Test Blu-ray / Petit paysan, réalisé par Hubert Charuel

PETIT PAYSAN réalisé par Hubert Charuel, disponible en DVD et Blu-ray chez Pyramide Vidéo le 9 janvier 2018

Avec :  Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Isabelle Candelier, Bouli Lanners, Valentin Lespinasse, Clément Bresson…

Scénario : Claude Le Pape, Hubert Charuel

Photographie : Sébastien Goepfert

Musique : Myd

Durée : 1h30

Date de sortie initiale : 2017

LE FILM

Pierre, la trentaine, est éleveur de vaches laitières. Sa vie s’organise autour de sa ferme, sa sœur vétérinaire et ses parents dont il a repris l’exploitation. Alors que les premiers cas d’une épidémie se déclarent en France, Pierre découvre que l’une de ses bêtes est infectée. Il ne peut se résoudre à perdre ses vaches. Il n’a rien d’autre et ira jusqu’au bout pour les sauver.

On ne l’avait pas vu arriver, et pourtant Petit paysan est l’un des meilleurs films de 2017. Venu tout droit de la Haute-Marne, le réalisateur Hubert Charuel, né en 1985, est fils d’agriculteurs. Il grandit entouré d’animaux et travaille dans le secteur de l’élevage laitier, avant de s’orienter vers des études de cinéma. Ses excellents courts-métrages, Diagonale du vide (2011), son film de fin d’études et K-nada (2015), primé au Festival Premiers Plans d’Angers, montrent son attachement pour sa région et traite des rêves des jeunes de sa génération, tandis que son troisième court-métrage Fox-Terrier (2016), dévoile plutôt son amour pour le cinéma de genre puisqu’il s’agit d’un vrai petit thriller rural se déroulant dans le milieu de la chasse. Pour son premier long métrage Petit paysan, Hubert Charuel condense tous ces éléments pour livrer un intense et grand drame teinté de polar, magnifiquement interprété.

A 35 ans, Pierre, paysan, gère seul un troupeau de vaches laitières dans l’ancienne ferme de ses parents. Un jour, il sollicite sa sœur, vétérinaire, pour obtenir son avis sur une vache dont le comportement lui semble anormal. Est-ce le début inquiétant d’une série ? Ou bien, comme lui dit sans hésitation sa sœur, la vache n’a-t-elle absolument rien d’anormal ? A l’heure où des troupeaux entiers sont abattus en raison de la maladie belge, la FHD (fièvre hémorragique dorsale), il se rend compte que la vache auscultée commence à suer du sang. Malgré son attachement et même son amour pour la bête, Pierre, voulant sauver le reste du troupeau, décide de la tuer durant la nuit, puis l’enterre en y mettant le feu. Mais quelques jours après une autre vache présente les mêmes symptômes. Pierre entre alors dans une spirale infernale.

Diplômé de la Fémis, Hubert Charuel signe un véritable coup de maître avec Petit paysan. Depuis plus de dix ans, le comédien Swann Arlaud, né en 1981 a su se faire remarquer dans des œuvres aussi variées sur Les Ames grises d’Yves Angelo (2005), Le Temps des porte-plumes (2006), Le Bel Age de Laurent Perreau (2009), Les Emotifs anonymes de Jean-Pierre Améris (2010), Michael Kohlhaas d’Arnaud des Pallières (2013) ou bien encore dernièrement dans Une vie de Stéphane Brizé (2016). Il obtient enfin pour la première fois le premier rôle dans Petit paysan et foudroie le spectateur par son talent, son charisme magnétique et sa force digne d’un Patrick Dewaere. A fleur de peau, le personnage se retrouve piégé par ses propres stratagèmes pour maintenir son cheptel d’une trentaine de vaches qui répondent aux doux noms de Cactus, Griotte, Verdure… Comme il le dit lui-même à sa sœur, Pierre, solitaire, ne « sait faire que ça » et sa vie n’aurait plus de sens si son troupeau devait être abattu.

Tourné dans la véritable ferme familiale à Droyes, situé entre Reims et Nancy, Petit paysan est autant un thriller paranoïaque qu’un drame psychologique. Swann Arlaud s’est minutieusement préparé pour assimiler les gestes du quotidien et les séquences où son personnage s’occupe de ses animaux sont empreints d’une dimension documentaire. A l’heure où nous ne connaissons pas encore les nominations pour la prochaine cérémonie des César, espérons que l’académie saura récompenser le comédien en le nommant dans la catégorie Meilleur acteur, pour laquelle il mérite d’ailleurs d’obtenir le Saint Graal. N’oublions pas ses partenaires, Isabelle Candelier, India Hair, Marc Barbé, Bouli Lanners et surtout Sara Giraudeau. Hubert Charuel rend hommage à sa famille, d’ailleurs ses parents et son grand-père apparaissent dans le film, à ce métier qui aurait pu être le sien, à l’investissement de ceux qui lui ont donné la vie, à leur courage et à l’investissement personnel que cela leur a coûté chaque jour.

Inspiré par la crise de la vache folle dans les années 1990, Petit paysan rend compte du lien unique entre l’exploitant agricole et son bétail, à travers un récit anxiogène bourré de tension du début à la fin, d’émotions (le vêlage filmé en temps réel !) et d’humour noir. Une des grandes révélations de 2017.

LE BLU-RAY

Le test du Blu-ray de Petit paysan, disponible chez Pyramide Vidéo, a été réalisé à partir d’un check-disc. Le menu principal est animé et musical.

Un petit making of de 12 minutes, donne la parole au réalisateur Hubert Charuel, aux comédiens Swann Arlaud et Sara Giraudeau, ainsi qu’aux parents et au grand-père du metteur en scène, le tout illustré par des images de tournage. Hubert Charuel revient sur la genèse de son premier long métrage, ses intentions, l’écriture du scénario, les partis pris, tandis que les acteurs abordent leur préparation et la complexité des prises de vue avec les animaux, notamment la scène du vêlage qui a nécessité trois nuits blanches consécutives. La famille du réalisateur évoque le choix d’Hubert Charuel d’avoir voulu embrasser une carrière cinématographique, plutôt que d’avoir repris l’exploitation agricole.

Ne manquez pas les trois courts-métrages d’Hubert Charuel également disponibles en bonus, qui démontrent un vrai talent pour la direction d’acteur, le goût d’ancrer les histoires à la campagne, de peindre le portrait d’une jeune génération paumée au milieu de nulle part, entre rire (pour le premier film) et mélancolie (le second), sans oublier une affection pour le genre comme le montre le troisième film :

Diagonale du vide (24’ – 2011) : Laurent et Gavroche, tous deux âgés de dix-sept ans, ont deux jours pour trouver du shit pour une grosse fête. Problème, il y a eu une grosse saisie et c’est la pénurie.

K-nada (22’ – 2015) : Deux frères que tout oppose, sont paumés sur la route de leurs rêves un peu absurdes. Dans deux jours, ils doivent se rendre à Amsterdam. Greg pour un concours de DJing, Valentin pour en ramener des kilos de marijuana. Film récompensé par le Prix CCAS au Festival Premiers Plans d’Angers.

Fox-Terrier (14’ – 2016) : Daniel et Cajou, son fox-terrier à trois pattes, retrouvent Hervé à la chasse. Cajou, il a trois pattes à cause de Francis, le fils de Gilles.

L’Image et le son

Nous ne nous attendions pas un master aussi beau. Le film d’Hubert Charuel, composé essentiellement de plans larges et de gros plans sur les visages des comédiens, est magnifiquement restitué grâce à un transfert de haute volée. Le piqué est minutieux, les détails fourmillent, le cadre large est magnifique et la colorimétrie intense avec un mixe de teintes chatoyantes et de gammes froides. Les contrastes sont denses et tranchants, la clarté éloquente. Ce master de Petit paysan tient toutes ses promesses et offre des conditions optimales au spectateur pour se replonger dans l’ambiance du film.

Certes ce n’est pas avec Petit paysan que vous réaliserez une démonstration acoustique, mais tout de même ! On ne s’attendait pas à un mixage DTS-HD Master Audio 5.1 aussi percutant dans son rendu des dialogues et de la musique de Myd dont certains pics donnent beaucoup de frissons. A ce moment-là, la spatialisation est ardente, le caisson de basses souligne la partition tandis que divers effets naturels savent plonger délicatement mais sûrement le spectateur dans l’atmosphère du film grâce à un usage intelligent des enceintes latérales. Même chose pour le mixage Stéréo, frontal par définition, les plages de silence sont particulièrement limpides et la balance gauche-droite savamment équilibrée. Les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant sont également disponibles, ainsi qu’une piste Audiodescription.

Crédits images : © Pyramide Distribution Captures Blu-ray : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

 

Test DVD / Une vie violente, réalisé par Thierry de Peretti

UNE VIE VIOLENTE réalisé par Thierry de Peretti, disponible en DVD chez Pyramide Vidéo le 2 janvier 2018

Avec :  Jean Michelangeli, Henry-Noël Tabary, Cédric Appietto, Marie-Pierre Nouveau, Délia Sepulcre-Nativi…

Scénario : Thierry de Peretti, Guillaume Bréaud

Photographie : Claire Mathon

Durée : 1h42

Date de sortie initiale : 2017

LE FILM

Malgré la menace de mort qui pèse sur sa tête, Stéphane, étudiant en sciences politiques, décide de retourner en Corse pour assister à l’enterrement de son ami d’enfance, assassiné la veille. C’est l’occasion pour lui de se rappeler les évènements qui l’ont vu passer, petit bourgeois cultivé de Bastia, de la délinquance au radicalisme politique et à la clandestinité…

En 2013, Les Apaches sort sur les écrans. Une bombe, un coup d’essai et véritable coup de maître ! Egalement acteur – on l’a vu dans Ceux qui m’aiment prendront le train et De la guerre – et metteur en scène de théâtre, Thierry de Peretti a d’abord fait ses classes derrière la caméra avec un court-métrage impressionnant, Le Jour de ma mort (2006), et un moyen-métrage intitulé Sleepwalkers (2011). Les Apaches, son premier long métrage, s’inspirait d’un fait divers sanglant qui avait secoué la Corse. Trois jeunes sans histoire avaient tué un autre de sang-froid, par peur qu’il les dénonce aux autorités, après avoir dérobé des fusils dans une villa de Porto Vecchio. Ils s’étaient ensuite débarrassés du corps en l’enterrant dans le maquis. « Peu de films racontent la Corse d’aujourd’hui. Je voulais écrire des petites choses sur ce que les gens vivent, je trouvais que cette île avait échappé au cinéma. La Corse est un endroit compliqué, meurtri, offensé, où le tourisme de masse a généré envie et frustration », déclarait le cinéaste à la sortie des Apaches. Pour Une vie violente, son deuxième film, Thierry de Peretti se penche une fois de plus sur le rapport à la violence, la question du meurtre, de l’héritage, du désir de posséder, sur les raisons qui conduisent au nationalisme et parfois à commettre l’irréparable sous un soleil de plomb (ou dans des ruelles très sombres), non loin des plages bondées de touristes friqués.

Depuis qu’elle a été vendue par la République de Gênes à la France en 1768, la Corse a été traversée par des vagues de contestations nationalistes. Elles atteignent leur apogée avec le passage à la lutte armée en 1976. Le nationalisme parcourt et divise la société corse. Une partie de la jeunesse s’y projette. Dans les années 1990, le FLNC (Front de libération nationale corse) éclate en deux branches. C’est le début de la guerre fratricide qui plonge la Corse dans un climat de confusion politique et de violence. La grande criminalité prospère. Des mouvements dissidents apparaissent. Ces forces entraînent avec elles une nouvelle génération de jeunes Corses.

Mené par un casting de jeunes comédiens non professionnels mais excellemment dirigés, Une vie violente fait preuve une nouvelle fois de la maturité indiscutable de son auteur, avec une violence rentrée, sèche et brutale, une abondance de dialogues coups de poing qui ne cessent d’impressionner. A ce titre, c’est le personnage de Stéphane, interprété par Jean Michelangeli, inspiré par le jeune militant nationaliste Nicolas Montigny, assassiné à Bastia en 2001, qui est fascinant. Le réalisateur ne recherche pas d’empathie et le lien avec le spectateur peut se faire difficilement, d’autant plus que le récit paraît souvent hermétique. Néanmoins, la hargne qui contraste avec le désir d’apaisement, imprègne le film du début à la fin et c’est ce qui rend le film passionnant.

Ayant grandi à Porto Vecchio, Thierry de Peretti parvient à saisir la réalité de la Corse. Ce portrait choquant, âpre, sans fards d’une jeunesse prise en étau entre un archaïsme ancestral ancré dans la terre de l’Ile de Beauté et une société en pleine mutation, prend souvent à la gorge et présente le verso de l’habituelle Corse « carte postale ». Si les enjeux politiques et narratifs diffèrent par rapport au premier film et que le récit puise également sa source dans des événements réels comme l’indiquent plusieurs cartons en introduction, Une vie violente est une œuvre plus étendue, géographiquement parlant, de Paris à la Corse, mais également du point de vue cinématographique puisque le réalisateur donne plus d’ampleur à son histoire. On pense alors à certaines fresques, notamment Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana où les histoires personnelles se retrouvent imbriquées dans la grande Histoire, où le passé contamine et hante le présent. Gomorra de Matteo Garrone (2008) n’est pas loin non plus en ce qui concerne la forme.

Drame social, thriller politique, engagé, western moderne très immersif et réaliste qui convoque même parfois la tragédie antique, Une vie violente est une des œuvres les plus percutantes et saisissantes de 2017.

LE DVD

Le test du DVD d’Une vie violente, disponible chez Pyramide Vidéo, a été réalisé à partir d’un check-disc. Cette édition comporte deux disques. Le menu principal est animé et musical sur le premier DVD, fixe et muet sur le second.

Sur la première galette, l’éditeur propose tout d’abord sept scènes coupées (16’). Probablement coupées au montage pour des raisons de rythme, ces scènes prolongent quelques discussions et débats, montrent un « dîner des chefs », Stéphane à Aix-en-Provence dans sa chambre d’étudiant, Gérard en prison, ou bien encore Stéphane qui se fait recadrer lors de son voyage en ferry.

Nous trouvons ensuite un making of conséquent de 50 minutes, constitué d’images volées sur le plateau, où le réalisateur Thierry de Peretti travaille et répète avec ses comédiens non-professionnels durant quelques ateliers qu’il a mis en place quelques mois avant le tournage. L’occasion de voir le metteur en scène aller étape par étape avec ses acteurs, parfois avec difficulté, mais sans jamais perdre patience, vers ce qu’il souhaite leur faire exprimer face à la caméra. Parfois, les images sont filmées de loin, ou carrément dans la pénombre avec un son inaudible, ce qui n’empêche pas d’apprécier ce documentaire intimiste, d’autant plus que Thierry de Peretti intervient plusieurs fois sur la genèse, les thèmes d’Une vie violente et ses intentions. Ce module se clôt sur la présentation du film aux spectateurs corses.

Le deuxième DVD comprend le documentaire intitulé Lutte jeunesse (55’). Il s’agit en réalité des essais réalisés afin de trouver le jeune comédien non-professionnel pour incarner le personnage principal d’Une vie violente. Suite à la publication d’une petite annonce qui indiquait que la production cherchait un jeune homme entre 25 et 30 ans pour un film, avec ou sans expérience, le réalisateur a dû faire son choix entre plusieurs candidats qui lui ont envoyé chacun une petite vidéo de deux minutes, dans laquelle ils indiquaient leurs motivations. Lutte jeunesse compile certaines interventions et rencontres plus longues avec Thierry de Peretti et sa directrice de casting Julie Allione. A travers ces témoignages sur leur enfance et adolescence, le portrait d’une génération se dessine. Certains vivent encore avec des images qui les ont traumatisés ou marqués, d’autres essayent de reprendre leur vie en main, d’autres encore se souviennent d’un ami ou d’un membre de leur famille qui a été assassiné. Ils donnent également leur avis sur le nationalisme, parlent de la violence, de leur attachement à la Corse, de l’importance de la langue. Un véritable prolongement à Une vie violente que nous vous conseillons fortement.

L’Image et le son

Pyramide Vidéo livre un joli master d’Une vie violente, restituant habilement la photographie élégante du film signée Claire Mathon. La chef opératrice de Rester vertical et de Mon roi privilégie les teintes chaudes et naturelles, la clarté reste de mise, le relief est agréable et les détails précis. Les contrastes sont légers, les séquences sombres sont aussi fluides et définies que les scènes diurnes, le piqué est suffisamment vif, les noirs denses et l’encodage demeure solide jusqu’à la fin malgré quelques séquences plus ternes.

Le mixage original Dolby Digital 5.1 est plutôt immersif et permet au spectateur de plonger dans le maquis. Les voix sont d’une précision sans failles sur la centrale, la balance frontale est constamment soutenue. La piste Stéréo devrait satisfaire ceux qui ne seraient pas équipés sur les enceintes arrière. Notons que l’éditeur joint également une piste Audiodescription, ainsi que les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant.

Crédits images : © Pyramide Distribution /  Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

 

 

Test DVD / Dans la forêt, réalisé par Gilles Marchand

DANS LA FORÊT réalisé par Gilles Marchand, disponible en DVD le 20 juin 2017 chez Pyramide Vidéo

Acteurs : Jérémie Elkaïm, Timothé Vom Dorp, Théo Van de Voorde, Mika Zimmerman, Sophie Quinton, Mireille Perrier

Scénario : Gilles Marchand, Dominik Moll

Photographie : Jeanne Lapoirie

Musique : Philippe Schoeller

Durée : 1h39

Date de sortie initiale : 2017

LE FILM

Tom et son grand frère Benjamin partent en Suède retrouver leur père pour les vacances d’été. Tom appréhende les retrouvailles avec cet homme étrange et solitaire. Le père, lui, semble convaincu que Tom a le don de voir des choses que les autres ne voient pas. Quand il leur propose d’aller vers le Nord pour passer quelques jours dans une cabane au bord d’un lac, les enfants sont ravis. Mais l’endroit est très isolé, au milieu d’une immense forêt qui exacerbe les peurs de Tom. Et plus les jours passent, moins le père semble envisager leur retour…

Gilles Marchand est avant tout scénariste. Il y a vingt ans, il signe Les Sanguinaires et Ressources humaines (1999) de Laurent Cantet. En 2000, il fait aussi une rencontre déterminante avec le réalisateur Dominik Moll pour lequel il écrit le scénario de Harry, un ami qui vous veut du bien, grand succès public et critique dans le monde entier. Tout en continuant sa collaboration avec divers metteurs en scène, tels que Jean-Paul Rappeneau pour Bon voyage et Cédric Kahn pour Feux rouges, Gilles Marchand passe lui-même derrière la caméra pour son premier long métrage, Qui a tué Bambi ? (2003), avec Laurent Lucas et Sophie Quinton. Il faudra attendre 2010 pour découvrir son deuxième film, L’Autre monde, très bon thriller à la frontière du fantastique, coécrit avec Dominik Moll, avec au casting Louise Bourgoin, Melvil Poupaud, Grégoire Leprince-Ringuet et Pauline Etienne. Malheureusement, même si très réussi, L’Autre monde ne remporte aucun succès dans les salles. Coauteur de Main dans la main et de Marguerite et Julien de Valérie Donzelli, Gilles Marchand revient avec son troisième long métrage, Dans la forêt, coproduit par la réalisatrice de La Guerre est déclarée et par Jérémie Elkaïm, tandis que Dominik Moll coécrit le scénario une fois de plus.

Tom, 8 ans, sent une présence maléfique. Son frère Benjamin, 11 ans, ne le croit pas. Ensemble, ils doivent rejoindre en Suède leur père qu’ils n’ont pas beaucoup vu depuis qu’il a divorcé de leur mère. Insomniaque, celui-ci leur propose de partir en excursion en forêt. Il veut se rendre dans une maison perdue dans les bois. D’emblée, les enfants ne se sentent pas bien et sont de plus en plus effrayés par le comportement étrange de leur père. Quand ils lui demandent de s’en aller, celui-ci voit rouge et jette au feu le téléphone de Benjamin. Il sait que Tom a un don et qu’il perçoit des choses invisibles pour le commun des mortels.

C’est une claque comme il en arrive rarement dans le film de genre français. Dans la forêt joue avec les peurs liées à l’enfance, celles du croquemitaine, comme une version moderne du Petit Poucet, mais pas seulement. Film à la croisée de genres, drame psychologique imprégné d’une aura fantastique, Dans la forêt ne cesse de faire perdre ses repères aux spectateurs, comme à ses jeunes personnages, afin de mieux les plonger dans un univers étouffant et angoissant, à l’instar de cette forêt pourtant sublime qui se referme progressivement sur ses protagonistes de façon angoissante. Inspiré des propres souvenirs d’enfance du cinéaste, liés à de nombreux voyages faits avec son frère pour rejoindre leur père dans un pays étranger, Dans la forêt peut également se lire comme une relecture de La Nuit du chasseur et surtout de Shining avec ce petit garçon – Timothé Vom Dorp vu dans Le Fils de Jean de Philippe Lioret et Ce sentiment de l’été de Mikhaël Hers, incroyable de justesse – qui aurait un don de médium. Comme il l’indique à un psy pour enfants, Tom a « peur de comment ça va se passer » chez son père en Suède. Et il s’agit plus d’un pressentiment que d’une appréhension. Le récit se déroule ensuite lentement, à hauteur d’enfant, où chaque plan, chaque cadre ne cesse d’engloutir le spectateur, sans oublier la beauté de la photographie de Jeanne Lapoirie (8 femmes, Michael Kohlhaas) et la composition de Philippe Schoeller. De plus, Gilles Marchand offre son meilleur rôle à Jérémie Elkaïm. Habituellement monocorde et peu expressif, le comédien est ici incroyablement inquiétant, impressionnant et ambigu. Chaque regard noir ou chaque réplique glaciale font ici l’effet d’une guillotine, tandis qu’une menace semble se rapprocher des enfants et de Tom en particulier. Mais d’ailleurs d’où vient-elle ? Et quel est ce monstre étrange que seul Tom semble apercevoir ? Est-ce juste le fruit de son imagination ? Que veut réellement le père ?

Des questions, on s’en pose beaucoup tout au long du film. Félicitons Gilles Marchand, metteur en scène décidément trop rare, de ne pas y répondre et surtout de laisser son audience se faire sa propre interprétation. Dans la forêt est une œuvre à connaître absolument et gageons qu’un excellent bouche-à-oreille entre cinéphiles lui offrira une seconde vie. Ce qu’il mérite amplement.

LE DVD

Le test du DVD de Dans la forêt, disponible chez Pyramide Vidéo, a été réalisé à partir d’un check-disc. Le menu principal est animé et musical et le visuel de la jaquette reprend celui de l’affiche du film.

Dommage de ne pas trouver de making of dans la section des suppléments, tout comme de commentaire audio. Car l’interview scindée en quatre chapitres (42’ au total) de Jérémie Elkaïm et de Gilles Marchand s’avère absolument riche et passionnante. L’acteur et producteur d’un côté (du canapé), le scénariste et metteur en scène de l’autre, reviennent sur la genèse de Dans la forêt, l’écriture du scénario avec Dominik Moll, les thèmes, la part de mystère dans le film, le point de vue des enfants, le casting, les repérages et les lieux de tournage, le travail avec la directrice de la photo Jeanne Lapoirie, la création du monstre et enfin le rapport avec le spectateur. Si comme nous, vous avez adoré Dans la forêt, ne manquez pas cet entretien, également illustré par des photos de tournage et des images provenant des essais en vidéo des deux jeunes comédiens.

La bande-annonce du film est également au programme.

L’Image et le son

Compte tenu de son inadmissible échec dans les salles, Dans la forêt ne dispose pas d’une édition HD. Heureusement le DVD est de fort bonne qualité et permet d’admirer le travail de la directrice de la photographie, Jeanne Lapoirie, avec sa belle luminosité, des couleurs superbes et ses contrastes duveteux toujours plaisants sur toutes les scènes en forêt. Si les séquences sombres dénotent par rapport au reste avec un léger fléchissement de la définition, des noirs tirant sur le bleu et un piqué plus émoussé, les scènes diurnes sont agréables avec des détails plus ciselés sur le cadre large, une profondeur de champ appréciable, un léger grain et des visages plus précis.

Le mixage Dolby Digital 5.1 est très souvent bluffant. Le spectateur est happé dans cette étrange forêt aux côtés des personnages, grâce au soutien constant des enceintes latérales qui environnent l’audience avec de multiples ambiances naturelles. Les voix sont solidement ancrées sur la centrale, la balance frontale est dynamique. D’une précision sans faille, dense, dynamique, le confort acoustique est largement assuré. La Stéréo est par définition frontale, mais de fort bon acabit. Les sous-titres français pour les spectateurs sourds et malentendants sont également disponibles.

Crédits images : © Pyramide Distribution / Captures DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

Test DVD / Nos meilleures années, réalisé par Marco Tullio Giordana

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NOS MEILLEURES ANNEES (La Meglio Gioventù) réalisé par Marco Tullio Giordana, disponible en Blu-ray et DVD le 2 novembre 2016 chez Pyramide Vidéo

Acteurs : Luigi Lo Cascio, Alessio Boni, Adriana Asti, Sonia Bergamasco, Fabrizio Gifuni, Maya Sansa, Jasmine Trinca, Riccardo Scamarcio

Scénario : Sandro Petraglia, Stefano Rulli

Photographie : Roberto Forza

Durée : 6h00

Date de sortie initiale : 2003

LE FILM

A la fin des années soixante, deux frères d’une famille italienne, Nicola et Matteo, partagent les mêmes rêves, les mêmes espoirs, les mêmes lectures et les mêmes amitiés, jusqu’au jour où la rencontre avec Giorgia, une jeune fille souffrant de troubles psychiques, détermine le destin de chacun : Nicola décide de devenir psychiatre, alors que Matteo abandonne ses études et entre dans la police. Leur parcours ainsi que celui du reste de leur famille s’inscrit en parallèle avec les événements qui ont joué un rôle crucial dans l’histoire de l’Italie : l’inondation de Florence, la lutte contre la mafia en Sicile, les grands matchs de football de l’équipe nationale…

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C’est l’oeuvre de toute une vie. Trois ans après Les Cent pasI Cento passi, Prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, le réalisateur italien Marco Tullio Giordana se voit proposer Nos meilleures annéesLa Meglio Gioventù, commande de la Rai écrite par Sandro Petraglia (Bianca et La Messe est finie de Nanni Moretti) et Stefano Rulli (Les Clefs de la maison, Romanzo Criminale). Mis en scène à l’origine pour la télévision, ce film-fleuve de six heures est ensuite scindé en deux parties, deux époques distinctes et exploité ainsi dans les cinémas du monde entier. Plus de dix ans après sa sortie, Nos meilleures années est devenu un vrai film culte.

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Le succès critique et public a été instantané et ne s’est jamais démenti. Dans Nos meilleures années, le cinéaste retrace 40 ans de l’histoire italienne, de 1966 au début des années 2000, en suivant une famille romaine, et plus particulièrement le destin de deux frères, Matteo (Alessio Boni) et Nicola (Luigi Lo Cascio). La vie va les opposer suite à leur rencontre avec Giorgia (Jasmine Trinca, révélation de La Chambre du fils, Palme d’or d’Or 2001), une jeune femme fragile dont ils tombent tous les deux amoureux. Un jour, Matteo, qui vient d’abandonner son examen de littérature et qui trouve un emploi en tant qu’accompagnateur de personnes handicapées mentales, décide « d’enlever » Giorgia, une patiente d’un institut psychiatrique où elle subit des électrochocs, pour la ramener chez elle, dans sa famille. Il entreprend le voyage avec Nicola. Les trois se retrouvent sur la route, mais Giorgia est finalement récupérée par la police. Cet événement va précipiter la rupture entre les deux frères. Matteo ne s’adaptera jamais et passera sa vie, à laquelle il mettra fin tragiquement, à fuir sa famille, les femmes et l’attachement, en se consacrant à son travail. Le film suit cette famille sur quatre décennies marquées par les soubresauts politiques et sociaux en Italie : la mobilisation de la jeunesse suite aux inondations de Florence, l’affaiblissement du mouvement ouvrier, les avancées de la psychiatrie, les années de plomb et les Brigades rouges, les ravages de la mafia en Sicile avec notamment l’assassinat du juge Falcone en 1992.

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Lauréat du Prix Un certain regard au Festival de Cannes, Nos meilleures années demeure un monument du cinéma italien et s’avère toujours aussi bouleversant. Véritable miracle extrait d’un cinéma devenu l’ombre de lui-même, La Meglio Gioventù est une œuvre romanesque, qui n’est pas sans rappeler Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, mais qui parvient à s’affranchir de cette immense référence à travers les portraits de ses personnages. Ces derniers s’avèrent tous attachants, merveilleusement interprétés, n’oublions pas Adrianna Asti, Sonia Bergamasco, Fabrizio Gifuni, Maya Sansa, Valentina Carnelutti, certains portés par leurs idéaux, d’autres qui s’en trouvent au contraire déçus, à l’instar de Matteo, élève brillant promis à un grand avenir, qui décidera de tout plaquer pour s’engager dans l’armée puis dans la police. Son frère Nicola, décide lui de devenir psychiatre et thérapeute, après avoir vécu sa vie d’étudiant derrière les barricades en 1968.

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Nos meilleures années agit comme si un arbre généalogique s’incarnait devant nos yeux. Une branche en emmène à une autre, d’un personnage à l’autre, tout en étant rattachée à l’ensemble. Vertigineux, le récit dense et virtuose qui entrecroise la grande histoire avec celle des protagonistes, nous transporte à Rome en été 1966 à Turin en février 1968, puis en un plan au printemps 1974, Palerme en été 1977, Turin en été 1982, Palerme dix ans plus tard, jusqu’à 2003. Sans caricature, La Meglio Gioventù, titre tiré d’un recueil de poèmes de Pier Paolo Pasolini et inspiré des propres souvenirs des deux scénaristes, est un témoignage indispensable, une fresque entre rires et larmes, passionnée et passionnante, universelle et intemporelle, dont la fin laisse littéralement en miettes. Nos meilleures années est un film que l’on garde dans le coeur. Magnifique.

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LE DVD

Le test du coffret DVD de Nos meilleures années, disponible chez Pyramide Vidéo, a été réalisé à partir d’un check-disc. A l’instar de la précédente édition sortie chez Océan en 2004, celle-ci se compose de deux DVD consacrés aux deux actes de trois heures du film, puis d’une troisième galette consacrée aux suppléments. Le menu principal de chaque DVD est identique, animé et musical.

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Cette nouvelle édition est annoncée avec un supplément inédit. Certes, mais en dehors du making of d’époque que nous retrouvons ici, tous les autres bonus se sont faits la malle ! Un comble ! Exit les interviews du producteur Angelo Barbagallo, celle du scénariste Stefano Rulli, les bio-filmographies, la bande-annonce, l’arbre généalogique de la famille Carati, les clips représentant chaque décennie et même l’interview d’époque de Marco Tullio Giordana !

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A la place, nous trouvons un entretien (en français) avec ce dernier réalisé le 23 juin 2016, pour cette nouvelle édition. Marco Tullio Giordana raconte son coup de foudre – même si le défi lui a d’abord fait peur – à la lecture du scénario qui lui avait été remis par Sandro Petraglia et Stefano Tulli : « C’était comme si je l’avais écrit, nous sommes de la même génération, nous avons vécu les mêmes expériences, entendu la même musique du temps ». Pour raconter la vie de ces hommes et femmes dans la grande histoire italienne, le cinéaste n’avait qu’une exigence, être totalement libre sur le choix des comédiens. Si le film a été tourné initialement pour la télévision italienne en quatre parties d’1h30, il a été présenté à Cannes dans la sélection Un Certain regard, point de départ de l’extraordinaire succès international du film. Le réalisateur se souvient de projections au Japon ou en Chine, où cette histoire , pourtant ancrée dans la vie italienne, a touché le public.

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Le making of repris de la précédente édition (10’) est illustré par de (trop) nombreux extraits du film et des propos du réalisateur, des comédiens. Chacun revient sur l’histoire, les personnages et les thèmes.

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L’Image et le son

Pyramide Vidéo annonce que le film a été remasterisé. A l’origine, les prises de vue de Nos meilleures années ont été réalisées en 16 mm, puis le film a été transféré sur support numérique pour sa diffusion à la télévision. A l’occasion de sa projection au Festival de Cannes, l’ensemble a été gonflé en 35 mm à partir du support numérique. Autant dire que l’image originale a quelque peu morflée et en toute honnêteté, le master de la présente édition ne change pas beaucoup par rapport au précédent. Les moirages et fourmillements demeurent, la définition reste aléatoire, tout comme la gestion du grain. Mais la copie est heureusement claire et lumineuse, propre, avec des couleurs qui flattent souvent les rétines. Le piqué est peut-être un peu doux, mais rappelons que le film a été tourné il y a presque quinze ans déjà et le résultat final ne saurait rivaliser avec la définition d’un film plus récent.

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Les pistes française et italienne Dolby Digital 5.1 demeurent facultatives, mais quelques sensibles ambiances naturelles parviennent à poindre sur les enceintes latérales, tout comme la bande son composée de multiples chansons qui reflètent les années où se déroule l’intrigue. Si certains dialogues manquent parfois de mordant, les frontales assurent un bon confort acoustique. Privilégiez évidemment la version originale, aux sous-titres français imposés, de fort bon acabit, dynamique et précise, bénéficiant d’une large ouverture des enceintes. Le changement de langue est verrouillé.

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Nos Meilleures annees (THE BEST OF YOUTH, aka LA MEGLIO GIOVENTU), Luigi Lo Cascio, Alessio Boni, Jasmine Trinca, 2003 de MarcoTullioGiordana

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Crédits images : © Pyramide Vidéo / Captures du DVD : Franck Brissard pour Homepopcorn.fr

Chronique du DVD / Les Ogres, réalisé par Léa Fehner

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LES OGRES réalisé par Léa Fehner, disponible en DVD le 23 août 2016 chez Pyramide Vidéo

Acteurs : Adèle Haenel, Marc Barbé, François Fehner, Marion Bouvarel, Inès Fehner, Lola Dueñas, Philippe Cataix, Christelle Lehallier

Scénario : Léa Fehner, Catherine Paillé, Brigitte Sy

Photographie : Julien Poupard

Musique : Philippe Cataix

Durée : 2h16

Date de sortie initiale : 2016

LE FILM

Ils vont de ville en ville, un chapiteau sur le dos, leur spectacle en bandoulière.
Dans nos vies ils apportent le rêve et le désordre.
Ce sont des ogres, des géants, ils en ont mangé du théâtre et des kilomètres.
Mais l’arrivée imminente d’un bébé et le retour d’une ancienne amante vont raviver des blessures que l’on croyait oubliées.
Alors que la fête commence !

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« Les comédiens ont installé leur tréteaux
Ils ont dressé leur estrade
Et tendu leur calicot
Les comédiens ont parcouru les faubourgs
Ils ont donné la parade
A grand renfort de tambour »

Charles Aznavour, Les Comédiens

Avec son premier long métrage Qu’un seul tienne et les autres suivront, primé au Festival de Deauville et Prix Louis Delluc, Léa Fehner, venue de la Fémis, s’élevait instantanément au rang des auteurs les plus prometteurs de sa génération. Film choral salué par la critique en décembre 2009, cette première œuvre avait été sélectionné aux César l’année suivante. Ambitieux et prometteur, remarquablement écrit, réalisé et interprété par des jeunes comédiens français talentueux (Vincent Rottiers, Pauline Etienne, Reda Kateb), mature et difficile par la dureté des thèmes abordés notamment sur le monde du parloir dans le milieu carcéral, Qu’un seul tienne et les autres suivront était un choc dans le cinéma français. Depuis, nous étions sans nouvelles de Léa Fehner, 28 ans à l’époque de son premier film. Les Ogres marque enfin son retour derrière la caméra.

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C’est un essai transformé, une explosion. Dans un autre genre, nous retrouvons la tension qui animait les protagonistes de son précédent long métrage. La force et l’énergie de ses acteurs est ici le sujet des Ogres, Swann d’or du meilleur film au Festival du film de Cabourg en 2016, et que l’on devrait normalement retrouver aux César en 2017. La caméra de Léa Fehner prend place au sein d’un théâtre itinérant. La réalisatrice connaît bien le sujet, ayant elle-même grandi dans ce milieu particulier dans les années 1990. Par ailleurs, ses parents comédiens sillonnent encore les routes de France comme Léa Fehner nous le montre dans son film, dans un véritable convoi de caravanes, plantant le chapiteau au gré de leur voyage. De l’aveu même de la cinéaste, c’est par peur de ces conditions de travail très précaires et difficiles qu’elle s’est ensuite tournée vers le cinéma. Jusqu’à ce que son enfance, ses gênes, lui inspirent ce deuxième film, que l’on peut aisément qualifier de chef d’oeuvre de l’année 2016. C’est un film qui bouscule, qui hurle, qui émeut, qui met mal à l’aise, qui rend heureux, qui agit comme un véritable uppercut. Ça se bat, ça baise, ça se rentre dans le lard, ça vit. Si Léa Fehner loue le courage et la passion qui anime les artisans du monde du théâtre itinérant, la tension est également omniprésente. Elle se fait sentir du début à la fin, comme une montée d’adrénaline avant d’entrer en scène, qui ne vous lâche plus. La vie et le théâtre s’entremêlent, pour les comédiens le théâtre est leur vie, les sentiments s’exacerbent. C’est beau, c’est même magnifique, on est même aux larmes à la fin sans que l’on puisse expliquer pourquoi.

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Les Ogres est un film étourdissant porté des acteurs magnifiques, Marc Barbé et Adèle Haenel en tête. Le titre renvoie évidemment à l’appétit de vivre des gens du théâtre itinérant, mais aussi à ces mêmes personnes, hommes et femmes, qui en voulant avaler le monde se font évidemment autant de mal que de bien à vivre ensemble. Les dialogues sont parfois vraiment difficiles, tout comme certaines situations inconfortables, à l’instar de cette « mise aux enchères » de Marion, la femme du metteur en scène, dont l’infidélité de son mari avec une femme plus jeune, lui a ôté la flamme, la passion et même l’envie de vivre. Léa Fehner indique “Ces ogres de vie sont aussi capables de bouffer les autres et de prendre toute la place ! Mais c’est aussi ça qui peut devenir passionnant : donner à voir des êtres puissants et drôles, indignes et inconséquents, foutraques et amoureux. Traquer l’ambivalence. D’une certaine manière, parler des ogres c’est aussi se rendre compte que cette question de la démesure a autant à voir avec le théâtre itinérant qu’avec l’intimité des familles : comment certains y occupent toute la place, comment l’amour peut être dévorant…”.

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Avec ses talentueuses et précieuses coscénaristes Catherine Paillé (Tonnerre, Une vie meilleure) et Brigitte Sy (Les Mains libres, L’Astragale), Léa Fehner s’intéresse à la place de l’individu dans une troupe, tout en cherchant à comprendre ce qui fait d’un groupe de théâtre une vraie communauté, unie dans les bons comme dans les mauvais moments, dans la tendresse et dans la violence. Il y a quelque chose de foncièrement épique et de romanesque dans Les Ogres, y compris dans sa durée de 2h18. Afin d’appuyer le réalisme, Léa Fehner a pu faire participer une dizaine de comédiens issus de la troupe de ses parents, y compris François, Marion et Inès Fehner, son père, sa mère et sa sœur, chacun dans un rôle délicat et très difficile. Le fils de la réalisatrice, ainsi que ses neveux et nièces sont également de la partie.

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La mise en scène épouse cette effervescence quotidienne. En caméra portée, Léa Fehner colle aux visages, aux allées et venues entre les coulisses et la scène, tandis que la vie réelle et la représentation s’imbriquent avec une fièvre étourdissante et contagieuse. On glisse d’un personnage à l’autre, les acteurs sont ensuite réunis, sur le plateau comme en dehors où les joies et vicissitudes se fondent. C’est le deuil d’un fils, la naissance d’un autre, une ancienne infidélité qui parasite le quotidien d’un couple vieillissant, la réapparition de la femme à l’origine de cette crise, la peur de ne pas être à sa place, celle de ne pas être soutenu, de ne pas d’en sortir, mais aussi la joie de tailler la route de pouvoir donner un peu de bonheur à quelques spectateurs qui auront la curiosité de venir les voir jouer sur ce bateau ivre. Et qu’importe si la situation est explosive dans les coulisses, the show must go on, peu importe le nombre de places occupées dans les tribunes devant lesquelles on joue Anton Tchekhov.

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Les Ogres est un film virtuose, libre, puissant, bouillonnant, foisonnant, comme une valse menée par les saltimbanques. Et c’est surtout magnifique.

LE DVD

Le test du DVD des Ogres, disponible chez Pyramide Vidéo, a été réalisé à partir d’un check-disc. Le menu principal est très beau, animé sur la musique de Philippe Cataix. Le visuel de la jaquette reprend celui de l’affiche du film.

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En plus d’un petit livret reprenant le dossier de presse, cette édition contient également trois scènes commentées du film. La première (La parade) est commentée par la réalisatrice Léa Fehner et le chef opérateur Julien Poupard, la seconde (Le départ d’Inès) par Léa Fehner et sa coscénariste Catherine Paillé, la dernière par Julien Poupard et Pascale Consigny, chef décoratrice. Ces dix petites minutes ne donnent que de minuscules bribes d’informations sur les conditions de tournage, le casting, la photo. On aurait vraiment préféré un commentaire audio sur l’intégralité des Ogres. Mais c’est déjà ça de pris.

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L’interactivité se clôt sur la bande-annonce.

L’Image et le son

A l’aide de sa caméra à l’épaule, la réalisatrice a tenu à coller au plus près des personnages, de leurs émotions et de la hargne qui les anime. Ce genre de prises de vue donne toujours du fil à retordre lors du transfert d’un film en DVD mais le pressage numérique des Ogres s’en sort avec tous les honneurs. En dépit d’une compression pas toujours optimum et de légers flous intempestifs, la palette colorimétrique est chatoyante tout du long et les gros plans ne manquent pas de précision. Les contrastes sont beaux et denses, la luminosité plaisante, les noirs concis et le master immaculé. Le chef opérateur Julien Poupard (Party Girl, Voie rapide) a privilégié les éléments naturels pour éclairer son décor principal, le chapiteau, à l’instar de guirlandes d’ampoules et les projecteurs de théâtre. Un résultat brut mais néanmoins très élégant. Le piqué est aussi acéré. Un très beau master. Dommage que les 100.000 entrées dans les salles n’aient pas incité Pyramide Vidéo à offrir Les Ogres en Haute-Définition.

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Le mixage Dolby Digital 5.1 est immédiatement immersif et permet au spectateur de plonger dans le monde agité de ce théâtre itinérant avec une musique omniprésente sur les enceintes latérales. Les voix sont d’une précision sans failles sur la centrale, la balance frontale est constamment soutenue, la composition spatialisée de bout en bout. La piste Stéréo devrait satisfaire ceux qui ne seraient pas équipés sur les enceintes arrière. L’éditeur joint également les sous-titres français destinés au public sourd et malentendant, ainsi qu’une piste Audiodescription.

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Crédits images : © Pyramide Vidéo