Test Blu-ray / Le Sud, réalisé par Victor Erice

LE SUD (El Sur) réalisé par Victor Erice, disponible en Blu-ray chez Le Chat qui fume.

Acteurs : Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, Icíar Bollaín, Lola Cardona, Rafaela Aparicio, Aurore Clément, Maria Caro, Francisco Merino, José Vivó, Germaine Montero…

Scénario : Victor Erice, d’après la nouvelle d’Adelaida García Morales

Photographie : José Luis Alcaine

Musique : Enrique Granados

Durée : 1h44

Date de sortie initiale : 1983

LE FILM

1957, dans une petite ville du nord de l’Espagne. C’est l’histoire d’une relation forte entre un père, Agustín, et sa fille, Estrella. Un jour, cependant, leur complicité s’efface, Estrella découvrant que son père garde un vieux secret au fond de lui, au sujet d’une femme étrange…

Dix ans après L’Esprit de la ruche – El espíritu de la colmena, Victor Erice (né en 1940) revient avec Le SudEl Sur. L’action se déroule en Espagne dans les années 1950. Dans une maison, appelée « La Mouette » et située dans un village du Nord, vivent Agustín, médecin et sourcier, son épouse, institutrice révoquée de l’enseignement après la Guerre civile, et leur petite fille, Estrella. Le réalisateur adopte à nouveau le point de vue d’une enfant, fascinée et en adoration pour son père. Des sentiments malmenés quand celle-ci découvre que celui qui lui a donné la vie a aimé une autre femme qu’il a laissée dans son Sud natal. Ce film, adapté d’une nouvelle d’Adelaida García Morales, alors son épouse, demeure le plus méconnu de son auteur, qui reniera plus ou moins son second long-métrage, car le jugeant inachevé, étant donné qu’il l’avait conçu en deux parties, la deuxième ne parvenant pas à trouver de financements suffisants. Cette expérience éloignera Victor Erice du monde du cinéma pendant une nouvelle décennie. Pourtant, on serait tenté de dire que TOUT Victor Erice est dans El Sur, magistrale leçon de cinéma, film-somme et en même prolongement de sa mythique première œuvre. Si la petite héroïne de L’Esprit de la ruche, Ana, avait cinq ans, Estrella dans El Sur est aux portes de l’adolescence, carrefour existentiel où toutes les cartes sont redistribuées, où ce qu’on espérait ou rêvait se heurte aux portes de la rationalité. C’est aussi l’âge où l’on « étudie » plus sérieusement ceux qui nous ont donné la vie. Comme le chantait Michel Sardou dans Une fille aux yeux clairs, « Et j’avais oublié qu’avant d’être ma mère, Elle avait mis 30 ans… ». Cela s’applique à Estrella pour son père, qui se pose des questions légitimes, qui veut en savoir plus sur celui qui lui a donné le jour, qui veut savoir ce qu’il y a de si mystérieux dans le Sud de l’Espagne…Film puzzle qui renvoie à la pensée d’Estrella, que nous ne quitterons jamais, qui nous guide dans ses souvenirs, dans ses réflexions, dans ses sentiments, El Sur est un miracle comme seul le cinéma est capable de faire apparaître dans notre vie. Immense chef d’oeuvre, ce second long-métrage de Victor Erice a beau avoir été amputé de son troisième acte avant même qu’il puisse être réalisé, il n’en demeure pas moins l’un des plus beaux films au monde.

En 1957, Estrella, une jeune fille vivant dans le nord de l’Espagne, apprend à son réveil la mort de son père, Agustín. Sept ans auparavant, il exerçait la médecine et pratiquait la radiesthésie, localisant les nappes phréatiques à l’aide d’un pendule. Un soir, à son retour, Estrella tente de monter dans le grenier paternel, mais sa mère, Julia, l’en empêche. Parallèlement, sa mère lui enseigne la calligraphie et la littérature. Julia lui apprend que son père a passé son enfance dans le sud de l’Espagne, « El Sur », mais qu’il est parti après une dispute avec son grand-père. Quelques mois plus tard, la grand-mère d’Estrella, Rosario, et son amie Milagros arrivent pour assister à sa première communion. Un soir, avant le coucher, Milagros explique que pendant la guerre civile espagnole, son grand-père a soutenu Francisco Franco, tandis qu’Agustín était républicain. À la fin de la guerre, Franco ayant pris le pouvoir, Agustín a juré de ne jamais retourner dans le Sud. Estrella poursuit sa cérémonie de communion et danse ensuite avec son père. Peu après, elle entre dans le bureau de son père et y découvre des dessins qu’il avait faits de son ancienne amante, Irène Ríos. Plus tard, Estrella arrive au cinéma et découvre qu’Irene Ríos est une actrice dont le nom figure sur l’affiche d’un film. Elle demande le programme au guichet et voit son père entrer dans la salle pour voir son film. Il part plus tôt et se rend dans un café où il écrit une lettre à Irene, de son vrai nom Laura, pour savoir où celle-ci se trouve…

Les origines de mon père restaient un véritable mystère pour moi. Mais l’avoir à mes côtés me suffisait.

Certes, il manque au bas mot 90 minutes, le scénario original décrivant le voyage d’Estrella dans le Sud…Mais il faut se rendre à l’évidence, nous n’irons jamais plus loin que le départ de l’adolescente, qui part après avoir bouclé sa valise, pour savoir d’où venait son père et surtout pour savoir qui il était vraiment. La suite devait sans doute dévoiler la rencontre entre Estrella et Irene-Laura…Mais nous ne saurons jamais comment cela s’est passé, si Estrella est allée au bout de sa quête, si elle a eu la réponse à chacune de ses questions. En l’état, El Sur émerveille chaque seconde. À l’instar du Songe de la lumière, Le Sud est une extraordinaire réflexion sur la vie, sur le passage du temps, capture les saisons qui passent, la neige qui recouvre tout, y compris les souvenirs qui finissent par s’estomper.

Dans El Sur, Estrella observe, se cache, écoute, comme un entomologiste penché sur une espèce rare et méconnue. La jeune comédienne Sonsoles Aranguren crève l’écran dans sa première apparition au cinéma. Celle-ci apparaîtra encore quelques fois en tant qu’actrice, mais elle fera essentiellement sa carrière dans le domaine des effets spéciaux et collaborera entre autres à plusieurs reprises avec Pedro Almodóvar (Étreintes brisées, La Piel que habito, Julieta). Son regard, comme celui d’Ana Torrent dans L’Esprit de la ruche, est de ceux qu’on n’oublie pas. Dans le rôle du père, l’italien Omero Antonutti, vu chez les frères Taviani (Kaos, La Nuit de San Lorenzo, Padre Padrone) et Luigi Comencini (La Femme du dimanche), marque les esprits et impressionne en restituant le bouillonnement intérieur de son personnage, dissimulé derrière un visage qui reste de marbre, qui en a trop vu…Le rôle finalement sacrifié sera celui campé par Aurore – Aurora au générique – Clément, l’amour de jeunesse d’Agustín et il est à peu près certain qu’on aurait dû revoir son personnage dans la partie jamais tournée et qui aurait dû rencontrer Estrella (alors sous les traits d’Icíar Bollaín).

Je commençais à souhaiter de toutes mes forces pouvoir grandir, et soudain devenir adulte, afin de partir loin de là.

Le spectateur devra alors imaginer, composer, fantasmer sur cet acte du Sud, que Victor Erice avait espéré tourner après la présentation du premier montage au Festival de Cannes…Ce qui n’est jamais arrivé finalement, le producteur Elías Querejeta (Cría cuervos…) voyant que le film était on ne peut mieux accueilli tel quel, décide finalement d’interrompre définitivement le financement d’El Sur. En l’état, la séance d’hypnose fonctionne, foudroie, bouleverse et finalement, mieux vaut peut-être ne pas savoir ce qu’Estrella a pu découvrir dans ce Sud. Cela lui appartient et ne nous regarde pas.

LE BLU-RAY

Deux ans après avoir pu découvrir le dernier long-métrage en date de Victor Erice, Fermer les yeux Cerrar los ojos (chez Blaq Out), Le Chat qui fume nous offre un précieux cadeau avec la sortie en Haute-Définition d’El SurLe Sud, le second film du réalisateur. Le disque, magnifiquement sérigraphié, est solidement harnaché dans un boîtier Scanavo full frame. La jaquette est splendide, tout comme le fourreau cartonné. Merci Frédéric Domont pour cet ouvrage et profitons-en pour lui faire un petit coup de pub en mentionnant son site, que vous pouvez admirer en cliquant ici. Le menu principal est animé et musical. Au passage, signalons la sortie de L’Esprit de la ruche en Blu-ray chez Tamasa en mai 2026.

Le premier supplément de cette édition est une présentation doublée d’une analyse du film par l’excellent Justin Kwedi (20’). Le journaliste/critique chez DVDclassik, avait signé une magnifique review d’El Sur en juin 2018. Le Chat qui fume a naturellement demandé à ce dernier d’intervenir en vidéo pour nous dévoiler les dessous de la production du Sud, tout en le replaçant dans la carrière du cinéaste et en disséquant quelques scènes clés. Justin Kwedi met en avant les motifs récurrents, les liens entre les films,, la continuité thématique (le monde de l’enfance, un récit d’apprentissage, l’imaginaire), évoque l’adaptation de la nouvelle d’Adelaida García Morales, la figure du père vue par sa fille, l’aspect du conte, les stigmates de la guerre civile, l’évolution du personnage d’Estrella et surtout le fait que la troisième partie ait été abandonnée faute de financements. Justin Kwedi déclare qu’il s’agit sans doute du film le plus accessible de son auteur.

L’autre bonus donne la parole à Pascale Thibaudeau, professeure à l’Université Paris 8 (27’). Il s’agit d’une formidable remise dans son contexte historique et politique de l’oeuvre de Victor Erice, mais aussi d’un portrait dressé du cinéma espagnol qui tentait d’exister sous le joug de Franco. Agrégée d’espagnol, spécialiste du cinéma hispanique et des arts visuels, Pascale Thibaudeau revient aussi sur le parcours de Victor Erice, sur ses courts et longs-métrages, sur le tournage interrompu d’El Sur, indiquant au passage que La Morte rouge est le film du réalisateur qu’elle préfère.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Le Chat qui fume présente une restauration 4K – étalonnage Mathieu Péteul, restauration Sébastien Liatard, chef de projet Stéphane Bouyer – réalisée à partir du négatif original. La beauté de la copie participe évidemment à la (re)découverte du film de Victor Erice. Le piqué impressionne d’emblée, les noirs sont denses, jamais bouchés, la texture argentique est présente, organique, équilibrée. Les partis-pris de l’incroyable photo signée José Luis Alcaine, sont donc respectés et l’image ne cesse de ravir les yeux. Les détails sont riches et précis, surtout sur les visages des comédiens et les costumes. Les contrastes (surtout sur les séquences sombres) apparaissent en parfait accord avec les volontés artistiques originales qui rendent largement indispensable l’élévation du film en Haute Définition (Blu-ray au format 1080p), d’autant plus que la copie affiche une remarquable propreté et délivre des clairs-obscurs réellement saisissants. On aurait rêvé d’un 4K !

Pas de doublage français pour ce titre. La version espagnole est claire et équilibrée, les dialogues sont propres, sans souffle, tout est limpide. Victor Erice accorde autant d’importance au son qu’à l’image et le moindre chant d’oiseau se fait entendre dès l’aube. Une magnifique expérience.

Crédits images : © Le Chat qui fume / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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