Test DVD / Les Jours comptés, réalisé par Elio Petri

LES JOURS COMPTÉS (I Giorni contati) réalisé par Elio Petri, disponible en DVD le 5 octobre 2017 chez Tamasa Diffusion

Acteurs :  Salvo Randone, Franco Sportelli, Regina Bianchi, Marcella Valeri, Angela Minervini, Renato Maddalena…

Scénario :  Elio Petri, Tonino Guerra, Carlo Romano

Photographie : Ennio Guarnieri

Musique : Ivan Vandor

Durée : 1h35

Date de sortie initiale : 1962

LE FILM

A plus de cinquante ans, Cesare Conversi a travaillé toute sa vie avec abnégation. Un jour, il voit mourir dans le tram un homme de son âge. Obsédé par l’approche inexorable de la mort, il s’arrête de travailler afin de profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard…

Malgré une Palme d’or remportée en 1972 pour La Classe ouvrière va au paradis, le prix FIPRESCI et le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes en 1970 pour Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, le réalisateur italien Elio Petri (1929-1982) semble avoir été oublié dans le paysage cinématographique, notamment dans son pays. Ce cinéaste brillant, autodidacte, engagé et passionné a d’abord fait ses classes en tant que scénariste avant de se tourner vers le documentaire dans les années 50, puis de se lancer dans la fiction en 1961 avec son premier long métrage L’Assassin, coécrit avec le fidèle Tonino Guerra. Bien que Les Jours comptésI Giorni contati ait été écrit avant L’Assassin, il s’agit du second film d’Elio Petri. Dédié à son père, ouvrier chaudronnier, affaibli et vieilli prématurément en raison des difficultés de son métier, Elio Petri signe un film – inédit en France – politique et redoutablement pessimiste, contre le travail et son aliénation, qui bouffe littéralement la vie et sur lequel plane l’ombre d’Umberto D. de Vittorio De Sica (1952) et celle des Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957). Il n’est d’ailleurs pas idiot de penser que Les Jours passés inspirera également à son tour Yves Robert pour son cultissime Alexandre le bienheureux (1968) avec Philippe Noiret qui décide à la mort de sa femme de ne plus travailler et surtout de dormir. Ce qui ne manque pas d’entraîner incompréhension et stupéfaction.

En rentrant du travail, un ouvrier plombier quinquagénaire assiste dans un tramway bondé au décès d’un homme de son âge. Ce drame sert de détonateur à la prise de conscience du temps qu’il lui reste à vivre (« mes jours sont désormais comptés »). Bouleversé, il ressent, plus que jamais, la nécessité de modifier ses habitudes (cela commence par mettre son habit du dimanche en semaine) et décide même de cesser son activité professionnelle afin de profiter de l’existence. Mais, chaque initiative prise dans ce sens ne fait qu’accroître douloureusement son désarroi… Il est, hélas, impossible, à son âge, de changer son destin. Il retourne finalement au travail, lucidement, mais toujours aussi convaincu de l’inutilité de son existence. Et le spectateur suit l’itinéraire de ce personnage bouleversant, magnifiquement interprété par Salvo Randone, acteur fétiche d’Elio Petri qui a quasiment joué dans tous ses films et par ailleurs lauréat du Masque d’argent du meilleur second rôle pour L’Assassin.

Partant d’un point A pour finalement revenir au même point, Cesare va rapidement déchanter. En croisant la route d’anciens amis, d’un vieil amour, d’un artiste et d’une jeune nymphette, l’homme de 53 ans (l’âge auquel est décédé Elio Petri) va se rendre compte qu’il est déjà passé à côté de sa vie et qu’il est déjà trop tard pour pouvoir en profiter. D’une part parce que ses moyens financiers sont bien trop limités et qu’il se retrouve très vite à court d’argent, au point d’envisager de devenir mendiant pour subsister, d’autre part parce qu’il est tout simplement inadapté à l’oisiveté. Cesare n’a essentiellement connu que son travail depuis quarante ans. Il est sympathique avec ses clients, bien portant, il se lève tôt et rentre courbé et fatigué à la fin de la journée. Comme des millions (des milliards) de personnes, Cesare se laisse vivre, jusqu’à ce qu’il soit témoin de ce drame. Non seulement l’homme du tramway est mort tandis qu’il lisait son journal, mais il ressemble également à Cesare. Comme s’il ne parvenait pas à se remettre de ce choc, Cesare semble constamment accompagné, observé par la « Mort ». En voulant finalement la déjouer, la contourner, la remettre à plus tard, Cesare ne fera en fait que mieux l’attirer, annihilant alors ses espoirs d’être heureux et de jouir des plaisirs de la vie.

La vie est passée, en ne laissant que des souvenirs dont plus rien ne subsiste comme lors du retour de Cesare sur les lieux où il a passé ses jeunes années. Dans L’Assassin, Elio Petri critiquait ouvertement et de manière acerbe l’autorité de son pays à l’aube des années ‘60 en présentant une police très autoritaire, omnisciente, obéissant à un état démocrate chrétien désireux de contrôler les esprits et qui ne laisse pas la possibilité à un individu de se défendre. Dans Les Jours passés, l’individu semble se réveiller « de la matrice », mais la machine l’a déjà broyé. Son corps est fatigué, il n’a même pas les ressources pour pouvoir se permettre de manquer le travail plusieurs jours puisque ce qu’il gagne le fait déjà survivre plutôt que vivre. Alors quand une bande d’escrocs lui proposent d’arnaquer l’assurance, il est prêt à se faire casser le bras pour empocher le pactole.

Portrait acide, tragique et psychologique d’un homme asphyxié par le système, seul (veuf et père d’un fils qui ne lui rend visite que quand il a besoin d’argent), oublié du boum économique italien, I Giorni contati foudroie en plein coeur par son propos acide toujours d’actualité et également par la beauté du cadre, de la mise en scène d’Elio Petri et la photo brûlante d’Ennio Guarnieri qui impriment de nombreuses scènes dans les mémoires, comme celle du passage piéton peint de nuit devant le Colisée. Un très grand film psychologique.

LE DVD

Le DVD disponible chez Tamasa Diffusion repose dans un slim digipack cartonné qui comprend également un petit livret de 16 pages illustré et contenant une note d’intentions d’Elio Petri, un entretien avec le réalisateur réalisé par Jean A. Gili, une mini-bio du cinéaste et sa filmographie. En guise d’interactivité nous trouvons une galerie de photos et d’affiches, ainsi que la bande-annonce 2012 et les filmographies d’Elio Petri et de Salvo Randone. Le menu principal est fixe et musical.

L’Image et le son

La restauration numérique des Jours comptés a été réalisée à partir du meilleur élément disponible aujourd’hui, un marron conservé à la Cineteca di Bologna. L’élément a été numérisé en 2K, puis restauré numériquement. Le directeur de la photographie Ennio Guarnieri (Medée, Le Jardin des Finzi-Contini, Le Grand embouteillage) a supervisé l’étalonnage. La restauration a été effectuée par le Laoboratoire L’Immagine Ritrovata en 2011. Ce nouveau master au format respecté des Jours comptés se révèle extrêmement pointilleux en matière de piqué, de gestion de contrastes (noirs denses, blancs lumineux), de détails ciselés, de clarté et de relief. La propreté de la copie est souvent sidérante, la nouvelle profondeur de champ permet d’apprécier la composition des plans d’Elio Petri (les scènes sur la plage sont magnifiques), la photo signée par le grand Ennio Guarnieri retrouve une nouvelle jeunesse doublée d’un superbe écrin, et le grain d’origine a heureusement été conservé.

Comme pour l’image, le son original a été numérisé et restauré numériquement à partir du même élément. Résultat : aucun souci acoustique constaté sur ce mixage italien Mono, pas même un souffle parasite. Le confort phonique de cette piste unique est total, les dialogues sont clairs et nets, même si les voix des comédiens, enregistrées en postsynchronisation, peuvent parfois saturer ou apparaître en léger décalage avec le mouvement des lèvres. La composition d’Ivan Vandor (Tire encore si tu peux) est joliment délivrée.

Crédits images : © Titanus TDR/ Tamasa Diffusion / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

 

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