Test DVD / Mademoiselle de Joncquières, réalisé par Emmanuel Mouret

MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES réalisé par Emmanuel Mouret, disponible en DVD le 16 janvier 2019 chez France Télévisions Distribution

Acteurs : Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaaz, Natalia Dontcheva, Laure Calamy, Jean-Michel Lahmi, Arnaud Dupont, Alban Casterman…

Scénario : Emmanuel Mouret d’après le roman Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot

Photographie : Laurent Desmet

Musique : Bach, Vivaldi, Boieldieu

Durée : 1h46

Date de sortie initiale : 2018

LE FILM

Madame de La Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, cède à la cour du marquis des Arcis, libertin notoire. Après quelques années d’un bonheur sans faille, elle découvre que le marquis s’est lassé de leur union. Follement amoureuse et terriblement blessée, elle décide de se venger de lui avec la complicité de Mademoiselle de Joncquières et de sa mère…

Si toutes les femmes agissaient comme nous, l’honneur d’être une femme en serait grandi.

Mademoiselle de Joncquières est le neuvième long métrage d’Emmanuel Mouret. Neuf films réalisés en 18 ans, pour la plupart de vraies petites pépites comme Changement d’adresse (2006), Un baiser, s’il vous plaît ! (2007) et Caprice (2015), faisant du cinéaste l’un des plus précieux et atypiques du cinéma français aujourd’hui. Librement inspiré de l’histoire de Mme de la Pommeraye extrait de Jacques le fataliste et son maître, de Denis Diderot, Mademoiselle de Joncquières est une nouvelle grande réussite à inscrire au palmarès de son auteur.

L’action se déroule en France au XVIIIe siècle. Madame de La Pommeraye, jolie veuve, qui se pique de n’avoir jamais été amoureuse, finit par céder aux avances du marquis des Arcis, réputé libertin, qui la courtise avec assiduité. Deux ans plus tard, elle se rend compte que le marquis s’éloigne d’elle. Brisée et blessée dans son orgueil, elle entreprend de se venger en humiliant le marquis et l’amène à épouser mademoiselle de Joncquières, dont il s’est épris, mais dont il ignore qu’elle et sa mère sont tombées dans la prostitution suite à un revers de fortune.

En réalité, il y a toujours eu du Diderot dans chaque film d’Emmanuel Mouret. Cette fois, le cinéaste s’attaque frontalement à l’écrivain, philosophe et encyclopédiste français des Lumières, à travers l’épisode le plus célèbre de Jacques le fataliste et son maître, déjà adapté par Robert Bresson en 1945 avec son second film, Les Dames du Bois de Boulogne. Là où Robert Bresson transposait le récit original au XXe siècle à travers un drame sombre et impitoyable, Emmanuel Mouret mise sur la reconstitution d’époque. Mettre en scène un film en costume aujourd’hui est un pari que le cinéaste relève haut la main. Certes, la réalisation pourrait passer pour académique, mais Mademoiselle de Joncquières n’a rien de poussiéreux. Sa modernité étonne et d’ailleurs détonne avec son rythme vif et soutenu comme un thriller, ses dialogues percutants et pourtant respectueux du texte original, sans oublier les plans-séquences qui instaurent une vraie tension psychologique.

A ce petit jeu, Cécile de France est parfaite dans le rôle de Madame de la Pommeraye et sa maturité convient parfaitement à ce personnage de femme blessée et vengeresse. Face à elle, Edouard Baer n’a rien à lui envier et campe un marquis libertin très attachant dans sa complexité, tout en conservant son flegme habituel et son allure de dandy. Comme si Emmanuel Mouret prenait le comédien et nous révélait la face cachée de son personnage avec une réelle mélancolie. Sous couvert d’un vrai portrait de femme, Mademoiselle de Joncquières est également et surtout le récit initiatique d’un homme qui va découvrir l’amour pour la première fois et qui saura rester droit et digne lorsqu’il apprendra qu’il a été dupé et manipulé par son ancienne conquête. La présence du couple vedette à la prochaine cérémonie des César (le film est nommé six fois) est donc amplement justifiée et méritée, tout comme l’aurait été celle de la formidable Laure Calamy, qui interprète ici Lucienne, l’amie de Madame de La Pommeraye (inventé ici pour le film), et celle de la jolie Alice Isaaz (La Crème de la crème, Rosalie Blum) aka Mademoiselle de Joncquières qui devient malgré-elle l’instrument de la vengeance. Sans oublier la comédienne bulgare Natalia Dontcheva, poignante dans le rôle de la mère de la jeune fille.

On pourrait donc croire qu’Emmanuel Mouret s’efface derrière ses protagonistes, ce qui n’est pas du tout le cas, même s’il n’apparaît pas devant la caméra cette fois. Ses œuvres précédentes ont toujours été marquées par le thème de l’amour, sous toutes ses formes, c’est même la veine principale de chacun de ses films. Mais c’est comme si tout son travail passé devait conduire inévitablement le cinéaste à Mademoiselle de Joncquières, récit qui lui revenait de droit. Il s’en acquitte avec une suprême élégance et une grande délicatesse qu’il souligne à travers les compositions de Bach, Vivaldi et Boieldieu, dans de merveilleux décors et une clarté (de la photo aux costumes de soie clinquants) qui contraste avec les desseins les plus obscurs, ceux du coeur blessé de Madame de la Pommeraye.

Mademoiselle de Joncquières est assurément l’un des plus grands et passionnants films de 2018. A ce jour, il s’agit du plus grand succès dans les salles d’Emmanuel Mouret avec près de 550.000 entrées et c’est largement mérité.

LE DVD

Le test du DVD de Mademoiselle de Joncquières, disponible chez France Télévisions Distribution, a été réalisé à partir d’un check-disc. Le menu principal est animé et musical.

L’éditeur propose deux petites scènes coupées (4’). La première montre Madame de La Pommeraye, qui se confie à son amie Lucienne, quant à la fin de sa relation avec le marquis des Arcis. Emmanuel Mouret a finalement préféré supprimer le dialogue et montrer uniquement les deux femmes aux spectateurs, qui comprennent par eux-mêmes ce qui vient de se passer. La seconde scène est un dialogue entre le marquis des Arcis et un médecin (Laurent Stocker) dépêché pour s’occuper de Mademoiselle de Joncquières, après qu’elle ait été retrouvée inconsciente.

Ne manquez surtout pas le superbe court-métrage d’Emmanuel Mouret intitulé Aucun regret (2015-22’). Aurélie (Katia Méran) et Célia (Fanny Sidney) sont deux amies de l’école des beaux-arts quand Olivier (Mathieu Métral), un bel étudiant en architecture, séduit Aurélie. Célia la met en garde, il a mauvaise réputation avec les filles. Mais Aurélie ment alors à Célia en l’assurant qu’elle n’est pas intéressée par Olivier et cache qu’elle a accepté un rendez-vous. L’ombre de Diderot (et celle de Rohmer aussi) plane une fois de plus sur ce film sensuel et très sensible.

L’Image et le son

On ne change pas une équipe qui gagne et Emmanuel Mouret a de nouveau fait appel au chef opérateur Laurent Desmet, directeur de la photographie du metteur en scène depuis Changement d’adresse en 2006. Si les contrastes sont un peu léger, force est d’admettre que la copie se révèle claire et lumineuse, le relief est appréciable, la colorimétrie chatoyante, la profondeur de champ présente, le piqué ciselé et les détails indéniables aux quatre coins du cadre. Dommage de ne pas disposer d’édition HD pour Mademoiselle de Joncquières, d’autant plus que le film a été excellemment reçu par la critique et même par le public avec un très joli score dans les salles.

Comme à son habitude, Emmanuel Mouret privilégie la musique classique et Mademoiselle de Joncquières mixe les compositions de Bach, Vivaldi et Boieldieu, admirablement délivrées et spatialisées par le mixage Dolby Digital 5.1. Les voix s’imposent sans mal sur la centrale. Quelques ambiances naturelles parviennent à percer sur les latérales lors des séquences en extérieur, la balance gauche-droite est dynamique. L’éditeur joint également les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant, ainsi qu’une piste Audiodescription.

Crédits images : © Pascal Chantier / France Télévisions Distribution / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

Test Blu-ray / La Religieuse, réalisé par Jacques Rivette

LA RELIGIEUSE réalisé par Jacques Rivette, disponible en combo Blu-ray/DVD le 18 septembre 2018 chez Studiocanal

Acteurs : Anna Karina, Liselotte Pulver, Micheline Presle, Francine Bergé, Francisco Rabal, Yori Bertin, Catherine Diamant…

Scénario : Jean Gruault, Jacques Rivette d’après le roman “La Religieuse” de Denis Diderot

Photographie : Alain Levent

Musique : Jean-Claude Eloy

Durée : 2h20

Date de sortie initiale : 1966

LE FILM

Au XVIIIe siècle, Suzanne Simonin est cloîtrée contre son gré dans un couvent. Elle trouve un peu de réconfort auprès de la Mère supérieure, mais celle-ci meurt peu après, et est remplacée par une femme sadique qui ne cesse de brimer Suzanne. La jeune femme obtient l’autorisation de changer de couvent, mais reste toujours aussi déterminée à sortir.

Librement adapté d’une œuvre polémique de Diderot…

C’est le film français à avoir provoqué le plus grand scandale dans les années 1960. C’est aussi le second long métrage du réalisateur Jacques Rivette (1928-2016), critique – comme Eric Rohmer et Jean-Luc Godard – aux Cahiers du cinéma depuis 1953 où il devient directeur en chef de la revue dix ans après. Après quelques courts-métrages (Le Quadrille, Le Coup du berger), il signe son premier long en 1960 avec Paris nous appartient. La Religieuse, également connu sous son titre original Suzanne Simonin, la Religieuse de Denis Diderot est rétrospectivement l’oeuvre la plus célèbre de son auteur avec La Belle Noiseuse (1991) et son plus grand succès. Nul autre film dans sa carrière n’aura un tel retentissement et un tel impact. Chef d’oeuvre absolu et d’une folle modernité, La Religieuse offre également à la splendide Anna Karina son plus beau rôle au cinéma.

Les deux sœurs de Suzanne Simonin ont été richement dotées. Leur père n’a plus les moyens d’en faire autant pour Suzanne qui, de plus, n’est pas sa fille. La solution, au XVIIIe siècle, est simple, expéditive : mettre l’enfant mal-aimée au couvent. Suzanne refuse de prononcer ses vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, mais nul ne l’entend et elle se retrouve cloîtrée contre son gré au couvent de Longchamp que dirige Mme de Moni. Cette dernière convainc la jeune fille d’accepter son destin et de prononcer ses vœux. Mais, après la mort de la Supérieure, Mère Sainte Christine impose une discipline de fer. Elle enferme Suzanne dans sa cellule et pour faire échec à sa tentative de résiliation de ses vœux, affirme qu’elle est possédée du démon. Innocentée, Suzanne est transférée au couvent d’Arpajon où règne une totale liberté instaurée par la supérieure, Mme de Chelles. Celle-ci s’intéresse beaucoup à Suzanne et commence par lui faire quelques avances amoureuses puis sexuelles.

Les spectateurs ne manqueront pas de s’interdire toute généralisation hâtive, injuste et évidemment indéfendable…

Qui d’autre qu’Anna Karina aurait pu incarner cette jeune femme rebelle à toute autorité, et désirant retourner à la vie civile, malgré la cruauté d’une abbesse sadique qui lui inflige humiliations et tortures, la croyant possédée par le diable ? Quasiment de tous les plans, la comédienne alors âgée de 25 ans est devenue le visage de la Nouvelle Vague avec déjà à son palmarès Le Petit Soldat, Une femme est une femme, Vivre sa vie, Bande à part et Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution, tous réalisés par son compagnon Jean-Luc Godard. Le projet remonte à la fin des années 1950. Le célèbre et grand producteur Georges de Beauregard propose à Jacques Rivette de réaliser l’adaptation du livre de Diderot. En 1962, un avis de précensure défavorable de la commission de contrôle conduit les scénaristes Jacques Rivette et Jean Gruault à le transposer tout d’abord au théâtre (les trois coups retentiront d’ailleurs au début du film) au Studio des Champs-Elysées en 1963. Anna Karina interprète le rôle principal de la pièce mise en scène par Jean-Luc Godard, qui n’entraîne d’ailleurs aucun scandale et n’obtient pas de succès. Puis les deux scénaristes revoient leur copie afin que le film puisse obtenir une autorisation pour les spectateurs âgés de plus de 18 ans. La Religieuse n’est même pas encore tourné, qu’il se voit en fait déjà interdire.

Des religieuses et des associations de parents d’élèves de l’enseignement privé appellent au boycott. En 1965, la présidente de l’Union des supérieures majeures de France s’adresse directement à Alain Peyrefitte, ministre de l’information. Ce dernier « entend » son inquiétude quant au « caractère blasphématoire de ce film qui déshonore les religieuses ». Jacques Rivette entreprend néanmoins le tournage de La Religieuse, même s’il essuie le refus des monuments historiques pour effectuer ses prises de vue à l’abbaye de Fontevraud. La commission de contrôle autorise enfin la distribution de La Religieuse avec une interdiction aux moins de 18 ans. C’est alors qu’Yvon Bourges, secrétaire d’État à l’information, ainsi que Maurice Grimaud, directeur de la sécurité nationale, interdisent totalement la distribution et l’exportation du film, en prétextant que La Religieuse risque de troubler l’ordre public.

Là-dessus Jean-Luc Godard intervient et interpelle André Malraux, ministre de la culture. Le scandale est national et passe même les frontières françaises. Le film de Jacques Rivette parvient à être sélectionné au Festival de Cannes en 1966. Le producteur Georges de Beauregard se lance dans une bataille juridique et la remporte en 1967 auprès du tribunal administratif. L’interdiction d’exploitation est levée, à l’exception de celle aux moins de 18 ans. La Religieuse sort bel et bien le 26 juillet 1967 dans cinq salles parisiennes, plus d’un an après sa première projection sur la Croisette. C’est un triomphe avec près de trois millions d’entrées. Il faudra tout de même attendre 1975 pour que l’interdiction complète soit levée de façon définitive.

Mais La Religieuse ou Suzanne Simonin, la Religieuse de Denis Diderot va bien au-delà du scandale provoqué à sa sortie. Plus de cinquante ans après, sa modernité étonne encore et le film est loin d’être académique ou « poussiéreux ». Avec sa grâce, son regard bleu perçant, son visage ovale emprisonné dans un voile et son corps sans cesse en mouvement qui reflète sa rébellion contre l’institution, Anna Karina enflamme la pellicule. Jacques Rivette suit son personnage après avoir prévenu dans un sublime prologue que Suzanne ne s’en sortira pas. Chronique d’une mort ou d’une résignation annoncée ? Le spectateur suit le quotidien de Suzanne et devient le témoin de sa lutte acharnée pour sortir de cette prison où on l’a placée de force. Ses rencontres, déterminantes ou pas, s’enchaînent, l’espoir parvient à renaître parfois, mais les désillusions reviennent très vite. Il n’y a rien d’austère dans La Religieuse, film de chair et de sang qui palpite. Derrière la photo et les partis pris froids du chef opérateur Alain Levent, c’est un récit sur la volonté de vivre librement sa vie que nous raconte Jacques Rivette.

Le montage capte l’attention du spectateur sur 2h20, sans un moment de répit. Si Anna Karina reste le diamant du film, ses partenaires, Liselotte Pulver, Micheline Presle, Kean Martin et bien d’autres, témoignent de la solide direction d’acteurs du cinéaste qui rappelons-le n’en était qu’à son second long métrage. La Religieuse demeure l’une des plus grandes expériences du cinéma français des années 1960, un chef d’oeuvre à l’apparence épurée et pourtant d’une richesse thématique et formelle (un certain Claude Zidi à la caméra), parfois quasi-fantastique, insondable qui traverse le temps sans une égratignure. En 2013, une nouvelle et excellente transposition du roman de Denis Diderot réalisée par Guillaume Nicloux sort sur les écrans, avec Pauline Etienne dans le rôle principal.

LE BLU-RAY

Le chef d’oeuvre de Jacques Rivette fait son retour chez Studiocanal, dans un combo Blu-ray/DVD. Le menu principal est animé sur une séquence du film.

En plus de la bande-annonce de la version restaurée, l’éditeur joint un documentaire intitulé Suzanne Simonin …la scandaleuse !, réalisé par Dominique Mallet (28’). Ce module se compose des interventions de Georges Kiejman, avocat et homme politique (ancien ministre sous Mitterrand), et de la grande Anna Karina. Les deux invités reviennent sur toutes les étapes de la sortie houleuse de La Religieuse au cinéma. La comédienne évoque la pièce de théâtre originale puis les menaces de mort qui l’ont conduit à déménager, tandis que l’homme de loi et ancien avocat du producteur Georges de Beauregard replace surtout l’affaire dans son contexte, deux ans avant les événements de mai 68. La mise en scène, les intentions et les partis pris de Jacques Rivette sont abordés dans un second temps, ainsi que le triomphe du film.

L’Image et le son

Entièrement restauré par L’Immagine Ritrovata, La Religieuse profite de cette élévation en Haute-Définition. Les couleurs froides voire glaciales sont nettes et tranchées, les noirs denses, les contrastes sont parfois trop appuyés dans la première partie, mais trouvent ensuite un bon équilibre. Le grain original est heureusement respecté et bien géré, tandis que les nombreux gros plans ne manquent pas de détails. La sublime photographie d’Alain Levent aux ambiances bleutées est admirablement restituée, tout comme les séquences partagées entre ombre et lumière, qui reflètent les tourments et l’espoir de Suzanne. Hormis quelques baisses de la définition et de légers flous, ce Blu-ray de La Religieuse est superbe.

La piste DTS-HD Master Audio mono 2.0 n’est certes pas exempt de sensibles saturations, résonances et de quelques répliques qui paraissent étouffées, mais le confort acoustique est suffisamment assuré. Aucun souffle n’est à déplorer et les sensibles ambiances environnantes sont bien délivrées, même à volume peu élevé. L’ensemble est clair et distinct, la propreté est de mise. L’éditeur joint également les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.

Crédits images : © Studiocanal / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr