du réalisateur.

Italie, 1595. Lors de l’Inquisition, Francesco Cenci, noble romain et seigneur sanguinaire, terrorise sa famille et les citoyens. Débauché et sadique, il entretient des relations incestueuses avec sa fille Beatrice qu’il séquestre dans son donjon. Lorsqu’elle apprend qu’il a violé sa propre fille, sa femme Lucrezia et ses enfants décident de l’assassiner. Aidés d’Olimpo, l’amant et serviteur de Beatrice, et d’un brigand, ils le tuent et font passer son meurtre pour un accident. Mais tous les protagonistes du meurtre sont aspirés dans une spirale infernale lorsqu’une enquête est ouverte et qu’ils se retrouvent dans les geôles du Vatican…

Il y a tout d’abord cette reconstitution historique, qui plonge les spectateurs dans l’ambiance médiévale. Liens d’amour et de sang est un film olfactif, où l’on ressent la crasse et le stupre, la cire et le velours, la soie et la gnôle. Les décors et les costumes sont soignés, Lucio Fulci n’a aucun mal à nous convier à la fin du XVIè siècle. Il y a ensuite et surtout les comédiens. Si la belle Adrienne La Russa s’acquitte honorablement du rôle-titre, c’est surtout l’immense George Wilson qui tire son épingle du jeu dans le rôle de Francesco Cenci, monstre pervers à tête humaine, qui s’animalise au fil du récit, jusqu’à devenir une quasi-bête féroce, qui franchira le point de non-retour en s’en prenant sexuellement à sa fille Beatrice. Un événement qui n’a pas forcément été prouvé lors du véritable procès, mais qui aurait déclenché le désir de meurtre de Beatrice et de sa famille. Georges Wilson est alors au sommet de sa carrière transalpine puisqu’il venait d’enchaîner Un monde nouveauUn mondo nuvo (1965) de Vittorio De Sica, L’EtrangerLo Straniero (1967) de Luchino Visconti, puis collaborera par la suite avec Francesco Rosi (La Belle et le CavalierC’era una volta), Damiano Damiani (Nous sommes tous en liberté provisoireL’Istruttoria è chiusa dimentichi), puis à nouveau avec Lucio Fulci sur La Longue nuit de l’exorcismeNon si sevizia un paperino (1972).

L’autre point fort de Beatrice Cenci est également la présence au générique de Tomás Milián, déjà bien installé dans le cinéma italien puisque l’acteur cubain avait précédemment collaboré avec Mauro Bolognini, Alberto Latuada, Nanni Loy, Sergio Corbucci, Valerio Zurlini, Sergio Sollima, Giulio Questi et Carlo Lizzani. Dans Beatrice Cenci, il incarne Olimpo Calvetti, serviteur des Cenci, qui tombe amoureux de Beatrice et devient son amant, puis l’aidera à fomenter l’assassinat de Francesco. C’est le personnage qui inspire le plus d’empathie, celui par qui l’émotion arrive, qui se sacrifiera en essayant d’endosser toute la responsabilité du meurtre, par amour pour Beatrice, qui n’aura d’ailleurs aucun regard pour Olimpo après être arrivée à ses fins.

Lucio Fulci incorpore quelques éléments dignes du cinéma d’épouvante au moment des tortures où rien ne nous est épargné, y compris quelques tétons passés au fer rouge et divers écartèlements. A travers ce drame historique, le cinéaste règle ses comptes avec l’Église bien-pensante, qui préfère éloigner les problèmes plutôt que les résoudre, n’hésitant pas à avoir recours à la manière forte pour « montrer l’exemple » au peuple – tout en s’enrichissant, puisque s’emparant des biens des Cenci – qui souhaiterait se soulever contre ses hauts dirigeants et contester les méthodes du Vatican.

Anxiogène à plus d’un titre, Beatrice Cenci peut donc se voir comme un miroir tendu à la société italienne du début des années 1970, les tristement célèbres Années de plomb, marquées par une tension politique poussée à l’extrême qui allait déboucher sur des violences de rue, le développement de la lutte armée, des actes de terrorisme et l’avènement des Brigades Rouges qui allaient assassiner Aldo Moro en 1978. Lucio Fulci fustige une société sclérosée dans ses traditions, ses valeurs, son faux puritanisme et ses principes religieux éculés.

Echec public et critique, vilipendé par le Vatican, Beatrice Cenci a été largement réhabilité depuis, certains fans du réalisateur n’hésitant pas à déclarer qu’il s’agit du chef d’oeuvre du maître.

LE MEDIABOOK

Et un nouveau superbe Mediabook à inscrire au compte d’Artus Films, qui agrandit d’ailleurs sa collection Lucio Fulci. Pour Beatrice Cenci, l’éditeur a misé sur un visuel emblématique et sensuel tiré du film, ainsi que sur le titre en version originale, sous-titré en caractères plus sobre par le titre français Liens d’amour et de sang. Le DVD et le Blu-ray sont solidement harnachés. Ne manquez pas de dévorer le livret de 64 pages intitulé Beatrice Cenci, sainte ou succube ?, dirigé et écrit par Lionel Grenier, avec la participation de Stéphane Rolet et Jean Vinneuil, comprenant une introduction et revenant sur l’origine du projet, le casting, la figure historique de Beatrice Cenci, la réception critique et publique du film de Lucio Fulci, le fait divers qui a donné naissance à moult longs métrages, pièces de théâtre, romans, sans oublier les différences entre la véritable histoire et celle du film, les problèmes avec la censure, une galerie de photos…un vrai bijou ! Le menu principal est fixe et musical.

En ce qui concerne les suppléments en vidéo :

Démarrez tout naturellement par la présentation du film par Lionel Grenier (3’20). C’est toujours avec beaucoup plaisir que nous retrouvons le rédacteur en chef du site luciofulci.fr qui donne quelques indications sur le parcours du cinéaste, tout en replaçant Beatrice Cenci dans son œuvre. Pas de spoilers ici, vous pouvez visionner ce supplément avant de lancer le film, puisque Lionel Grenier vous indiquera son contexte historique et vous donnera des indications sur le casting, sur les intentions et les partis pris du réalisateur, sans oublier sur le personnage de Beatrice Cenci.

Vous avez (re)vu Liens d’amour et de sang ? Alors vous êtes prêt pour découvrir l’analyse de Lionel Grenier (8’30). Concise, fine, érudite et surtout passionnante, cette étude sur le film de Lucio Fulci approfondit encore plus les sujets évoqués lors de la présentation. Lionel Grenier ne manque pas d’arguments pour disséquer, sur le fond comme sur la forme, le seul drame historique du cinéaste.

Dans La Famille et la Torture (20’), nous retrouvons la comédienne Mavie Bardanzellu. Si elle n’a joué que dans une poignée de films, une dizaine tournés essentiellement dans les années 1960, l’actrice aura collaboré avec Luigi Zampa, Piero Livi et bien évidemment Lucio Fulci. Elle revient sur ce dernier, après avoir évoqué ses débuts au cinéma. Elle s’amuse à parler de son rôle dans Beatrice Cenci, qui se résume à trois ou quatre lignes de dialogues, devant faire transparaître le désarroi silencieux et la douleur de son personnage, la belle-mère de Beatrice. Le reste du casting (la « diva » Adrienne La Russa, « extrêmement superficielle », en prend pour son grade), les conditions de tournage (les prises de tête sur le plateau entre Lucio Fulci et Adrienne La Russa), les décors naturels, les costumes, le travail méticuleux du directeur de la photographie Erico Menczer et d’autres éléments sont abordés.

C’est au tour de l’acteur Antonio Casagrande, qui interprète Don Giacomo Cenci dans Liens d’amour et de sang, de partager ses souvenirs liés au tournage du film (15’). La rencontre avec Lucio Fulci (« un être un peu antipathique, très mal élevé, mais aussi gentil et charmant »), les costumes, les coiffures, ses partenaires à l’écran sont les sujets principaux de cette belle rencontre pleine de nostalgie.

Outre un large Diaporama d’affiches et de photos, l’éditeur livre un dernier module en vidéo, une anecdote de tournage racontée par Adrienne La Russa (1’30) concernant sa doublure dénudée dans Beatrice Cenci, le contrat de la comédienne stipulant qu’elle ne devait pas apparaître nue à l’écran. Lucio Fulci, avec lequel elle déclare ne pas s’être entendue, a donc trouvé le moyen de se venger en engageant une doublure « grassouillette ». Quel dommage de ne pas bénéficier d’une véritable interview !

L’Image et le son

Liens d’amour et de sang avait déjà connu une édition en DVD chez Neo Publishing en 2007. Mais c’est la première fois que le film de Lucio Fulci apparaît en Haute-Définition et qui plus est dans un master restauré 2K, présenté dans son format 1.85 d’origine (transfert 16/9). Ce qui frappe d’emblée, pas forcément pour le meilleur, c’est le grain argentique étonnamment atténué, pour ne pas dire trop lissé à certains moments. Les partis pris du chef opérateur Erico Menczer (Les Intouchables de Giuliano Montaldo, Le Chat à neuf queues de Dario Argento) sont bel et bien présents avec une colorimétrie légère et diffuse, mais la texture originale manque à l’appel la plupart du temps. Les visages manquent de détails, y compris sur les nombreux gros plans, l’arrière-plan fourmille quelque peu. En revanche, la copie ne manque pas de clarté et les contrastes sont revus à la hausse. N’oublions pas la propreté impeccable du master.

Artus Films propose de (re)découvrir Liens d’amour et de sang dans sa version intégrale non censurée. La piste française (d’origine) est clairement la plus faible du lot avec des dialogues sourds et confinés, parfois une absence totale de bruitages, quand ce n’est pas un oubli de traduction. Même si elle demeure également limitée, la piste italienne l’emporte aisément sur son homologue avec une dynamique plus marquée des dialogues, de la musique et des effets.

Crédits images : © Artus Films / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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