Test Blu-ray / La Vie rêvée des anges, réalisé par Érick Zonca

LA VIE RÊVÉE DES ANGES réalisé par Érick Zonca, disponible en DVD & Blu-ray le 14 mai 2025 chez LCJ Editions & Productions.

Acteurs : Élodie Bouchez, Natacha Régnier, Grégoire Colin, Jo Prestia, Patrick Mercado, Francine Massenhave…

Scénario : Érick Zonca, Robert Bohbot & Pierre Chosson

Photographie : Agnès Godard

Musique : Yann Tiersen

Durée : 1h28

Date de diffusion initiale : 1985

LE FILM

Isabelle, jeune vadrouilleuse se trouvant par hasard dans la ville de Lille, rencontre Marie, une jeune Nordiste. Elles vont d’aventure en aventure, l’une à la recherche de la vie, l’autre dans une quête difficile du bonheur.

En cette rentrée septembre 1998, l’auteur de ces mots, âgé de 17 ans, débarque devant le cinéma L’Artistic, situé Boulevard Alexandre Martin à Orléans. Nous sommes le 16 septembre et j’ai rendez-vous avec mon pote Greg pour aller voir Godzilla de Roland Emmerich. J’arrive le premier et, si le blockbuster avec Jean Reno monopolise la salle 1 THX, l’affiche du film placé dans la salle 2 annonce fièrement « La Vie rêvée des anges, réalisé par le metteur en scène orléanais Érick Zonca ». Je suis attiré par le contraste entre les deux actrices, que je ne connais absolument pas, la brune au sourire éclatant, et la blonde, qui sourit aussi, mais plus discrètement et au regard triste…Puis mon ami déboule, nous prenons notre place (50 francs, plein tarif, pour la meilleure salle de la ville), le logo THX défonce les enceintes, Godzilla commence et j’oublie le petit film qui joue de l’autre côté du mur insonorisé. Quand je découvre La Vie rêvée des anges quelques années plus tard, c’est un choc et je n’ai jamais oublié ce premier contact déjà magnétique avec le premier long-métrage d’Érick Zonca (né en 1956). Je le revois plusieurs fois, puis les années passent, deux décennies, au bas mot. C’est pour sa sortie en Blu-ray que je décide de revoir La Vie rêvée des anges, avec pas mal d’appréhensions. Le cinéma social a beaucoup évolué, muté, en France comme ailleurs, pas forcément dans le bon sens, parfois en plongeant – involontairement ou non – dans le pathos, en cherchant à émouvoir à tout prix, en oubliant souvent tout réalisme. En fait, La Vie rêvée des anges n’a pas pris une seule ride et demeure même brûlant d’actualité, intemporel, universel, inaltérable. En collant au plus près de ses deux magnifiques comédiennes, en 16mm, Érick Zonca touche parfois au (faux) documentaire et certaines scènes, qui semblent avoir été tournées clandestinement, en caméra cachée, enregistrent la réaction des passants, choqués, outrés par le comportement de ces deux nanas qui « osent » entamer un dialogue avec ceux qui se trouvent à leur portée. C’est cette liberté qui manque cruellement de nos jours dans le cinéma hexagonal et c’est ce qui fait encore la richesse de La Vie rêvée des anges, chef d’oeuvre touché par la grâce, récompensé par le double prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes et par trois Césars du cinéma (meilleur film, meilleure actrice pour Elodie Bouchez et meilleur espoir féminin pour Natacha Régnier) lors de la 24e cérémonie des César en 1999, tandis qu’1,5 million de spectateurs se déplaceront dans les salles.

Isa a vingt ans, son sac à dos pour tout bagage et une « philosophie de la galère » plutôt souriante. Elle arrive à Lille, après d’autres villes de passage, à la recherche de petits boulots. Jamais les mêmes et jamais très longtemps. Partout où elle va, elle ajoute une petite pièce à l’édifice qu’elle construit patiemment avec sa curiosité, sa générosité, instinctivement. Son chemin croise celui de Marie, 20 ans elle aussi. Fille du nord, solitaire, comme Isa, mais pour d’autres raisons. Marie est sauvage, écorchée, révoltée contre sa condition sociale.

La Vie rêvée des anges ou comment Isa et marie entretiennent à leur manière avec le monde, les fils de l’existence qu’elles tissent comme une espérance. Quand on pense au film, on pense tout d’abord bien sûr aux deux personnages principaux et donc aux deux comédiennes. Élodie Bouchez avait obtenu le César du meilleur espoir féminin pour Les Roseaux sauvages trois ans auparavant, interprétée la petite amie de Tomasi (Romain Duris) dans Le Péril jeune de Cédric Klapisch, puis s’installait progressivement dans le lot des actrices les plus convoitées, par Michel Deville (La Divine poursuite), Gaël Morel (À toute vitesse), Graham Guit (Le Ciel est à nous). De son côté, Natacha Régnier, venue de Belgique, fait ses premières armes devant la caméra de Pascal Bonitzer dans Encore (1996), le premier long-métrage du réalisateur. La Vie rêvée des anges débarque alors rapidement dans sa vie professionnelle.

À l’écran, comme apparemment sur le tournage, les relations entre les deux têtes d’affiche sont fébriles, à fleur de peau, Natacha Régnier voyant que le metteur en scène s’affaire plus avec sa partenaire, ce qui sera avoué par ce dernier, agissant consciemment et volontairement afin de mettre la comédienne dans un état anxieux proche de celui de son personnage. Rétrospectivement, le cinéma français aura souvent du mal à retrouver cette étincelle, cette alchimie, cette évidence entre deux actrices, qui sont mises à égalité dans le résultat final. Remarquable directeur d’acteurs, Érick Zonca entoure aussi ses deux atomes principaux de remarquables électrons qui gravitent autour, l’imposant Patrick Mercado (Charly), Jo Prestia (Freddo), quatre ans avant de tenir le rôle du Ténia dans Irréversible de Gaspar Noé et bien sûr Grégoire Colin, tout juste révélé par Claire Denis, qui allait en faire son acteur fétiche.

Isa et Marie ne possèdent rien, ou pas grand-chose, à part un lourd passé. L’appartement qu’elles squattent ne leur appartient évidemment pas et elles ne connaissent même pas leur propriétaire, si ce n’est que celle-ci et sa fille ont été victimes d’un grave accident, qui les a plongé toutes les deux dans le coma. Isa tente des trucs, va de l’avant, même si elle sait qu’elle va se planter. Elle essaye, sans se préoccuper si on va la trouver ridicule, comme lorsqu’elle passe une audition pour être serveuse dans un bar lié au cinéma. Ce n’est pas le cas de Marie, renfermée, qui sourit peu et qui paraît sans cesse perdue dans ses pensées. On peut imaginer que sa rencontre avec Isa va changer la donne, mais il n’en sera rien. Le spectateur attend pourtant ce moment où la jeune femme se prendra enfin en main, poussée par l’énergie dévastatrice de celle qui partage désormais son appart. Mais Marie rêve du grand amour et est prête à s’oublier pour cela, si cette idylle peut lui apporter quelques heures de bonheur. Si Freddo le videur est doux, il n’est sans doute pas son idéal masculin. Ce serait plutôt le dénommée Chriss, beau gosse un peu ténébreux, qui réussit bien dans la vie, qui conduit une belle bagnole et dont les affaires marchent à fond dans la restauration et monde de la nuit. La gent féminine est facilement séduite par lui et Marie, même si elle n’affiche pas ouvertement ses sentiments, va se laisser posséder par Chriss, tout d’abord de façon violente, physiquement parlant. Avant de se rendre à l’évidence, ce qui causera sa perte.

Avec La Vie rêvée des anges, Érick Zonca prolonge ce qu’il avait déjà entrepris dans son formidable et bouleversant court-métrage Seule (1997), dont le personnage d’Amélie, magistralement incarné par Florence Loiret Caille (à ses débuts) apparaissait déjà comme une synthèse d’Isa et de Marie. Dans ce film, Amélie, une jeune fille de vingt ans, perdait à la fois son travail de serveuse et son logement, le même jour. Sans argent, elle tentait de survivre dans la rue. Zonca y filmait la chute implacable dans la marginalité,la précarité, puis l’exclusion d’une jeune femme solitaire. Dans La Vie rêvée des anges, l’espoir subsiste malgré tout, malgré le quotidien implacable et la cruauté sociale.

La Vie rêvée des anges est un miracle de cinéma. Certains spectateurs jugeront le film misérabiliste, mais ceux-ci sont souvent ceux qui n’ont pas vu le film. Il y en a. D’ailleurs, beaucoup sont revenus sur leur avis après l’avoir enfin découvert. Le film d’Érick Zonca n’a nullement volé ses prix (il y en a eu beaucoup) et son statut culte ne s’est jamais démenti. On peut donc y revenir, même longtemps après, on l’aime toujours autant, au point qu’on en vient même à se demander ce qui a pu arriver à Isa par la suite…Sa présence, tout comme le fantôme de Marie hantent désormais les rues de Lille. C’est sans doute la preuve ultime des films qui font définitivement partie de l’ADN cinéphile. Et Rue des cascades de Yann Tiersen de revenir en tête…

LE BLU-RAY

La Vie rêvée des anges est apparu très tôt sur le marché du DVD, plus précisément en août 1999, soit à peine un an après son triomphe au cinéma. C’était chez France.TV Distribution. 2007, Sidonis Calysta devait reprendre le flambeau et ce jusqu’en 2015, année où le film d’Éick Zonca arrive chez AB Vidéo. Dix ans plus tard, La Vie rêvée des anges débarque chez LCJ Éditions & Productions. On se demande pourquoi l’éditeur n’a pas repris le visuel de la sublime affiche d’exploitation. Peut-être pour se démarquer des précédentes éditions…La jaquette est glissée dans un boîtier classique de couleur noire. Le menu principal est fixe et muet.

Dommage que LCJ n’ait pas repris le sublime court-métrage d’Érick Zonca intitulé Seule, matrice de La Vie rêvée des anges, qui était proposé sur le DVD France TV Distribution. En revanche, l’éditeur ne vient pas les mains vides et propose une formidable et complète présentation du film qui nous intéresse aujourd’hui (24’). Celle-ci est signée Sébastien Le Pajolec, historien du cinéma, qui analyse également La Vie rêvée des anges, dresse le portrait psychologique des deux personnages principaux, mais revient aussi sur l’étonnant parcours du réalisateur. Après des études de philosophie, Érick Zonca part quelques années à New York, puis revient en France à l’âge de trente ans, où il devient assistant-réalisateur sur des émissions de télévision. Il signe son premier court-métrage en 1993, Rives. Qui sera suivi d’Éternelles (1994) puis de Seule (1997). Sébastien Le Majolec en vient à La Vie rêvée des anges, à la genèse du film, la longue écriture (puis les réécritures demandées par les deux actrices principales envisagées) démarrée en 1995, le casting (Érick Zonca avait déjà Élodie Bouchez en tête), les conditions (« un peu chaotiques ») de tournage, le montage (le film durait 2h30 au début), la sortie du film, son triomphe dans les salles et ses multiples récompenses.

L’Image et le son

Une superbe restauration 4K. Ce master HD de La Vie rêvée des anges tient évidemment toutes ses promesses. La directrice de la photographie Agnès Godard (Un beau soleil intérieur, L’Enfant d’en haut) joue avec les couleurs froides et chaudes, les contrastes sont équilibrés, la copie est stable, la texture argentique préservée, fine, palpable, organique. Signalons que La Vie rêvée des anges a été tourné en Super 16mm, puis gonflé par la suite en 35mm pour son exploitation dans les salles. Les drastiques conditions de tournage (peu de budget, temps de tournage limité) se font parfois ressentir dans le résultat final, mais voici un écrin inattendu pour ce film devenu culte.

La piste française DTS-HD Master Audio Stéréo est plutôt percutante. Aucun souffle n’est à déplorer, ni aucune saturation dans les aigus. Les dialogues sont vifs, toujours bien détachés, la musique de Yann Tiersen est délivrée avec une belle ampleur. L’ensemble est aéré, fluide et dynamique. En revanche, point de sous-titres français destinés au public sourd et malentendant, ni de piste Audiodescription.

Crédits images : © LCJ Editions & Productions / Diaphana Films / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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