Test DVD / Circuit Carole, réalisé par Emmanuelle Cuau

CIRCUIT CAROLE réalisé par Emmanuelle Cuau, disponible en DVD chez La Traverse.

Acteurs : Bulle Ogier, Laurence Côte, Frédéric Pierrot, Bernard Cuau, Omar Bekhaled, Raphaële Giltis, Catherine Zambon…

Scénario : Emmanuelle Cuau & Arlette Langmann

Photographie : Benoît Delhomme

Durée : 1h13

Date de sortie initiale : 1995

LE FILM

Marie vit avec sa mère, Jeanne, dont elle est très proche. Elle trouve du travail à proximité du Circuit Carole et rencontre Alexandre, un jeune homme. Il l’initie à la moto. À mesure que se développe une relation amoureuse entre Alexandre et Marie, Jeanne sent sa fille s’éloigner et sombre dans une forte solitude.

C’est toujours une immense joie pour un cinéphile de découvrir la première œuvre d’un réalisateur ou d’une réalisatrice qu’il affectionne tout particulièrement. C’est le cas d’Emmanuelle Cuau, venue de l’IDHEC, qui en 1995 signait son premier long-métrage, Circuit Carole, coécrit avec Arlette Langmann. Celle que l’on connaissait pour avoir écrit le scénario de Secret défense de Jacques Rivette (1998) et surtout pour ses deux autres films comme cinéaste, Très bien, merci (2007) et Pris de court (2017), très grandes réussites, place la relation mère-fille au centre du récit de Circuit Carole. À fleur de peau, épuré, hyper-sensible, ce drame touche beaucoup plus de raison, parce qu’il renvoie forcément au vécu de tout à chacun, à la genèse, à la matrice, au sang, à la vie donc. À un moment donné, l’oisillon doit s’envoler du nid, mais dans le cas de Jeanne (la mère), celle-ci n’a pour ainsi dire pas vu sa progéniture grandir à ses côtés et quand Marie (la fille donc) commence à ne plus rentrer le soir, c’est tout un quotidien, une existence jusqu’alors bien réglée qui est contaminée. Circuit Carole offre à la mythique Bulle Ogier l’un de ses plus beaux rôles. Alors entre Regarde les hommes tomber de Jacques Audiard et N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, l’actrice de L’Amour fou de Jacques Rivette, de La Salamandre d’Alain Tanner, de La Vallée de Barbet Schroeder et du Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel foudroie par la justesse de son interprétation, quand son personnage commence à perdre ses repères, jusqu’à leur effondrement total. Son face-à-face avec la divine et trop rare Laurence Côte est aussi bouleversant qu’impitoyable et l’on se souviendra longtemps de cette séquence où la fille « déballe » son sac à sa mère. Magistralement écrit, ou quand les répliques ont autant d’impact que des coups de poing à l’estomac, Circuit Carole se grave instantanément dans votre mémoire, dans votre peau, dans votre ADN de cinéphile et n’en finira pas de revenir hanter quelques coins de votre esprit.

Marie est une jeune femme de vingt ans. Elle vit à Paris avec Jeanne, sa mère. Une relation forte, installée dans le temps. Une complicité, aussi, qui les isole un peu de monde. Marie trouve une place de standardiste dans une usine, en banlieue nord. Tout près, elle découvre le « Circuit Carole ». Cette violence, l’arrachement à son univers, la rencontre avec Alex, un jeune homme qui « tourne » en moto sur le circuit, la séduisent. Peu à peu Marie s’éloigne de chez elle, de Jeanne. Elle passe son permis. Leur lien se défait, le temps passe et les sépare encore un peu plus. La solitude, l’isolement de Jeanne, s’intensifient. La découverte du circuit provoque en elle l’effroi, la panique et une peur immense pour Marie. Imperceptiblement Jeanne est de plus en plus absente au monde.

« Je ne pense pas qu’on ait jamais filmé avec autant de justesse et de sensibilité la force et la complexité du lien ténu, ambigu, unissant une mère et sa fille. » – Annie Ernaux

C’est l’histoire d’une séparation, d’une scission. Circuit Carole expose tout d’abord la vie de Marie et de sa mère Jeanne, qui vivent ensemble. Marie chante en italien, sa mère l’écoute dans sa chambre. Marie vole dans un magasin parisien, Jeanne est outrée. Marie est jeune, insouciante, fait même plus jeune que son âge, comme si elle était restée quelque peu figée dans l’adolescence. Peut-être que sa façon de vivre avec Jeanne ne lui a pas permis d’avancer plus pour le moment. Jeanne en a marre que sa fille « se foute de tout ». Mais la complicité est là, palpable, naturelle. Une rencontre va tout changer, celle de Marie avec Alexandre, qui brûle l’asphalte du Circuit Carole – circuit routier de vitesse et d’entraînement situé à Tremblay-en-France – sur sa moto qui fascine la jeune femme. Les sentiments sont bouleversés, Marie oublie petit à petit de revenir à l’appartement, tandis que Jeanne s’inquiète de plus de plus.

Outre Bulle Ogier, dont la fraîcheur de jeu et la beauté ont toujours été inaltérables, on redécouvre sans cesse le talent de Laurence Côte. Déjà présente dans Offre d’emploi (1993), premier court-métrage d’Emmanuelle Cuau, la comédienne, deux ans avant d’être récompensée par le César du meilleur espoir féminin pour Les Voleurs d’André Téchiné, trouve cet équilibre fragile entre l’adieu au monde de l’enfance (même si elle avait déjà 29 ans) et l’entrée dans celui des adultes. En commençant à flirter avec Alexandre (le déjà magnifique Frédéric Pierrot, vu précédemment dans La Vie et rien d’autre et L.627 de Bertrand Tavernier), Marie va commencer à vivre des moments où sa mère ne sera pas présente et dont elle n’aura d’ailleurs pas connaissance. Mais elle ne peut pas continuer ainsi et la confrontation avec Jeanne est inévitable.

C’est là que Marie lâche sans aucune retenue certains propos qui atteignent Jeanne en plein coeur : « Maman, tu crois que tu m’apportes la sécurité…C’est pas la sécurité que tu m’apportes, c’est la panique ! […] Quelques fois j’aimerais te sentir vivre pour toi un peu. Que ta vie soit pas liée à moi. Ça m’aiderait tu sais…je me sentirais plus libre. J’aimerais te voir autrement que dans l’attente de ta fille. Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Que tu m’aimes moins. ». Les deux femmes arrivent à un carrefour de leur existence. Celui où elles arpenteront désormais deux routes séparées. Si l’une va s’épanouir comme une jeune fleur exposée à un nouveau soleil, l’autre va dépérir, jusqu’à la folie. On pense à Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, à Claude Sautet, à Maurice Pialat et François Truffaut aussi dans ce mélange de force et de délicatesse dans les dialogues. La photographie signée Benoît Delhomme (Podium, Le Marchand de Venise) alliée à la caméra instinctive, vivante, organique d’Emmanuelle Cuau nous place comme témoin de cette séparation programmée. Nous ne rentrerons pas dans les détails, mais la présence de Bernard Cuau, le père de la réalisatrice, et le thème de la mère souffrant de troubles psychiatriques renvoient forcément à quelque chose d’on ne peut plus personnel chez Emmanuelle Cuau.

« Je vous appelle, car mon téléphone ne fonctionne plus. Cela fait une semaine que je n’ai plus aucun appel… »

Récompensé par la Mention spéciale du Prix Gérard Frot-Coutaz 1994 au Festival du film de Belfort – Entrevues, Circuit Carole rend compte comme on peut aimer à perdre la raison, et donc s’enfoncer toujours plus dans « l’ailleurs », quand l’amour vient à s’échapper. Tendre et violent, Circuit Carole déroule son récit jusqu’à ce que les deux personnages principaux se rejoignent enfin entre quatre murs, dans un espace réduit. Mais si les corps se touchent, l’esprit de l’une s’est échappé. Et il faudra désormais vivre ainsi, avec l’âme déchirée à jamais.

LE DVD

Pour les trente ans du film, l’éditeur La Traverse propose Circuit Carole en DVD. Le disque repose dans un Slim Digipack, illustré par un photogramme du film. Le menu principal est fixe et musical. L’éditeur joint également un livret signé Annie Ernaux, qui revient de façon admirable (s’il fallait le préciser) sur les personnages du film, sur l’histoire, son déroulé, les lieux, le coeur…Impossible de résumer la force et la justesse de ce texte en quelques mots. Il suffit de le lire et de se laisser emporter.

L’éditeur joint deux courts-métrages sur ce DVD :

Offre d’emploi (1993, 22’), réalisé par Emmanuelle Cuau : Chrystelle (Laurence Côte), vingt-cinq ans, cherche un emploi. Elle est convoquée à un entretien en anglais. Avec une amie, elle se prend au jeu et, comme dans un jeu de rôle, s’exerce pour son face-à-face qui doit avoir lieu de lendemain. Celui-ci se déroule plutôt bien, mais ce qu’elle ignore pour le moment, elle le découvrira au hasard d’une conversation dans un bus en rentrant, c’est que les jeux étaient déjà faits avant même son arrivée. Emmanuelle Cuau dédie ce film à ses parents, Bernard Cuau faisant même une petite apparition dans le troisième acte.

La Saisie (1979, 34’), réalisé par Bernard Cuau : Parti de l’idée – vite abandonnée – de filmer une saisie, le cinéaste plonge le spectateur dans son roman familial, au côté de ses filles. « Filmer, c’est aussi saisir une image de l’autre. De quel droit prendre ces images ?». Un film qui se regarde posément comme un consulte un ancien album de photos de famille. Mais quand justement cet album ne se compose que de quatre photographies, comme c’est le cas pour celui de Denise Zigante, la mère d’Emmanuelle et de Marianne, l’épouse de Bernard Cuau, comment reconstituer un passé méconnu ? Bernard Cuau (1935-1995) recolle les morceaux dont il dispose, armé de sa caméra 16mm. Ses filles sont présentes, posent des questions, leur père répond, mais n’apparaît pas. Sa voix demeure, expose, avec pudeur, sensibilité, tandis qu’Emmanuelle et Marianne écoutent leur mère dire de la poésie. On devine, on comprend, on apprend qu’une enfance placée sous le signe de la souffrance a entraîné plus tard des problèmes psychologiques. L’âme a été fracassée et les dégâts sont irréparables. Une invitation intime dans cet appartement du 13è arrondissement situé Rue du Moulin-des-Prés qui se double d’un poignant devoir de mémoire, d’un essai édifiant sur la transmission.

L’Image et le son

L’éditeur annonce une version restaurée de Circuit Carole, réalisée en 4K par CosmoDigital. La définition est aléatoire, mais dans l’ensemble, ce nouveau master s’avère très frais et lumineux, très propre et stable. Les scènes les plus claires du lot et au piqué le plus acéré sont indéniablement celles se déroulant sur le Circuit Carole. D’autres sont un poil plus émoussées, mais la palette chromatique reste on ne peut plus plaisante. Quelques effets de moirage sont constatés. On ne sait pas dans quelles conditions se trouvait le matériel original, mais en l’état Circuit Carole affiche une nouvelle jeunesse. Espérons que ce lifting puisse lui apporter une nouvelle vie et participe à sa redécouverte.

Rien à redire quant au confort acoustique. Les dialogues sont clairs et distincts, quand bien même un léger souffle se fait entendre sur diverses scènes. Dommage ne pas trouver de sous-titres destinés au public sourd et malentendant, ce qui prive une partie des spectateurs à cette œuvre forte et sensible

Crédits images : © La Traverse / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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