Test Blu-ray (édition Le Chat qui fume) / Laurin, réalisé par Robert Sigl

LAURIN réalisé par Robert Sigl, disponible en combo Blu-ray+DVD le 21 avril 2020 chez Le Chat qui fume.

Acteurs : Dóra Szinetár, Brigitte Karner, Károly Eperjes, Hédi Temessy, Barnabás Tóth, Kati Sir, Endre Kátay, János Derzsi, Zoltán Gera…

Scénario : Robert Sigl

Photographie : Nyika Jancsó

Musique : Hans Jansen, Jacques Zwart

Durée : 1h23

Année de sortie : 1989

LE FILM

Mars 1901, dans un village portuaire allemand, Laurin, âgée d’une douzaine d’années, entend l’appel au secours, à la nuit tombée, d’un petit garçon qu’elle voit, depuis sa fenêtre, se faire enlever par un adulte. Au cours de la même nuit, Flora, la mère de Laurin, aperçoit sur un pont le corps inerte du garçonnet et le visage de son assassin ; on la retrouve morte au matin, son corps gisant au bas du pont. Le père de Laurin, marin, étant souvent absent, la fillette, en proie à d’étranges visions, est désormais confiée à sa grand-mère. Elle se lie bientôt d’amitié avec un camarade de classe, Stefan, qui disparaît à son tour. Un tueur d’enfants rôde dans les alentours, et la curiosité de Laurin la met en grand danger…

Quelle immense découverte ! Quelle beauté ! Chef d’oeuvre dissimulé du cinéma allemand, Laurin, est le premier long métrage (à ce jour le seul pour le cinéma) réalisé en 1989 par Robert Sigl, après deux courts-métrages, Die Hütte (1981) et Der Weihnachtsbaum (1983). Né en 1962, le cinéaste, également comédien, signe un film exceptionnel, à la frontière de plusieurs genres, qui s’inscrit dans la droite lignée de L’Esprit de la ruche (1973) de Victor Erice. Film fantastique, drame sur le deuil, thriller teinté de giallo avec certains éclairages baroques qui rappellent le cinéma de Dario Argento et de Mario Bava, Laurin laisse pantois le spectateur par sa beauté plastique et se révèle par strates jusqu’à un final bouleversant.

Au début du siècle dernier dans un petit village portuaire, la petite Laurin subit les aléas de son père entre ses activités de pêcheur et ses retours, trop brefs, au foyer familial. Désespérée des départs de son mari, la mère de Laurin se perd dans la nuit noire et se retrouve alertée par des cris d’enfants déchirant la forêt environnante ; quant à sa fille, elle aperçoit le visage d’un petit garçon hurlant à la mort à travers la fenêtre de sa chambre, avant de voir une ombre l’emporter…à tout jamais. Cette même nuit, la mère de Laurin décède dans de mystérieuses circonstances…

Dès le générique avec la splendide composition de Hans Jansen et Jacques Zwart, Laurin happe le spectateur pour ne plus le lâcher durant 83 minutes. Les séquences photographiées comme des œuvres du Caravage, Rembrandt et Vermeer instaurent une atmosphère trouble et troublante. Tel un peintre, Robert Sigl compose des plans à la beauté foudroyante matinée de gothique, au milieu de somptueux décors naturels hongrois. Les spectateurs et cinéphiles français qui découvriront Laurin le verront comme un véritable cadeau, à l’instar d’un dialogue intimiste qui s’instaure directement avec le cinéaste.

A la fin des années 1980, Laurin est quasi-anachronique. Si l’oeuvre mystérieuse de Robert Sigl n’est pas explicite, elle n’est en aucun cas hermétique et parlera différemment au spectateur selon son vécu. La forme s’apparente à un enchaînement de rêves, parfois de cauchemars. Récit initiatique, Laurin suit le processus de deuil d’une petite fille de 10 ans, qui vient de perdre sa mère, tandis qu’elle découvre également la brutalité du monde qui l’entoure. Film sur la perte de l’innocence, Laurin parvient à rendre palpable la crasse derrière une esthétique hyper-léchée, appuyant ainsi le fait que la beauté du monde dissimule en réalité des actes morbides. Dóra Szinetár, la jeune comédienne qui interprète le rôle-titre, cloue le spectateur de son regard sombre qui n’est pas sans rappeler celui d’Ana Torrent dans L’Esprit de la ruche comme nous l’indiquions, mais aussi dans Cría cuervos de Carlos Saura (1976), deux films très liés. Le spectre de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton plane également sur cette histoire.

Tour à tour inquiétant et envoûtant, mélancolique et ambigu, Laurin, récompensé par le Prix du Film Bavarois est un thriller horrifique complexe, mais absolument passionnant, qui ravit autant le coeur et l’esprit, qui flatte les sens du début à la fin. Difficile d’évoquer plus en détails ce « conte de fées pour adulte narré du point de vue d’un enfant » de Robert Sigl sans en révéler davantage, ce qui dénaturerait l’expérience à part entière de Laurin, magnifique trésor du cinéma de genre à réhabiliter de toute urgence.

LE BLU-RAY

Merci au Chat qui fume de permettre aux cinéphiles français de pouvoir enfin découvrir Laurin dans nos contrées. A cette occasion, l’éditeur a créé un superbe Digipack à trois volet, magnifiquement illustré par Frédéric Domont, glissé dans un fourreau cartonné liseré rouge. Ce coffret contient le DVD et le Blu-ray du film de Robert Sigl. Edition limitée à 1000 exemplaires. Le menu principal est animé et musical.

Pour cette édition française, Le Chat qui fume n’a pas repris l’interview de Robert Sigl (ni le commentaire audio) disponible sur l’édition Bildstöring, mais a réalisé son propre entretien avec le réalisateur (39’30). L’occasion pour Robert Sigl de se livrer sur ses débuts (l’affiche du Bal des vampires de Roman Polanski lui avait donné envie de faire du cinéma), son parcours, sur la genèse de Laurin (issu de son scénario de fin d’études) et ce qui a nourri ce récit étrange. Puis, Robert Sigl en vient plus précisément au film qui nous intéresse en évoquant les conditions de tournage (un film tourné en anglais par un réalisateur allemand, avec des comédiens hongrois), les partis pris (le réalisateur déclare qu’il n’avait vu aucun film de Mario Bava ou de Dario Argento à l’époque, à part quelques extraits d’Inferno). Le cinéaste en vient ensuite aux thèmes de Laurin, au casting, à la sortie (quelque peu avortée, surtout en Allemagne), les scènes coupées (présentes sur cette édition et dont le négatif a été perdu), ainsi que la redécouverte du film qui l’émeut et le réjouit.

Le Chat qui fume a également repris les interviews de l’actrice Dóra Szinetár (17’30), de l’acteur Barnabás Tóth (9’30) et du chef opérateur Nyika Jancsó (15’) réalisés en 2017. Les souvenirs s’enchaînent sur un rythme soutenu au cours de ces trois entretiens (en anglais sous-titré français), qui reviennent peu ou prou sur les mêmes sujets abordés par Robert Sigl dans l’interview précédente, durant lesquels chacun évoque également ce qu’ils sont devenus depuis le tournage de Laurin.

Le making of (9’30) d’époque donne de beaux aperçus du tournage, avec notamment Robert Sigl à l’oeuvre avec ses comédiens.

On trouve également 19 minutes de scènes coupées (non commentées contrairement à l’édition allemande), quasiment dépourvues de dialogues, probablement écartées du montage final pour une question de rythme. Ces séquences n’en sont pas moins superbes et en prolongent certaines conservées.

L’éditeur n’a pas repris l’interview croisée des historiens de cinéma Jonathan Rigby & Olaf Möller, mais livre un document tourné lors de la présentation de Laurin à l’Etrange Festival de Paris en 2019 (16’20). Robert Sigl, visiblement ému et très heureux, répond aux questions de Philippe Lux, programmateur du Festival. Les sujets abordés renvoient à ce qui a pu être déjà entendu au fil des suppléments précédents.

Ne passez pas à côté du court-métrage Der Weihnachtsbaum (Le Sapin de Noël), écrit, réalisé et interprété par Robert Sigl en 1983. Etrange film tourné dans un N&B sec, dont l’atmosphère rappelle parfois celle des films de Rainer Werner Fassbinder, Der Weihnachtsbaum est une confrontation violente et ambiguë entre un père et son fils, sur lesquels plane le souvenir de la mère et épouse.

L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

Le Chat qui fume reprend visiblement le même master HD (1080p) de Laurin restauré et édité par Bildsörung, qui provenait d’une restauration 2K réalisée à partir du négatif original 35mm. La beauté de la copie participe évidemment à la découverte du film de Robert Sigl. Quelques-uns rechigneront devant le piqué parfois émoussé, divers flous sporadiques ou la gestion aléatoire des noirs, tantôt denses, tantôt bouchés, mais force est de constater que cette copie propose un vrai confort de visionnage. Le grain est quasi-omniprésent, mais que serait l’incroyable photo signée Nyika Jancsó, chef opérateur hongrois, sans cette texture argentique qui ne cesse de ravir les yeux ! Certains plans sortent particulièrement du lot avec des détails riches et précis sur les décors naturel, mais également sur les visages des comédiens et les étoffes. Les contrastes (surtout sur les séquences sombres) apparaissent en parfait accord avec les volontés artistiques originales qui rendent largement indispensable l’élévation du film en Haute Définition, d’autant plus que la copie affiche une remarquable propreté et délivre des clairs-obscurs réellement saisissants.

Cette édition comporte uniquement la version anglaise, langue dans laquelle Laurin a été tourné. Cette version jouit d’un écrin DTS-HD Master Audio de très bonne qualité. Une piste unique dynamique, riche, où la musique est joliment restituée et les saturations évitées.

Crédits images : © Le Chat qui fume / Bildstörung / Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

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