Test Blu-ray / En toute innocence, réalisé par Alain Jessua

EN TOUTE INNOCENCE réalisé par Alain Jessua, disponible en combo Blu-ray+DVD le 27 novembre 2019 chez Studiocanal.

Acteurs : Michel Serrault, Nathalie Baye, François Dunoyer, Suzanne Flon, Philippe Caroit, Sylvie Fennec, Bernard Fresson, André Valardy…

Scénario : Alain Jessua, Luc Béraud, Dominique Roulet, d’après le roman Suicide à l’amiable d’André Lay

Photographie : Jean Rabier

Musique : Michel Portal

Durée : 1h40

Date de sortie initiale : 1988

LE FILM

Paul Duchesne, industriel du Bordelais, mène une vie bourgeoise et paisible auprès de son fils Thomas et de sa belle-fille Catherine. Très attaché aux valeurs familiales, il est profondément choqué lorsqu’il découvre que la jeune femme a un amant à tel point que, perturbé et inattentif, il est victime d’un accident qui le laisse paralysé et muet. Une lutte secrète va alors l’opposer à Catherine, à l’insu des autres membres de la famille…

Comédie noire, thriller pervers, drame bourgeois, s’il y a bien une chose que l’on puisse dire, c’est qu’En toute innocence n’a rien perdu de son caractère inclassable trente ans après sa sortie. Huitième et avant-dernier long métrage d’Alain Jessua (1932-2017), ce film étrange et singulier de l’ancien assistant de Max Ophüls, Marcel Carné, Yves Allégret et de Jacques Becker est une pépite de plus dans une des filmographies les plus étonnantes et originales de l’histoire du cinéma français. Dès son premier film, La Vie à l’envers (1964) avec Charles Denner et Jean Yanne, primé à Venise et une grande inspiration pour Martin Scorsese, le réalisateur a su imposer un univers qui lui est propre, qui a toujours détonné au sein de l’industrie cinématographique hexagonale. Suivront Jeu de massacre (1967) avec Jean-Pierre Cassel et Michel Duchaussoy, les deux opus avec Alain Delon, Traitement de choc (1973) et Armaguedon (1977), puis le légendaire Les Chiens (1979) avec Gérard Depardieu et Victor Lanoux, Paradis pour tous (1982), le dernier film de Patrick Dewaere et enfin le non-moins culte Frankenstein 90 (1984). Quatre ans plus tard, Alain Jessua jette son dévolu sur le roman Suicide à l’amiable, d’André Lay. En toute innocence est une adaptation culottée dans le sens où le réalisateur ne recherche pas un récit standard, mais distille son venin, goutte à goutte, dans un décor comme placé sous cloche, où les protagonistes, peu aimables et ambigus, s’affrontent violemment, mais sans véritable effusion. Il y a quelque chose de foncièrement troublant dans En toute innocence, et ce jeu entre l’immense Michel Serrault et la belle Nathalie Baye devient franchement jubilatoire.

Paul Duchêne, un notable bordelais, doit rejoindre son fils Thomas pour affaires à Genève. En route, il s’aperçoit qu’il a oublié quelque chose. Il fait donc demi-tour et surprend sa bru Catherine en situation compromettante avec Didier, collaborateur et ami de Thomas. Aveuglé par la colère, il fonce alors pour rejoindre son fils, mais sa voiture s’encastre dans un 38 tonnes. Il se retrouve avec les deux jambes cassées. L’inspecteur Meunier enquête sur l’accident de Paul. Paul feint une perte de la voix devant tout le monde et même devant son médecin et ami. S’ensuit une longue guerre psychologique entre Paul et Catherine, où cette dernière, après l’avoir supplié de lui pardonner, essaye d’éliminer son beau-père. Paul déjoue cependant toutes les manigances de sa bru, tout en continuant à feindre le mutisme auprès de son fils et de sa belle-fille. Seuls Clémence, la vieille bonne de famille, et Serge, le médecin et ami de Paul, sont mis finalement au courant. Jusqu’où va mener cette guerre ?

Alain Jessua fait confiance au spectateur pour se faire son propre avis sur la raison et les motivations des deux personnages principaux. Des éléments apparaissent petit à petit, par strate. On peut alors penser que Paul Duchêne, désirant Catherine, mais retenant ses envies d’elle, va profiter de leur secret, sans rien divulguer à son propre fils, pour finalement partager quelque chose d’intime avec sa bru. Par ailleurs, Catherine, qui se révèle être une femme ayant eu pas mal d’aventures, admirant son beau-père, a peut-être elle aussi refoulé un désir interdit. Prise en flagrant délit avec un amant, Catherine est comme qui dirait mise à nu et ne peut plus feindre et jouer la comédie de la petite bourgeoise bien propre sur elle. C’est une piste comme une autre. Alain Jessua s’amuse à scruter les regards, les non-dits, en clouant littéralement le bec à Michel Serrault, durant la quasi-intégralité du film. Ce silence pesant va mettre les nerfs de Catherine à rude épreuve, jusqu’à ce qu’elle craque et décide de s’en prendre violemment à Paul. C’est ce jeu du je t’aime/moi non plus qui fait le sel de En toute innocence, et donc l’affrontement Michel Serrault/Nathalie Baye, un duo, ou plutôt un duel au sommet. Si François Dunoyer est un peu plus effacé, c’est en raison de son rôle, plus léger car il est ici l’homme innocent de l’histoire. Suzanne Flon apporte une douceur inattendue à cette trame vacharde et sa complicité avec Michel Serrault est évidente.

Certains pourraient reprocher au film son rythme quelque peu dents de scie, mais cela participe au sentiment anxiogène instauré par Alain Jessua. On sent constamment qu’un évènement dramatique, inéluctable, fatal, va arriver. Reste à savoir quand et qui en sera la victime. Avec ces secrets de familles prêts à déborder, on se croirait presque chez Agatha Christie, avec une petite touche d’Alfred Hitchcock, en particulier Soupçons. C’est ce qui fait encore le charme et surtout la réussite d’En toute innocence.

LE BLU-RAY

Nous sommes fiers et heureux de continuer à explorer la collection Make My Day ! de Jean-Baptiste Thoret ! Estampillé du n°18, En toute innocence intègre cette superbe collection, avec un visuel soigné. Un Digipack à deux volets renferme le DVD et le Blu-ray du film. L’ensemble est glissé dans un surétui cartonné. Le menu principal est très légèrement animé et musical.

En tant que créateur de cette collection, Jean-Baptiste Thoret présente tout naturellement le film qui nous intéresse au cours d’une préface en avant-programme (5’). Comme il en a l’habitude, le critique replace de manière passionnante En toute innocence dans son contexte, dans la filmographie et le parcours d’Alain Jessua, « un réalisateur passionnant et précieux ». Il évoque également le caractère singulier et quasi-marginal du cinéma d’Alain Jessua, attiré par le thème « d’un monde au bord de la folie, irrationnel et de l’horreur ». Tout cela est abordé sans pour autant spoiler le film pour celles et ceux qui ne l’auraient pas encore vu.

Nous trouvons également un making of (15’) composé d’images filmées sur le plateau et d’interviews de Michel Serrault, Nathalie Baye et Alain Jessua. Sur un montage réalisé à l’occasion par Jérôme Wybon, ce documentaire permet de voir le cinéaste à l’oeuvre avec ses comédiens, Michel Serrault faire rire l’équipe en imitant Alain Jessua, ou bien encore l’acteur réaliser lui-même la cascade sur son fauteuil roulant. Un beau supplément.

L’Image et le son

Fort d’une promotion numérique et d’une remastérisation 2K, En toute innocence est enfin proposé dans un master HD de très haut niveau, qui permet d’apprécier enfin la belle photographie de Jean Rabier, habituel complice et collaborateur de Claude Chabrol. Douces et assez chaudes, les scènes extérieures sont les mieux loties avec un relief plus probant, un piqué plus acéré et des détails plus nombreux. Les séquences nocturnes ne sont pas pour autant dédaignées avec une jolie restitution des matières, le grain cinéma est respecté, la copie affiche une stabilité jamais prise en défaut, la copie demeure impressionnante, la restauration est superbe (toutes les scories ont disparu) et les contrastes assurés avec des noirs solides.

Le mixage DTS-HD Master Audio Mono permet à la composition de Michel Portal d’être délivrée avec un coffre inédit. Egalement restauré, le son a subi un dépoussiérage depuis la dernière sortie du film en DVD. Le confort acoustique est ici largement assuré, jamais entaché par un souffle quelconque. La musique, les effets annexes, les voix des comédiens, tout est ici mis en valeur avec fluidité probante. Les sous-titres français pour sourds et malentendants sont également disponibles.

Crédits images : © Studiocanal / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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