
ANNA réalisé par Pierre Koralnik, disponible en DVD & Blu-ray depuis le 15 décembre 2025 chez Malavida Films.
Acteurs : Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Serge Gainsbourg, Marianne Faithfull, Barbara Sommers, Isabelle Felder, Henri Virlojeux, Hubert Deschamps…
Scénario : Serge Gainsbourg & Jean-Loup Dabadie
Photographie : Willy Kurant
Musique : Serge Gainsbourg
Durée : 1h30
Date de sortie initiale: 1967
LE FILM
Anna débarque à Paris. Dès sa descente du train, Serge, directeur d’une agence publicitaire, tombe fou amoureux. Pour la retrouver, il fait placarder l’unique photo d’elle qu’il possède dans toutes les rues de la capitale, sans réaliser qu’il la croise pourtant tous les jours…

C’est un petit trésor caché, oublié, enfoui, qui a été longtemps l’objet de fantasmes de la part des cinéphiles. Rendez-vous compte, Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Serge Gainsbourg, Marianne Faithfull et même Eddy Mitchell réunis dans un même film ! Ou un téléfilm pour être exact, puisque Anna, réalisé par Pierre Koralnik, aura été diffusé le 13 janvier 1967 sur la Première chaîne de l’ORTF, avant de prendre la poussière pendant de longues, très longues années. Né en Suisse en 1937, Pierre Koralnik, d’origine ukrainienne, se présente au concours de l’IHDEC et obtient son diplôme. Il se retrouve aux commandes d’Anna, sur une proposition de la productrice Michèle Arnaud, première comédie musicale réalisée en 35mm pour la télévision française et en couleur s’il vous plaît, quand bien même le (télé)film sera évidemment diffusé en N&B…Presque soixante ans plus tard, nous pouvons enfin découvrir Anna comme le metteur en scène et son chef opérateur Willy Kurant (Le Monstre qui vient de l’espace, Je t’aime, moi non plus, Le Départ) l’ont conçu. Témoignage d’un temps que les moins de vingt ans et leurs parents ne peuvent pas connaître, Anna est une fusion étonnante entre la Nouvelle vague et le cinéma de Jacques Demy (qui a toujours été à part du mouvement), doublé d’un objet pop acidulé dont les couleurs clinquantes et l’énergie qui anime l’ensemble contrastent avec le spleen qui coule dans chaque séquence. Immortalisé par le Sous le soleil exactement chanté par Anna Karina sur la plage de Deauville, Anna n’a pas volé son statut culte.



Serge, le patron d’une agence publicitaire parisienne à la mode, tombe amoureux d’Anna, une jeune femme anonyme photographiée par hasard dans une gare. Aidé par un ami (dont on ne saura pas le nom, mais interprété par Serge Gainsbourg), notre héros sentimental part à la recherche de cette fille introuvable, mobilisant l’équipe de toute son agence de pub, tandis que ses deux tantes, snobs et extravagantes, cherchent à le marier à une jeune Anglaise.


Et c’est parti pour 90 minutes de danse, de couleurs, un délire arty principalement tourné en décors naturels, dans les rues de Paris (toujours un immense plaisir de revoir la capitale autrement), au Bus Palladium rue Pierre-Fontaine dans le 9è arrondissement, à la gare de l’Est (où les passants regardent la caméra) et même dans l’incroyable Château Porgès de Rochefort-en-Yvelines. Un désenchantement imprègne le récit, comme si l’on arrivait à la fin d’une ère, comme s’il s’agissait d’un adieu à la jeunesse, à l’insouciance. À l’aube de mai 68, Serge Gainsbourg (auteur des paroles et de la musique) et Jean-Loup Dabadie (crédité comme dialoguiste), ont senti le vent tourner et Anna, malgré les apparences n’est pas une gaudriole. Les personnages boivent et fument plus que de raison, comme s’ils se rendaient compte qu’il s’agissait là de leurs dernières heures avant le début des responsabilités, avant l’entrée réelle dans le monde adulte. C’est pour cela qu’Anna rejoint plus le cinéma de Jacques Demy que celui de Jean-Luc Godard, auquel il a été longtemps et étrangement associé. Peut-être en raison de la présence de la sublime et lumineuse Anna Karina, même si la comédienne venait de tourner son dernier film avec celui qui fut son époux (Made in USA), sans oublier sa participation au film à sketches Le Plus Vieux Métier du monde. Anna Karina s’émancipe on va dire.


L’actrice, qui collaborera par la suite avec Luchino Visconti, Michel Deville et Rainer Werner Fassbinder (pour ne citer que ceux-là), apparaît plus ou moins dans son propre rôle dans Anna, ou tout du moins dans un rôle qui lui colle tellement à la peau, et qui porte le même prénom qu’elle, qu’il est difficile de faire la distinction avec son personnage. Toujours est-il qu’Anna Karina est l’astre qui illumine ce récit et sa présence fait (presque) oublier que Jean-Claude Brialy ne sait pas chanter, même s’il met du coeur à l’ouvrage et qu’il est intelligemment soutenu par Serge Gainsbourg, qui intervient à bon escient, autrement dit quand la note devient haute.


On en prend plein la vue dans Anna, qui regorge de trouvailles visuelles (même au niveau des décors que des costumes et des maquillages), qui innove, qui expérimente, qui tente des choses, sans y parvenir systématiquement, mais cela participe grandement à son charme aussi rétro qu’inaltérable. Anna regorge de surprises, à l’instar de la participation de Marianne Faithfull (« Hier ou demain… »), ange à la voix surréaliste, qui vient chanter en français le temps d’une des séquences les plus mémorables du film.


C’est sans doute un peu long, le rythme pâtit entre autres de cet aspect collage qui a fait vieillir prématurément une bonne partie des opus de la Nouvelle vague, mais on ne s’ennuie pas pour autant et l’émotion nous attrape sans qu’on s’y attende. Enfin, avec ses partis-pris et son traitement, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’Anna a été l’une des grandes sources d’inspirations de Christophe Honoré pour Les Chansons d’amour (2007).
À Sandra Layani. Le chic selon elle.



LE BLU-RAY
En fouinant un peu, on découvre qu’Anna avait déjà connu une édition en DVD en 2009 chez Mercury, qui comprenait le CD de l’intégralité de la bande originale du film, contrairement au 33 tours original, ainsi que six musiques instrumentales ! Rien de tout cela dans l’édition Blu-ray proposée par Malavida Films, qui après avoir permis à Anna d’être enfin distribué au cinéma en novembre 2023, offre au public la possibilité de (re)voir le film de Pierre Koralnik en Haute-Définition. La jaquette au visuel centré uniquement sur Anna Karina, est glissée dans un boîtier classique de couleur bleue.

Aucun supplément sur cette édition…en vidéo du moins. Car le boîtier comprend un petit livret, comprenant une interview-fleuve inédite de Pierre Koralnik par Jean Segura (8 pages). L’occasion d’en savoir plus sur le parcours du réalisateur, sur sa rencontre avec Serge Gainsbourg, sur la genèse d’Anna, sur ses influences, le casting, les conditions de tournage…
L’Image et le son
Malavida Films présente Anna en Haute-Définition, entièrement restauré 4K par le Service d’Exploitation Technique de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) en 2017. Une vraie résurrection. La copie, impeccable, stable, est entièrement débarrassée des poussières, des scories, des griffures qui avaient pu s’accumuler avec les décennies, durant lesquelles le film de Pierre Koralnik était resté dans un placard. Les couleurs, qui manquaient lors de la diffusion du téléfilm à la télévision, sont donc entièrement redécouvertes, pimpantes, un ravissement de tous les instants. Quelques scènes semblent ouatées, laiteuses, mais les partis-pris de Willy Kurant sont respectés, jamais dénaturés. La texture argentique est flatteuse, organique, vibrante, tandis que le cadre 1.33 est respecté.
La piste DTS-HD Master Audio 2.0 n’est certes pas exempt de sensibles saturations, résonances et de quelques répliques qui paraissent étouffées, mais le confort acoustique est suffisamment assuré. Aucun souffle n’est à déplorer et les ambiances environnantes sont bien délivrées, même à volume peu élevé. L’ensemble est clair et distinct, la propreté est de mise. Mauvais point en revanche pour l’absence de sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.



Crédits images : © Malavida / INA / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr
